Prince A. de Soltikoff, t. I, p. 213 et suiv
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féerique séjour, où l’imagination se plairait à faire trôner Nour-Mahal, dominant de là le palais et la ville et l’empire, et Djéhan-Ghir à ses pieds.
Ces jardins sont, comme le palais impérial, entourés d’une muraille de 20 mètres d’élévation , garnie de créneaux et de mâchicoulis et flanquée de petites tours cylindriques. Le tout est en granit rouge et ceint d’un large fossé. Ce fossé, cette muraille enserrent aujourd’hui tout l’empire des Timourides. Deux magnifiques portails gothiques, prolongés l’un et l’autre par une voûte semblable à une nef de cathédrale, donnent accès dans l’intérieur, où la Compagnie ne se permet d’intervenir que sur l’appel ou du consentement de l’empereur, of the king , comme disent les Anglais.
Suivant les bruits qui couraient à Delhi, la dernière de ces interventions avait eu pour résultat de conduire à la potence un des neveux du pauvre souverain; ce neveu avait jugé à propos de faire acte de prince en enterrant une de ses femmes toute vive.
Grâce à la bienveillante intercession de mon hôte, je pus parcourir et visiter à plusieurs reprises ces cours, ces jardins, ces galeries, ces vastes salles qui , au temps de Tavernier et de Bernier, avaient été le théâtre de *tant de grandeurs et de solennités, et où je ne trouvai, pour toute pompe moderne, que cinq ou six vieillards portant des bâtons d’argent ou argentés et des espèces de hallebardes à lames doubles et recourbées, mais dont les pointes étaient prudemment renfermées dans des fourreaux de velours.
Un durbar du Grand-noRol.
Mes visites répétées m’attirèrent un honneur dont je me serais fort bien passé : elles firent jaser la population désœuvrée du palais ; on parla de moi au Grand-Mogol,
quidil un mot au résident, lequel m’avertit que l’empereur, voulant se donner le spectacle d’un voyageur français, tiendrait un durbar le lendemain pour ma présentation. Moins qu’à demi satisfait de cette gracieuse faveur, toujours onéreuse pour celui qui en est l’objet, je dissimulai pourtant par égard pour mon hôte, et dès le matin du jour suivant, tout de noir habillé et les pieds garnis de pantoufles indiennes par-dessus mes souliers, je me mis à la disposition du résident.
Sur l’avis que tout était prêt au palais, nous nous rendîmes à l’audience en grande pompe, précédés et suivis d’une forte escorte d’honneur : cavalerie, infanterie, domestiques et huissiers, le tout terminé par une troupe d’éléphants richement caparaçonnés. Portés en palanquins jusque dans la première cour du palais, où la garnison était sous les armes et battait aux champs, nous y fûmes reçus par le premier ministre , suivi d’une légion de vieillards , ombres des ornrahs des anciens jours, et tous décorés, à ce titre, de longues cannes à tète d’or. Descendus de nos véhicules, nous pénétrâmes sous un second portique décoré d’élégantes sculptures , mais sale, mais délabré, à l’extrémité duquel nos guides, tirant un grand rideau, se mirent à crier en cadence : Voici l'ornement du monde ! l’asile des nations ! le Rot des Rois ! f empereur Mohammed Akbar Bahadour Shah , toujours juste , fortuné et victorieux !
Nous étions dans la salle d’audience, sorte de halle carrée, dont le toit en terrasse est porté sur une quadruple rangée de piliers. Une balustrade très-basse ferme seule ses arcades. Son aire domine de quelques pieds le sol environnant , et on y monte par plusieurs marches de chaque côté. Ce petit édifice est entièrement de marbre blanc , relevé de coupoles gracieuses , de -fleurs et d’arabesques en relief et dorées.
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Après avoir incliné trois fois la tête en approchant la main droite du front, nous laissâmes sur les marches nos babouches parmi la multitude de celles des courtisans, et, respectant la lettre de l’étiquette orientale, nous en violâmes l’esprit en marchant sur le tapis impérial avec nos souliers européens. La foule des natifs y marchait pieds nus ou en bas de soie : les Orientaux couchant sur leurs tapis, l’usage de laisser ses souliers à la porte est fondé en raison.
Toujours sur les pas du résident, je m’approchai d’une estrade de marbre surmontée d’un dais de même matière, où sur une pile de coussins siégeait une vieille, noire et lamentable figure, ravagée par les ans et l’opium , et qui ne peut supporter une cérémonie qu’à force d’opium.... Voilà le descendant de Timour de Babeur et d’Akbar.
Pendant qu’on lui criait mon nom, je m’inclinai encore trois fois et, conformément à mes instructions, présentai à Sa Majesté, sur un mouchoir de batiste, un nuzzer de trois roupies d’or, qu’elle prit et posa près d’elle, en m’adressant, d’une voix grêle et cassée, quelques mots sur ma santé, sur la France, sur son gouvernement et enfin sur la distance qui sépare ce pays de l’Angleterre. Pendant que je répondais de mon mieux, et en accomplissant force salams, à ces graves questions, le premier ministre, ayant fait semblant de prendre les ordres de son souverain, s’approcha de moi et m’informa que l’empereur m’accordait un khélat ou vêtement d’honneur. J’ai su depuis que c’était chose convenue d’avance et stipulée par le résident. Le ministre m’emmena donc en cérémonie dans une sorte de garde-robe voisine de la salle d’audience, et là je fus , comme monsieur Jourdain , revêtu d’un costume grotesque par les gens de l’empereur; il ne manquait au cérémonial que* de la musique pour rendre la ressemblance complète. Le résident, d’un air grave.
comptait les pièces de mon habillement, dont le nombre mesure la faveur impériale. C’était d’abord une grande robe de chambre de cette espèce de drap d’or et d’argent dont on confectionne chez nous les ornements ecclésiastiques, et, par-dessus ce vêtement long et traînant, on me passa avec beaucoup de peine une veste étroite en drap d’argent. Puis le ministre, de sa propre main, déguisa mon chapeau, un chapeau gibus! en turban, en entortillant tout autour une interminable bande de mousseline brodée d’argent; enfin une espèce d’étole ou d’écharpe, de la même étoffe que la robe, me fut jetée sur les épaules.
Dans ce burlesque accoutrement, je revins processionnellement devant l’empereur, marchant entre le résident et le premier ministre. Les hérauts annoncèrent mon entrée de manière à m’étourdir, politesse à laquelle je dus répondre par des salams réitérés. Toujours saluant, je fus ramené aux pieds du trône et j’exprimai ma reconnaissance de tant d’honneur en remettant trois autres pièces d’or à l’empereur, qui les prit comme devant; sur quoi un diadème brillant de pierreries lui fut apporté; il l’attacha lui-même à mon turban improvisé , tandis que je me tenais incliné devant lui ; enfin il me passa au cou un collier de perles et me ceignit du sabre d’honneur. Après chacun de ces dons, je glissais courtoisement une pièce d’or dans la main impériale, comme on fait à un médecin après une consultation ; et le pauvre homme paraissait tout satisfait et de cette farce de théâtre et du rôle d’automate qu’il y remplissait.
Au sortir de cette scène, dont la grotesque et misérable vanité commençait à me lasser, on m’arrêta pour me dire que l’héritier du trône n’ayant pu, par suite d’une indisposition, venir 'à ma présentation, il serait courtois de lui envoyer une pièce d’or ou deux, et qu’on
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s’y attendait. Je m’exécutai de bonne grâce, et un moment après il me fallut encore sacrifier quelques roupies pour satisfaire une bande d’avides et pauvres valets qui m’attendaient à la porte.
Je ne pensais pas trouver une bien grande valeur aux cadeaux du Mogol déchu ; si bas que je les estimasse, je fus encore déçu dans mon attente. En me débarrassant de mon déguisement qui ressemblait à celui d’un acrobate, je trouvai que la matière de mon diadème royal n’était qu’une sorte de pâte; les diamants et les perles étaient de verre aussi mal coloré qu’ajusté, et de tout le costume il n’y avait de vrai que le fil d’argent des étoffes, par la raison qu’on n’est point encore parvenu à en fabriquer de faux à Delhi.
Si minime que fût la valeur de ces dons, tout Anglais aurait néanmoins été tenu de les livrer au trésor de la Compagnie ; mais, comme étranger, je fus autorisé à les garder et l’on m’offrit même, en cas que. je voulusse les céder, de m’en payer le prix. C’était pour les faire servir dans une autre occasion du même genre.
En retournant à la Résidence, mon hôte me fit remarquer dans la banlieue de Delhi un groupe de constructions vulgaires entourées de bananiers et de tamarins. C’est la villa où les petits-fils d’Aureng-Zeb et d’Akbar sont autorisés à venir fuir le bruit et l’atmosphère de la capitale. Mais aucun goût des choses simples et élégantes ne leur reste ; ils n’y apparaissent jamais. Ils sont déplacés désormais partout ailleurs que dans un gardemeuble '.
i . Victor Jacquemont , Journal et Correspondance ; Heber's travels; le prince de Soltikoff.
I n fabricant de cachemire*.
Comme dédommagement de cette matinée perdue en momeries, le résident me mena dans la soirée visiter une manufacture de châles, fondée par un riche marchand hindou en relations avec Paris et Londres. Ses ouvriers étaient natifs de Cachemire ; les matières employées étaient la laine soyeuse des chèvres du Ladak et du Thibet. Sa fabrique contenait une filature et une teinturerie. Quant aux dessins, ils lui étaient fournis en grande partie par ses correspondants d’Europe; car la plupart des tissus qu’il nous montra étaient destinés à figurer sur les blanches épaules des femmes de l’Occident. A son industrie de tisseur il joignait celle d’orfévre, et j’admirai différents bijoux de sa fabrique, dont les détails étaient pleins de délicatesse. Mais de tout ce qu’il nous montra, ce fut son habitation qui m’intéressa le plus; elle était fort jolie et pouvait être regardée comme un modèle de l’architecture privée de l’Orient. Elle comprenait trois cours entourées de pavillons et de galeries en belles pierres. Les deux premières étaient plantées d’orangers et d’arbustes de choix ; la troisième, pavée et revêtue de marbre, était égayée par le murmure d’une fraîche et abondante fontaine élégamment sculptée.
Le maître du logis, jugeant qu’en ma qualité d’étranger je lui gardais peut-être en réserve quelque importante commande, me persécuta pour que j’acceptasse un splendide cadeau de châles, que je dus refuser précisément à cause de sa grande valeur. Mais ses instances étaient en raison de mes refus et tournaient à l’obsession, lorsque le résident me souffla à l’oreille de dire à l’Hindou que j’acceptais son présent avec reconnaissance, mais que ne pouvant m’en charger pendant le cours de mes voyages,
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je le priais d’être assez bon pour me le garder: « Car, ajoutai-je, je regarde ce qui est dans la maison d’un de mes amis comme aussi en sûreté que dans ma propre demeure. » Le rusé industriel, comprenant à demi-mot, s’inclina profondément, charmé qu’il était, j’en suis sûr, d’avoir été généreux à si bon compte.