I. Bardes errants et revêtus d'un caractère religieux
LE RAJPOUTANA.
d’avenir, je n’avais qu’à aller à Oudipour. Mais la vue de celte parodie des vieux âges ne valait pas le long détour vers le sud qu’elle m’eût coûté, et j’avais mieux à étudier en franchissant la ligne de collines qui sépare le Meiwar du district anglais de Mhairwar.
le mhairwar. — Expérience Module.
De temps immémorial, les habitants de cette dernière contrée ne connaissaient d’autre manière de gagner leur vie que d’aller piller les contrées qui environnent la leur. Ce peuple de brigands est changé maintenant en un peuple de laboureurs, de pasteurs industrieux et paisibles. Ni les chefs rajpouts ni les empereurs mogols n’avaient pu subjuguer ces clans indomptables : il y a moins de quarante ans que tout était à faire . et depuis moins de trente ans un seul homme a tout fait. Un seul homme a produit ce miracle, le major Henri Hall, et cette admirable expérience n’a pas coûté une seule vie. II commença par s’assurer des hommes les plus méchants, les plus indomptables, en les enfermant, en les mettant aux fers, en les faisant travailler aux chemins. Ceux qui, bien qu’ils eussent longtemps vécu à la pointe de l’épée , n’étaient pourtant pas connus pour se livrer à d’inutiles cruautés, il en faisait des soldats, et l’on voyait souvent ces nouveaux défenseurs de l’ordre devenir les gardiens de leurs camarades , même de leurs anciens chefs. Le reste de la population s’est accoutumé peu à peu aux travaux du labourage. Le meurtre des enfants du sexe féminin était en usage chez les Mhairs comme dans tout le Rajpoutana. Cette pratique barbare est abandonnée aujourd’hui parmi eux : on ne peut en dire autant de leurs aristocrates voisins. Le major Hall , au lieu de sévir contre les coupables, a cherché les moyens de faire cesser les
causes du crime, de le rendre inutile, nuisible même à ceux qui le commettaient, et jamais il n’a été commis depuis. Je n’ai jamais vu de troupe mieux disciplinée parmi toutes celles de l’Inde que le corps levé parmi ces ci -devant sauvages. Dans les bourgs et hameaux que j’ai traversés, * j’ai encore pu voir quelques représentants de la génération sur laquelle le major Hall a expérimenté. J’ai causé avec ces vieillards de leur ancien genre de vie et de leurs occupations présentes ; la plupart de ces hommes avaient versé le sang humain. Ils m’avouèrent qu’ils ne connaissaient autrefois aucun autre mode d’existence, et, d’après leur récit, cette existence était misérable : ils étaient nus, affamés. Maintenant, bien que le sol de leurs petites vallées soit pauvre et leurs montagnes stériles, tous les bras étant employés à la culture , ils en tirent de la nourriture en abondance. Ils sentent si bien les immenses avantages que le gouvernement anglais leur a procurés, qu’ils lui payent volontairement un tribut de 6 à 700 000 francs , qui s’accroîtra chaque année en proportion de leur aisance1.
Le colonel Dixon , qui remplaça en 1836 le major Hall dans son commandement, succéda également à ses vues. En quatorze années, il a vu tripler sous son administration la surface des bassins d’irrigation, celle des terres cultivées, le chiffre de la population et celui du revenu.
Le Mhairwarra réalise ainsi depuis quelques années une utopie administrative destinée à montrer aux populations des États rajpouts d’alentour les bienfaits de la loi anglaise. Mais ce district a sur ses voisins cet avantage, que tous ses habitants, étant également pauvres, travaillent tous également. Il n’y a point dans le Mhairwarra de classe oisive comme celle des djaguirdars (possesseurs
». Victor Jacquemont, Correspondance, t. II, p. 268.
LE HAJPOUTANA.
de fiefs) et des zemindars (tenanciers). Les chefs de villages, qu’on appelle paltels , y sont des paysans comme les autres, également grossiers, mais également laborieux; et, là où chacun travaille et ne consomme rien en objets de luxe inutiles, il y a abondance du peu qui suffit à la vie. Voilà ce qu’on devrait songer surtout à donner à l’Inde, du pain et du riz à discrétion , avant d’encourager la civilisation factice d’un petit nombre de natifs qui ne sont propres à rien qu’à consommer le produit du travail d’un grand nombre de pauvres paysans1.
Adjmir. — Jctpour. — Amber.
De Béour, chef-lieu de ce district modèle, je piquai droit au nord sur Adjmir, ville très-ancienne, sanctifiée par le tombeau de je ne sais plus quel saint musulman, venu dans l'Inde au temps des conquérants ghasnevides. Peuplée encore d’une trentaine de mille âmes, Adjmir est le centre de l’action politique et militaire des Anglais dans le Rajpoutana. Sa position au point culminant de la longue chaîne de collines qui sépare le bassin du Gange de celui de l’Indus, au sommet d’une longue vallée pleine d’eau , d’ombres et de cultures ; son lac enfermé dans une gorge des montagnes par une chaussée de marbre blanc ; sa ceinture de jardins émaillés de rosiers dont les fleurs donnent l’atar, tout enfin, même le contraste des sables qui se déroulent dans l’ouest jusqu’aux bords de l’Indus, contribue à donner un charme étrange au siled’Adjmir ; c’est un des plus remarquables de l’Inde.
Les Anglais ont démantelé la citadelle qui dominait cette ville, et dans son enceinte désormais inoffensive