I.a foire d'Hunlnar
Au bout d’une semaine , quand nous eûmes battu tous les buissons de la contrée, épuisé, ruiné le peu de villages qui y sont dispersés, et mis sur les dents la cavalerie du rajah, nous revînmes vers l’est, emmenant seulement quelques cavaliers d’élite et tous les éléphants, qui devaient -servir aux plus infatigables de mes compagnons pour chasser le tigre à la base des montagnes.
Mais, dès que nous eûmes regagné les bords de la Jumna, je pris congé de la bande joyeuse et magnifique et je me dirigeai vers Hurdwar en compagnie du sousrésident, qui, sachant allier les affaires aux plaisirs, allait remplir de ce côté une tournée d’inspection.
Petite ville située à l’endroit où le Gange coupe la dernière terrasse des contre-forts de l’Himalaya, Hurdwar se peuple annuellement, au commencement d’avril, de plus d’un million d’hommes accourus de tous les points de l’Inde pour y accomplir tout à la fois leurs devoirs spirituels, en se baignant dans le fleuve sacré, et leurs plans mercantiles, en prenant part à la foire dont la religion est la cause ou le prétexte. Il est impossible de
tracer le tableau extraordinaire que présente cette réunion de gens de toute condition, de tout sexe, de tout âge et des contrées les plus diverses. Il n’est pas plus facile d’énumérer les marchandises de toute espèce et de toute provenance qui s’y trouvent étalées dans un incroyable pêle-mêle; et, comme chaque marchand proclame emphatiquement dans son propre dialecte les noms et les perfections des objets dont il veut se défaire, il en résulte une confusion de langues qui n’a de comparable que celle dont la tour de Babel fut autrefois témoin.
Dans le même magasin , je devrais dire sous la même échoppe, l’œi! étonné découvre des châles de cachemire et des lainages de Glasgow; des coraux de la mer Rouge, des diamants d’Haïdérabad , des perles de Ceylan et de la quincaillerie de Manchester; des épices des Moluques, du bois de sandal et de rose, entre des nattes grossières et des mousselines brochées de la côte de Coromandel. Des montres de France murmurent philosophiquement leur tic tac entre des conserves de la Chine et des sauces britanniques. Des pâtés de Strasbourg et du Périgord sont flanqués d’un côté par de Passa fcctida et de l’eau de rose de Perse, de l’autre par une collection de tous les cosmétiques mis en crédit par la coquetterie féminine, depuis les boîtes de parfums de Bond-Slreet et de la rue de la Paix , jusqu’au henné africain qui sert k teindre en rose les doigts mignons des Apsaras hindoues, jusqu’à l’antimoine qui noircit leurs •cils et alanguit leurs longues paupières.
En dehors du bazar, dans la plaine qui se déroule le long du fleuve, est le marché aux animaux. Là des milliers de chevaux piaffent, galopent, hennissent, et des centaines d’éléphants se tiennent immobiles à l’ombre des mangotiers. Là , des chameaux , des buffles , d’innombrables troupeaux de grand et de petit bétail,
D’AGRA A HURDNVAR.
des chiens, des chais, des singes, des ours, des tigres de toute taille, des léopards et des faucons dressés pour la chasse, tous criant, beuglant, bêlant, aboyant, miaulant et hurlant, attendent des acheteurs, pendant que des singes sauvages gambadent librement sur les arbres d’alentour, adressent d’horribles grimaces aux hommes et aux animaux, et ont l’air de se moquer également et de la marchandise et des marchands.
L’appât du gain n’empêche pas ces derniers de remplir ponctuellement les rites de leur culte : rassemblés par milliers sur les bords du fleuve, les dévots des deux sexes descendent pêle-mêle dans le courant et y font leurs ablutions avec une sincérité, une indifférence si complète en apparence, qu’ils semblent ignorer s’ils sont vêtus ou non.
Le Gange étant très-peu profond en cet endroit, je pus gagner le milieu de son lit sur un éléphant, et, du haut de mon howdah , contempler comme d’un belvédère la scène étrange et bigarrée qu’offrait les y hauts à la chute du jour. Dans la foule qui descendait ou remontait ses gradins , je démêlais la haute stature et les traits réguliers du Sikhe, les formes déliées et le teint noir du Bengalais, la taille ramassée du robuste Gourka, la face jaunâtre du Tartare et du Th ibétain , et l’aspect sémitique de l’homme du Caboul. Ici des brahmanes étaient occupés à recueillir le tribut des membres de leur secte spéciale; là des fakirs faisaient toutes sortes de contorsions et d’indécences ; plus loin, sur des espèces de balises en bois placées au milieu du fleuve, de jolis enfants, costumés en divinités, se tenaient pour recueillir des offrandes, pendant qu’autour d’eux flottaient tout enflammés et à la dérive de petits bûchers de roseaux , de paille et de coton, et que, bravant l’indifférence des pèlerins, des ministres anglicans distribuaient des exemplaires de la Bible traduite dans les idiomes modernes de l’Inde.
Il y avait à Hurdwar une trentaine de fonctionnaires anglais venus de différentes stations de la plaine ou des montagnes, les uns par devoir, les autres pour acheter des chevaux et des éléphants. Parmi eux se trouvaille major M***, commissaire ou surintendant du district himalayen de Simla ; le sous-résident de Delhi m’ayant présenté à lui comme un hôte futur de sa résidence, fort désireux de faire connaissance avec les merveilles de ses montagnes, je trouvai dans cet officier, né en Écosse, mais élevé à Paris et connaissant parfaitement la France, la cordialité et l’entrain d’un compatriote. Dès le premier abord il mit à ma disposition, pour visiter son gouvernement, toutes les ressources de son pouvoir presque discrétionnaire, et déclara qu’il entendait que je pénétrasse jusqu’aux extrêmes limites de l’Inde, sur la frontière du Thibet, avec autant de facilité que j’en aurais en Europe pour passer de Suisse en Italie.
Je ne pouvais qu’acquiescer avec empressement aux propositions du major M***, et si mes forces, épuisées par un voyage de huit mois et les parties de chasse des jours précédents, me l’eussent permis, je serais parti surle-champ avec lui pour Simla, qu’il était obligé de regagner h marches forcées , dans la prévision de l’arrivée prochaine en ce lieu du gouverneur général revenant du Pundjab. Ne pouvant m’emmener, il me promit de me servir de fourrier sur la route, et de m’assurer bon gîte et réception favorable à toutes les étapes qu’il allait traverser.
Le lendemain de son départ, fatigué du bruit, de la chaleur et de la poussière qui régnaient à Hurdwar, et ayant hâte de respirer l’air restaurant des montagnes , je pris congé de mon obligeant compagnon le sous-résident, et je m’acheminai doucement vers la vallée du Doun.