Colonel Sleeman , Promenades et Souveçifs
Xy.
LE RAJPOUTANA.
arrière. Pendant mon séjour, j’obtins de l’officier qui commande ce district non-seulement la confirmation des détails qui précèdent, mais des renseignements nouveaux sur l’état du thuggisme depuis sa découverte , et sur celui des contrées en proie à cette peste morale.
« L’Européen qui ignore comment est constituée la société en Orient ne pourra comprendre, médisait mon informateur, comment une semblable association a pu se développer sans que son existence ait été connue ou au moins soupçonnée des populations au sein desquelles elle recrutait ses professeurs et ses affiliés; mais celui qui a un peu étudié l’Asie, qui connaît le fractionnement de son territoire, l’indolence de ses gouvernants despotiques , la corruption, l’arbitraire de son administration et l’envieuse jalousie qui a toujours empêché ces morcellements de peuples de se liguer entre eux pour assurer en commun la sécurité des voies publiques et la police des transits; celui qui sait que les mœurs et les coutumes des natifs s’opposent également à ce qu’il se fonde dans l’Inde des moyens de transport réguliers à l’usage du public, celui-là conviendra que toutes les tentations et toutes les conditions possibles se réunissent dans cette contrée pour former des bandes de brigands et assurer leur impunité. Aussi l’Asie en a-t-elle enfanté de tout temps et sous mille dénominations diverses; mais aucune d’elles n’a été si nombreuse, si unie, si discrète et partant si dangereuse que celle des thugs.
« Il a été démontré, parles recherches qui ont suivi les révélations de 1830, que, dans l’Inde moyenne, une grande partie des zèminclars ou fermiers généraux , des jaghirdars ou propriétaires-fermiers, et même des pattels ou autorités municipales des villages , étaient en rapport direct de père en fils depuis plusieurs générations avec la société des thugs , leur fournissant des espions , des
recéleurs, des secours et des asiles !... Qu’on songe maintenant à l’effroyable consommation de vie humaine qui devait se faire dans l’Inde avant la découverte de ce prodigieux mécanisme ! Combien de familles ont dû périr annuellement sous les coups de plus de cinquante mille assassins régulièrement organisés, procédant avec ensemble et méthode et dans des régions où les pèlerinages, la superstition et les mœurs rendent l’homme essentiellement nomade ! Là , bien plus que dans les ravages passagers des guerres des Mahraltes et des Pindaris, est le secret des vastes solitudes qui séparent aujourd’hui les populations et de leur faiblesse numérique en proportion du sol.
« L’attention du gouvernement anglais, une fois éveillée sur ces horreurs, ne s’est plus assoupie; ses efforts ont été proportionnés à l’étendue du mal. Le gouverneur général, lord William Bentinck, commença une croisade qui fut continuée avec enthousiasme par toute la magistrature de la colonie. Un bureau spécial d’inquisition , composé des officiers les plus versés dans les langues et les habitudes du pays , fut chargé de traquer la secte infernale de repaire en repaire, et elle fonctionne encore. Depuis vingt ans, plus de sept mille thugs ont été arrêtés, transportés ou pendus; près d’un millier d’autres ont été admis comme dénonciateurs publics; mais la plaie est loin d’être fermée. Le mal n’est que stationnaire , et le moindre relâchement de la part de l’administration le verrait déborder avec une nouvelle fureur. S’il faut en croire les assertions des condamnés, confirmées d’ailleurs par les aveux des membres du tribunal des recherches , le thuggisme fait encore aujourd'hui , même au pied des échafauds , de nouveaux prosélytes. C’est en frémissant que plus d’un juge anglais a entendu ces suppôts de l’enfer parodier ainsi les paroles de Ter-
LE RAJPOUTANÀ.
tullien aux persécuteurs du christianisme : « Vous avez « beau nous détruire, nous nous multiplions autour de « vous, nous remplissons vos campagnes, vos villes, « vos armées , vos mosquées et vos pagodes ; nous sié- « geons même dans vos cours de justice; nous ne vous « laissons que vos temples européens' ! *>