‹ L'Inde contemporaineChapitre 79 sur 166 · Jacquemont, Journal, t. II · texte numérisé non relu

Jacquemont, Journal, t. II

aussi effrayés qu’elle. L’animal furieux descendit comme la foudre dans un ravin où tous les trois crurent qu’ils allaient périr; mais il en ressortit avec la même agilité, et en un instant il fut sur le bord opposé. Lady H*** traversait alors une vallée superbe où les sites pittoresques abondaient; mais elle eût fait bon marché des plus belles sceneries du monde. Elle approchait d’un bois où elle se voyait déjà déchirée en mille pièces par les branches tranchantes des arbres, accrochée par les cheveux comme Absalon, et expirant dans des douleurs horribles. Le mahaotte, ne découvrant aucun moyen de salut, se disposait à sauter à bas de l’éléphant et à abandonner la grande dame à son triste sort. Elle lui remontra l’indélicatesse de sa conduite ; mais il lui répondit sèchement : « C’en est fait de Votre Seigneurie ; pourquoi sacrifieraisje ma vie? » Et ce disant il se laissa tomber à terre.... Cependant la redoutable forêt n’était plus qu’à quelques pas, et la fureur du hàthie ne se ralentissait point. Lady H*’4 prit le parti de suivre l’exemple de son guide , entreprise pleine de dangereux hasards, mais qu’avec beaucoup d’adresse et de sang-froid elle parvint à mener à bonne fin. Quelques heures après elle était à Soubhatou, où du fond d’un bon lit, dans lequel elle s’obstina pendant trois semaines à se dire en proie à une fièvre ardente, elle rédigea froidement une plainte en forme contre le mahaotte, contre l’éléphant et contre le généreux rajah, les englobant tous trois, quadrupède, serviteur et maître, dans une même accusation de complot contre sa vie ; complot dont évidemment le dernier était l’âme, le second le complice, et le premier, véritable incarnation de Satan, l’instrument choisi et dressé avec un art infernal.

Le fonctionnaire anglais qui reçut cette dénonciation, tout en l’appréciant à sa juste valeur, ne put se dispenser de condamner le pauvre mahaotte à un an de prison et ù

recevoir au préalable vingt-cinq coups de fouet; l’éléphant fut retrouvé quelques jours après dans un état de sauvagerie complète, et lady H*** le renvoya à son donateur avec une lettre d'injures.... Tout cela n’a pas donné au rajah de Nahan une bien haute idée de la douceur et de la bonté des grandes dames de l’Occident.

Le climat de Nahan est fort salubre; mais à certaines époques de l’année , aux renversements de moussons par exemple , les forêts des vallées d’alentour sont des sources d’effluves pestilentiels.

Gomme la route qui me menait à Simla passait par quelques-uns de ces foyers de malaria , le rajah voulut absolument que je les traversasse sur son éléphant favori, dont l’allure de géant devait me faire franchir en moins d’un jour tous les passages dangereux, et me permettre d’opposer aux miasmes des fondrières les émanations parfumées d’un houka splendide, que le jeune prince me força d’accepter au moment de mon départ.

« Dans votre patrie, me dit-il, qui a pour le cœur et l’âme de plus vastes horizons que nous n’en avons ici pour nos yeux, ce houka vous rappellera l’orphelin du Syrmour, qui végète étouffé sur un trône vermoulu, entre les débris atrophiants des institutions mortes de sa patrie et le joug pesant de la domination étrangère. Le rôle de rajah est difficile à soutenir désormais dans l’Inde. L’accusation d’oppression est si facile à attirer sur lui ! Les Anglais s’en sont fait une arme si terrible et si utile à leurs desseins ! Us ne la ménagent pas plus envers le prince qui veut ouvrir ses domaines à quelque féconde innovation qu’envers celui qui s’abrutit avec son peuple sur le cadavre du passé. Mon père, abreuvé de calomnies et de dégoût, est mort à la peine, avant sa quarantième année.... je sens que je mourrai jeune comme lui.... et, ajouta-t-il avec un

sourire amer, si je suis sans héritier, mes États tomberont dans le domaine direct de la Compagnie! »

L’émotion des adieux faisait ainsi éclater la pensée intime qui rongeait incessamment ce rejeton d’une race déchue. Profondément touché à l’aspect d’une raison si hâtive et de tant de mélancolie unie à tant de jeunesse, jene pus qu’embrasser cordialement le jeune rajah, en balbutiant les équivalents de nos mots résignation et devoir , et je précipitai ma marche sur la route de Simla.

Sans la disposition d’esprit que j’avais puisée dans cette scène, j’aurais joui délicieusement des beautés de la foret de Mahassou, que je ne tardai pas à traverser. Elle est au nombre des plus belles de l’Himalaya. Les déodaras, les chênes, les noyers et les sapins y atteignent des proportions colossales. Morls et desséchés, leurs troncs gigantesques se tiennent encore longtemps debout, et des lianes, des convolvulus, des bignonias, enroulés alentour jusqu’à leur sommet, en font des colonnes de verdure diaprées de fleurs. Au-dessus de la limite des bois, les montagnes sont couvertes de pâturages dignes des Alpes, et sur les pentes inférieures à la forêt s’étend une zone non interrompue de riches cultures.

C’est à travers ces belles perspectives que j’atteignis Simla, où le major M***, commissaire de la circonscription territoriale du haut Satledje, et, à ce titre, chef suprême de toute la ligue des rois de cette région montagneuse, venait de transporter, pour tout l’été, son prétoire et tous les pouvoirs administratifs, militaires, financiers et judiciaires dont il était revêtu.

L’accueil qu’il me fit me prouva que l’hospitalité était de tradition dans sa position; caries lecteurs de Jacquemont doivent se rappeler combien notre compatriote eut à se louer d’un prédécesseur du major.

81ml*. — fia population. — tln-ur» locale*.

Simla, situé à quelques lieues du Satledje, un peu au nord du 31* degré de latitude et un peu à l’ouest du 75* méridien, est le Mont-d’Or, le Baden-Baden, le rendezvous enfin des plus riches parmi les malades ou les désoeuvrés de l’Inde. En 1819, l’officier commandant le district de Soubhatou imagina de déserter son cheflieu, en proie aux chaleurs d’un été terrible, et de venir dresser ses tentes sous les ombrages des cèdres de Simla, qui n’étaient guère alors hantés que par des singes. Des amis vinrent le visiter dans cette solitude, dont le site et le climat leur parurent admirables. Des chalets pittoresques au dehors, confortables et luxueux à l’intérieur, s’élevèrent comme par enchantement sur les pentes des collines, sur les bords des torrents. Simla compte aujourd’hui une centaine d’habitations semblables. Des routes superbes, ouvertes dans le roc et dans la forêt, leur servent d’avenues, et à cinq cents lieues de Calcutta, à deux mille mètres au-dessus du niveau de l’Océan, le luxe de la capitale de l’Inde s’est installé et la mode règne en tyran.

Il n’y a guère d’été où le gouverneur général de l’Inde, avec toute sa cour de hauts fonctionnaires, ne vienne y chercher la fraîcheur que lui refusent les plaines brûlantes du Bengale et de Lahore ; alors Simla offre un coup d’œil unique dans le monde.

Ce rendez - vous du monde officiel d’un immense empire, à quatre cents lieues dans l’intérieur des terres, aux portes de l’Asie centrale, serait bien agréable, bien romanesque , si la froideur et le prosaïsme anglais ne le réduisaient à n’être que bizarre et original, par le contraste du lieu avec le genre de vie que l’on y mène.

On ne lient nul compte de l’immense distance qui sépare Simla de la capitale, et, pour galoper le matin et le soir sous les voûtes silencieuses des pins et des déodaras, les femmes n’en rabattent pas d’un ruban dans leur toilette. La même étiquette préside aux réunions, dont un dîner seul est l’objet ; car de s’assembler pour un but de promenade, de visite en commun à quelqu’une des nombreuses merveilles dont la nature a doté ces contrées, l’idée n’en vient à personne.

Lors de mon passage , Simla renfermait plus de cent cinquante familles appartenant à l’aristocratie anglaise de l’Inde. Mais, à part les rares occasions où quelque solennité gastronomique, quelques graves libations de thé les amenaient à fraterniser, elles demeuraient isolées dans leur décorum, aux bords des précipices , sur les pics des rochers , où leurs demeures étaient disséminées.

Bien souvent, au lever du soleil, dans les tortueux sentiers des montagnes , sous les ombrages silencieux des cèdres et des rosages, il m’est arrivé de rencontrer d’élégantes ladvs, aussi parées, à cette heure matinale, que leurs compatriotes le sont à Londres pour se rendre à un raout ou à l’Opéra. Une bonde de serviteurs blancs, jaunes et noirs, les entouraient, conduisant par la main leur nombreuse progéniture, portant les jouets des little girls et des Little boys , ou menant en laisse les petits chiens favoris. Le plus illustre des voyageurs, un Ilumboldt, un Jacquemont, venant à rencontrer une pareille société, n’en obtiendrait pas les honneurs d’un regard, à moins d’être en bottes vernies et en gants jaunes; ainsi le veulent les mœurs anglaises.

Le grand chapeau de paille, la blouse et les guêtres de coutil qui composaient invariablement mon costume de promenade me valaient donc de passer inconsidéré, si-

non inaperçu , parmi ces groupes aristocratiques. Petite infortune contre laquelle je m’étais cuirassé à l’avance, n’étant pas venu sur les gradins de l’Asie centrale pour y continuer les manières de Hyde-Park ou du bois de Boulogne.

Du reste, les prévenances dont je ne cessais d’être l’objet de la part du major M*** auraient fourni à mon amour-propre des compensations plus que suffisantes. Il était impossible d’être meilleur compagnon que ne l’était pour moi ce roi des rois des régions montueuses du Brahmawarta. Il exigeait que je fusse de toutes ses chasses, de tous ses banquets, et, ce qui était d’un bien plus haut prix pour mes études de mœurs , il me réservait un siège auprès du sien à chacun des durbars où il avait à traiter de quelque incident curieux.

C’est ainsi que je vis comparaître devant lui le rajah de Belaspour, jeune Néron de seize ou dix- sept ans, dont la tyrannie venaitde soulever la population de sa capitale. Un jour, il s’élait amusé, par désœuvrement, à faire écraser par son éléphant un certain nombre de ses sujets qui passaient inoffensifs devant lui; puis, son vizir ayant trouvé le procédé un peu vif, il l’avait fait pendre et l’avait remplacé par son tailleur, vil complice ou instrument de ses monomanies furieuses. Une émeute s’en était suivie, et le rajah s’était enfui jusqu’à Soubhatou, d’où on l’avait amené à Simla. Le major le réprimanda fortement, le menaça pour l’avenir dans sa personne, et le condamna pour le présent dans celle de son favori , qui fut pendu. Je pensai qu’il eût mieux valu , dans l’intérêt des pauvres gens de Belaspour, détrôner tout bonnement leur monarque, dont l’idiotisme garantissait mal leur sécurité. La tendance politique des vizirs de ces petits États montagnards est de se ménager constamment nne minorité ou un prince imbécile à diriger. Ils obtien-

nent l’un et l’autre en empoisonnant le prince dès qu’il devient père d’un enfant mâle. Tuteurs de celui-ci, ils lui donnent de l’opium pour l’abrutir, et ce système leur a jusqu’ici passablement réussi : à l’exception du rajah de Sirmour, tous les chefs indigènes entre le Gange et le Satledje sont ou des idiots ou des fous furieux. Pour en faire des pensionnaires du gouvernement anglais et s’emparer de l’administration de leurs provinces , qu’en coûteraitil? un trait de plume du gouverneur général ou même de ses lieutenants.

Ces contrées, conquises par les Sikhes vers la fin du dernier siècle, leur furent enlevées en 1805 par les Gourkas, tribus du Népaul, qui eux-mêmes durent les céder en 1815, mais non sans une résistance opiniâtre et meurtrière , aux armes anglaises dirigées par sir David Oehterlony.

La discipline de ces montagnards était fort différente, comme on le pense bien, de celle des armées européennes, mais parfaitement adaptée à la nature du pays où ils faisaient la guerre. Leurs troupes se divisaient en compagnies de cent vingt hommes, formant chacune un petit corps indépendant. Armes et vêtements y étaient uniformes. Les premières se composaient d’un fusil à mèche et d’un koultri, sorte de coutelas fort court et fort pesant, qui s’est conservé dans les régiments gourkas au service anglais; ce koultri rappelle la serpe de bataille des anciens Égyptiens et des Abyssins modernes.

Vaincus par les Anglais, les Gourkas sont aujourd’hui leurs auxiliaires les plus fidèles. Il est vrai que le territoire de la Compagnie est devenu leur patrie, et qu’ils n’en ont plus d’autre. Ils sont peu disposés à visiter leur terre native, où le rajah pourrait les traiter comme des déserteurs.

Bien que leur solde soit inférieure ù celle des autres 191 n

corps de l’armée indo-anglaise, leurs régiments se recrutent sans peine. On y admet les enfants de troupe nés des vieux soldats et des mères sirmouriennes , kanaorriennes, etc., etc.; le type maternel domine dans le physique de ces enfants, et le type paternel dans le moral. Cependant, il y a sans doute en eux quelques qualités sympathiques qui rachètent la violence de leur caractère ; car les habitants des basses chaînes, soumis pendant dix ou douze ans k l’oppression de ces conquérants, ne semblent pas leur avoir gardé la moindre rancune. Vaincus et vainqueurs vivent ensemble et s’allient continuellement.

Les Gourkas paraissent avoir pour le beau sexe un penchant plus vif qu’aucun autre peuple de l’Inde. C’est, dans leurs garnisons, la source de nombreux désordres, qui, la jalousie aidant, vont fréquemment jusqu’à des scènes de meurtre. Aventureux, joueurs, buveurs, prodigues, insouciants du danger, ennemis du repos , ils ont évidemment toutes les qualités qui font un soldat. L’armée de ligne thésaurise : les corps gourkas sont toujours criblés de dettes*.

Un jour, un de leurs soubhadars ou capitaines découvrit qu’une femme qu’il avait épousée l’avait abusé sur sa caste, et qu’elle était de la plus basse. Épouvantable souillure ! Pour se relever de celte infamie, le pauvre diable se soumit à toutes sortes de pénitences : on le rasa de la tête aux pieds ; on l’oignit de ghi ; on l’enterra , au risque de l’étouffer, dans de la bouse de vache; on lui fit boire de l’urine de cet animal sacré; il fut en pèlerinage à Jumnotri et à Gangotri. Il se croyait bien et dûment lavé de son péché involontaire, et ses camarades pensaient comme lui, quand un djogui survient à Soubhatou , et déclare avec autorité qu’en dépit de tou-

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