‹ L'Inde contemporaineChapitre 78 sur 166 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

D’HURDWAR a LA GANGOTR1 (SOURCE DU GANGE) par le revers septentrional le l’himalaya.

La base de l’Himalaya. — Etablissements sanitaires. — Nahan et son rajah. — Simla, capitale d’une Suisse himalayenne. — Son résident , roi des rois des montagnes. — La mode et la gentry anglaises. — Un Néron de seize ans. - Les soldats gourkas. — Un époux mésallié. — Le brahmane errant et le docteur de l’Occident. — Les Akbars. — L’enfant exhumé. — La queue de la vache. — Les provinces de l’Indus. — Le vizir de Bissahir. — Le Kanawer. — Ses paysages. — Ses ponts primitifs. — Tchini. — La fête au village voisin ; danse de dieux. — La polyandrie. — Aspect général de l’Himalaya. — Les Alpes thibétaines. — Orographie mythique des Indo-Sanscrits. — Retour vers le sud. — Le collecteur évangéliste. — Le nombre quatre. — Sources des fleuves sacrés. — La Jumnotri. — La Gangotri. — La légende de Ganga ou la descente du Gange sur la terre.

Étnhli»»emcnt» sanitaire» de l'Hlmalaya.

Parallèlement à la ligne du faîte de l’Himalaya, à vingt ou trente lieues vers le sud, court, depuis les bords de l’Indus jusqu’à ceux du Burrampoutra, une chajne de hauteurs que sa formation de conglomérats et de galets indique clairement comme ayant servi de rivage à l’Océan dans les anciens âges de la terre. Entre ce contre-fort méridional et l’axe principal de l’Himalaya, s’étend une suite de vallées excavées en berceau, qui, en allant du couchant au levant, portent les noms de Koullou, de Sirmour, de Doun, de Gorkval , d’Almora, de Népaul et de Boutan.

A l’exception de la dernière, qui fait encore partie du • Céleste Empire, toutes ces vallées ont subi le joug direct ou médiat de la Compagnie des Indes. Le Sirinagur, le Sirmour, le Doun, où la Jumna et le Gange serpentent en mille replis avant d’entrer dans l’Hindoustan, forment la partie septentrionale de cette contrée antique, sainte entre toutes celles que décrit le livre de Manou et qu’il désigne sous le nom de Brahmawarta. C’est aujourd’hui une sorte de Suisse où les Anglais du Bengale et de Bombay viennent fuir pendant l’été les chaleurs homicides de la cote.

Il est du meilleur ton d’y posséder une villa pour y passer quelques mois, ou tout au moins le pouvoir faire, si on ne le fait pas. Tous les employés civils de la Compagnie qui ont un assistant à qui confier leur besogne, tous les militaires favorisés d’un certificat de maladie pour eux ou pour leurs femmes, y accourent de tous les points de l’est, de l’ouest et du sud. Il n’y manque pas non plus de femmes sans leurs maris. Les Anglais de l’Inde doivent à leur détestable régime une foule de maladies ou d’infirmités réelles, mais toutes les variétés de la gastrite et de l’hépatite leur font une guerre moins impitoyable que l’ennui. Ils le fuient partout ; sous toutes les formes il les poursuit. Ils courent aux montagnes, croyant le laisser dans la plaine; ils ne font qu’en changer seulement. C’est là le sort des ennuyés sur toute la surface du globe, et c’est ce qui a donné naissance aux établissements européens du Doun, à Mossouri et à Landaor, dont on aperçoit de bien loin dans la vallée les maisons bâties sur la crête des montagnes, à l’ombre des mangotiers.

On est là au milieu de beaux paysages de montagnes, à 2000 ou 2800 mètres au-dessus de la mer. L’air y est raréfié, sec, frais et salubre. On y trouve des hôpitaux pour les soldats anglais, le club de Y Himalaya avec table

d’hôte, journaux et billards pour les oisifs. Les maisons que les Anglais viennent occuper dans ces localités pendant la brûlante et pluvieuse saison sont petites, car les constructions reviennent à de hauts prix sur ces montagnes, où les ouvriers sont rares et les matériaux difficiles à transporter. De plus elles sont toutes perchées sur des rocs, dans les endroits les plus inaccessibles; la mode, toujours la mode, l’a voulu ainsi. 11 en résulte que les chemins, ou plutôt les sentiers qui font communiquer ces demeures entre elles, circulent âpres, étroits, sinueux, * le long de précipices béants, et font courir de vrais dangers aux cavaliers qui les pratiquent; le moindre écart de votre monture effrayée y rend inévitable votre disparition dans un gouffre. C’est ce qui arriva pendant mon séjour à Mossouri à un gentleman du nom de Macdonald, qui, se rendant à un dîner où nous devions nous rencontrer, roula avec son poney au fond d’une ravine immense. On ne retrouva son cadavre brisé qu’après vingt-quatre heures de recherches. Je dois ajouter que toute la société dont il faisait partie se consola immédiatement de sa perte, sur l’assurance magistralement formulée par le docteur de l’endroit que le pauvre gentleman , atteint d’une maladie incurable, avait échappé par cette catastrophe involontaire aux angoisses d’une longue décomposition, et le lendemain, cavaliers et ladys de galoper de plus belle sur ces routes fabuleuses pour quiconque n’a pas visité l’Himalaya; car pour ceux qui en reviennent elles sont encore la plaine.

Hahan et «on rajah.

Nahan est la capitale du Sirmour, petit État des montagnes, que les conquêtes successives des Sikhes, des Gourkas et enfin des Anglais ont bien réduit depuis la fin

du dernier siècle. Le rajah ne laisse pas cependant que de vivre royalement avec un million de revenu. Sa petite ville, une des plus jolies de l’Inde, est située sur la croupe d’une montagne verdoyante qui domine de tous côtés des vallées profondes, humides, chargées d’épaisses forêts.

C’est dans une de ces gorges que, me rendant de Landaor à Simla, je rencontrai le rajah venant a ma rencontre, à près d’une lieue de sa résidence. Je descendis vivement de cheval, en le voyant descendre de son éléphant pour s’avancer vers moi ; il était précédé d’une double haie de serviteurs, portant les uns des masses d’argent, les autres des hallebardes et des bannières; d’autres éléphantset une troupe de cavaliers armés et vêtus pittoresquement se pressaient à l’entour. Il marchait entre son vizir et un vieux brahmane, le Vaçistha de sa petite cour1. Je crus voir la mise en scène d’une de ces réceptions si souvent décrites dans les poèmes sanscrits.

Adolescent de dix-huit ou dix-neuf ans, le prince avait des traits qui, sans être beaux, ne manquaient ni de régularité ni de distinction. Son costume simple et gracieux se composait d’un pantalon de mousseline'fort blanche et d’une tunique à manches étroites de même étoffe; une grande écharpe en cachemire rouge était élégamment jetée sur ses épaules, et sa tête était couverte d’un coquet turban de mousseline amarante, surmonté, au milieu du front, d’un bouquet de pierreries. Il portait au côté un sabre du Khorasan à la poignée d’or massif et ciselé, et tenait à la main un arc de parade. Nous nous saluâmes à la manière orientale, en nous embrassant sur les deux épaules, après quoi, dérogeant le premier à l’étiquette, je pris la main du rajah et la lui serrai à l’européenne, tandis qu’il m’adressait quelques paroles de politesse. Il m’invita

1. Voir dans le Ramayana et dans les Puranas quel rôle important remplissait ce grand prêtre auprès des rois d’Ayodhya.

ensuite k monter sur son éléphant et y monta après moi, laissant à terre ses pantoufles et donnant son sabre k un officier. Son brahmane, sou vizir et ses autres courtisans nous suivaient sur des montures semblables. Les serviteurs k pied ouvraient le cortège, que fermaient les cavaliers. Tout concourait k rendre cette scène pittoresque : l’éclat et la variété des costumes, les armes et la tenue des cavaliers, la beauté du site, celle du jour, et jusqu’aux clochettes suspendues au cou de notre éléphant, dont les échos amollis des montagnes répétaient le tintement argentin. Le chemin était âpre et difficile : les éléphants ne le gravissaient qu’avec peine et avec lenteur, et cependant je me plaisais tant k regarder autour de moi, que je trouvais qu’ils allaient trop vite.

Comme je témoignais au jeune prince autant d’étonnement que de gratitude pour une réception si flatteuse: « Vous rn’avez été annoncé, me dit-il, par le major M*** comme son ami, comme un ami des Hindous; vous devez donc être le mien. » Il ajouta que son père, ayant connu Victor Jacquemontel le général Allard, lui avait appris k aimer les Français.

Il savait vaguement les événements dont l’Europe a été le théâtre depuis soixante ans et ne cessait de m’interroger sur la France, qu’il appelait la terre nourricière des soldats de l’Occident. Mes réponses paraissaient l’intéresser au plus haut point, et il répétait avec intelligence, aux courtisans les plus rapprochés, les traits qui le frappaient le plus dans mes récits.

Ses manières vives, ouvertes et modestes, et sa franchise de montagnard me plurent tellement que je me décidai k passer plusieurs jours dans sa capitale, pour jouir d’un plaisir inconnu aux Anglais : celui d’étudier les dispositions sociales d’un descendant authentique des antiques Aryas. Jamais les Anglais n'ont essayé de découvrir si

ces dispositions existaient parmi les natifs de l’Inde, et, le cas échéant, de les cultiver. C’est ainsi qu’ils demeurent complètement étrangers au peuple qu’ils gouvernent.

En vain le précédent rajah de Nahan a fait bâtir un magnifique pavillon pour la commodité des voyageurs anglais qui chaque été traversent ses terre#s en allant chercher la santé dans les montagnes; c’est h peine si, malgré toutes ses prévenances, son fils obtient la faveur d’en arrêter un ou deux au passage, et encore ne peut-il échanger avec eux que des paroles banales de pure formalité. Je lui laissai prendre avec moi revanche complète de tant de mécomptes *.

Peu de jours auparavant, il en avait essuyé un amer, et de la part d’une dame encore ! Lady H”**, infatigable touriste, qui revenait de Peechawer et du Cachemire, s’étant arrêtée quelques heures à Nahan, le galant jeune homme erut devoir lui offrir un superbe éléphant mâle ou hâthie portant caparaçon et howdah de prince. La grande dame accepta le présent. Malheureusement, les éléphants sont, comme d’autres créatures plus séduisantes, sujets à des caprices vertigineux. A peine celui de lady H*** avait-il fait deux milles, qu’il sortit de la route frayée pour s’enfoncer dans une forêt solitaire. Sonmahaotte (conducteur) eut beau lui enfoncer dans la tête la pointe de l’aiguillon, seul instrument dont on se serve pour dompter ces animaux , l’éléphant obstiné n’en continua pas moins sa course aventureuse, qui devenait à chaque instant plus dangereuse et plus rapide. Lady H*** se tenait de toutes ses forces à sa selle, d’où elle serait tombée mille fois pour une sans cette précaution. Le mahaotte qui était assis à ses côtés et le postillon qui se tenait à califourchon sur le cou du hâthie gardaient le silence et paraissaient

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