‹ L'Inde contemporaineChapitre 75 sur 166 · Partie de chagge. — l.a Béguin Htiinroii. — I.e rajah de Pattlalah · texte numérisé non relu

Partie de chagge. — l.a Béguin Htiinroii. — I.e rajah de Pattlalah

Comme je me préparais à quitter Delhi, arriva en cette ville, avec une grande suite d’éléphants et de cavaliers, le vizir du rajah de Pattialah, venant inviter le résident etson état-major à une partie de chasse dont son maître, haut et puissant seigneur dont les domaines s’étendent entre la Jumna et le Satledje, allait se donner le plaisir dans les plaines sablonneuses où se perdent les eaux sacrées de la Sarasvaty.

A défaut du résident qui s’excusa, son premier assistant etunedizaine de ses subordonnés civils ou militaires se hâtèrent d’accepter cette invitation courtoise, et, comme j’avais déjà lié connaissance avec la plupart d’entre eux, ils n’eurent nulle peine à m’entraîner dans leur aventureux et brillant tourbillon. D’abord c’était une occasion de voir et de partager des exercices qui devaient tourner au profit de ma curiosité et de mes études; puis le premier assistant me promit de revenir avec moi jusqu’à Hurdwar, dont la foire, célèbre dans tout l’Hindoustan, allaitbientôts’ouvrir.

Le but principal de mes partenaires était de chasser le sanglier et le tigre. Pour se donner ce plaisir, ils n’hésitaient pas à dépenser en quelques semaines une dizaine de mille francs par tête. Mais chacun d’eux en avait huit ou dix fois autant en traitements, et tous étaient destinés à de hautes fonctions dans ce pays.

Notre cavalcade prit d’abord le chemin de Sirdhana, oü elle devait se compléter. Celle localité, placée dans une fertile partie du Doab, était encore, il y a quelques années, la capitale du Djaghir ou fief de la Begum Sumrou1, créature aussi étrange qu’aucun des êtres fictifs qu’a jamais rêvés l’imagination des romanciers.

Les hommes de ce siècle ne l’ont guère connue que comme une petite vieille ratatinée, d’une tournure grotesque, avec des yeux perçants et vifs dans une figure de momie. Mais, deux ou trois générations auparavant, ces mêmes yeux avaient fait tourner bien des têtes. Venue on ne sait d’où, et achetée dans quelque bazar par le rajah de Sirdhana , elle sut si bien dominer le pauvre homme, qu’à sa mort il lui légua en bonne forme sa principauté, rapportant quatre millions de revenu. Depuis ce premier veuvage, on lui a connu successivement deux autres maris, tous deux Européens et tous deux morts violemment pour n’avoir pas su se contenter du rôle, si commode dans l’Occident, de mari de la reine. Car, jusqu’à sa dernière heure, elle a toujours eu la prétention de faire ses affaires elle-même, écoutant, comme César, deux ou trois secrétaires à la fois, tout en dictant à un pareil nombre. Aussi à son aise dans un camp que dans un boudoir, on l’a vue, pendant les anciennes guerres, mener elle-même ses troupes au combat, charger à leur tête et les rallier sous le feu de l’ennemi. Aussi ses soldats et son peuple lui portaient-ils le plus grand respect, et son nom est resté populaire parmi eux, bien qu’elle les ménageât peu et ne laissât pas chômer la puissance de haute et basse justice qu’elle possédait sur eux. Pas plus loin qu’en 1825 ou 26, elle fit attacher à la bouche de ses canons quelques-uns de ses chétifs ministres et

] . Begum, princesse , en persan.

D’AGRA A HURDWAR.

de ses courtisans disgraciés; ils furent tirés comme des boulets. On raconte encore, et le fait est avéré, qu’au temps de son premier mari, elle fit enterrer vivante, sous une salle de son palais, une jeune esclave dont elle était jalouse, et donna au rajah un natch ou bal de nuit sur cette horrible tombe; ensuite elle ordonna qu’on plaçât son lit précisément au-dessus et y coucha plusieurs nuits, jusqu’à ce que les derniers gémissements de sa victime eussent cessé de monter jusqu’à elle et qu’un long silence l’eût bien convaincue que la faim et le désespoir avaient terminé leur besogne!... Après un siècle peut-être d’une existence vouée tout entière à des passions sans frein et au sommeil absolu delaconscience, la begum Sumrou est morte chrétienne et catholique. L’église qu’elle a bâtieàSirdhana est la plus vaste et la plus belle de l’Inde, et la Compagnie anglaise, légataire de la vieille princesse, est tenue de servir une rente considérable à cette église et à son clergé.

De Sirdhana , un temps de galop de quelques heures nous amena dans la plaine de Panniput, le grand champ de bataille de l’Inde, depuis la lutte célébrée par le Mahâbharata. Grâce à un excellent arabe que m’avait prêté le résident de Delhi , je pus me montrer aussi indifférent que mes compagnons aux fortunes de ma tête et de mes membres, dans cette course échevelée à travers champs, djungles et ravines. « Les chutes de cheval, dit Jacquemont, viennent immédiatement après l’hépatite chronique et avant le choléra dans la hiérarchie des causes de mort en ce pays. Quelques jambes cassées, quelques épaules fracassées, sont tellement dans la règle d’une chasse hindoue, qu’il ne s’en fait pas sans un chirurgien. Quant aux lions et aux tigres, c’est, (pour les gentlemen, s’entend), un jeu des plus innocents, attendu qu’on ne les cherche pas à cheval, mais à éléphant seulement. Chaque chasseur est juché, comme un témoin devant une cour de justice

anglaise, dans une caisse fort élevée, attachée sur l’animal; il a un petit parc d’artillerie près de lui, savoir: une couple de fusils et une paire de pistolets. Il arrive quelquefois, quoique cela soit très-rare, que le tigre, poussé aux abois, saute sur la tête de l’éléphant; mais c’est l’affaire du mahaotte (conducteur), qui est payé à 25 francs par mois pour subir ces sortes d’accidents. En cas de mort, il a du moins la satisfaction d’une vengeance complète : car l’éléphant ne joue pas nonchalamment de la clarinette avec sa trompe, quand il se sent coiffé d’un tigre ; il le travaille de son mieux, et le chasseur l’achève d’une balle à bout portant. Le mahaotte est, on le voit, une sorte d’éditeur responsable. Un autre pauvre diable est derrière le gentleman, ayant pour office d’ombrager d’un parasol la tète précieuse de celuici. Sa condition est pire encore que celle du mahaotte; lorsque l’éléphant effrayé fuit devant le tigre qui le charge et s’élance sur sa croupe, le véritable emploi de cet homme est d’être alors mangé à la place de son maître : l’Inde, on le voit, est l’utopie de l’ordre social à l’usage des gens comme il faut1. »

La campagne qui s’étend entre Panniput et Pattialah, coupée de nombreux cours d’eau à demi-desséchés en cette saison, de marais salants , de rizières et de djungles, est une terre de promission pour le chasseur; nous y sacrifiâmes un jour entier à la poursuite du petit gibier.

«Des nuées de palmipèdes, sarcelles, canards, oies sauvages, cormorans, s’v abattent sur tous les étangs; des milliers de cailles, de perdrix et d’outardes piétinent dans les halliers; chaque marais, chaque rizière fourmille de bécassines. Si vous suivez les bords ombragés d’un ruisseau aux bords ravinés , du milieu des arbustes en

l. Jacquemont, Correspondance, t. I.

D’AGRA A HURDWAR.

fleurs qui se balancent sur votre tête, un vol pesant se fait entendre : c’est le paon avec sa robe semée de pierreries, qui vous annonce qu’il est temps de couler une balle dans votre fusil; car un gibier non moins beau, mais plus dangereux, est dans le voisinage. Hâlez-vous de regarder si le sable du ruisseau dont vous suivez le cours ne garde pas les empreintes , fraîches encore et profondément marquées , d’une colossale griffe de tigre. C’est une coïncidence singulière, mais invariable, que partout où vous trouvez le paon , le tigre n’est pas loin. Il préfère sans doute les mêmes localités , et l’épais feuillage qui convient à l’oiseau sert à cacher son terrible voisin aux yeux de ses victimes jusqu’à ce qu’elles soient à portée du bond fatal'. »

Cependant, soit bonne, soit mauvaise chance, nous arrivâmes au rendez-vous du rajah de Pattialah sans avoir maille à partir avec le tyran des forêts.

Ayant à parler plus tard d’une chasse plus heureuse, plus dramatique , je n’ai mentionné celle-ci que parce qu’entreprise et menée sur une vaste échelle, avec un énorme déploiement de tentes, d’éléphants et de cavaliers, semée chaque soir d’intermèdes princiers, tels que festins somptueux, concerts, représentations mimiques et ballets, elle m’offrit un spécimen complet des grandes chasses des anciens rois asiatiques , et me fit pénétrer dans la vie de l’antique Orient plus avant que je n’avais encore fait depuis mon arrivée dans l’Inde.

Quiconque, d’ailleurs, préfère une étude de mœurs à une scène de sang, tel que le meurtre d’un tigre ou d’un lion , estimera que je trouvai une compensation suffisante à l’absence de ces grands carnassiers dans l’entretien confidentiel que le rajah de Pattaliah réclama de

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