Septa-llindou en sanscrit
vassaux , rappelant par le luxe , la coupe , la forme et la matière de leurs costumes et de leurs armes, les barons de notre Europe féodale, le roi s’avançait à votre rencontre. Beau ou laid, sage ou pervers, il était toujours affable pour ses visiteurs occidentaux, et relevait son apparence, d’ordinaire assez commune, par l’éclat du plus beau diamant du monde , le Kouinour , qu’il portait sur son bras droit. Après vous avoir embrassé sur les deux épaules, il vous faisait asseoir à ses côtés sur une chaise fabriquée de ducats de Hollande fondus , et faisait placer sous vos pieds des tabourets d’argent. Une fois assis, et les salams reçus et rendus , vous vous aperceviez que , depuis votre entrée dans ce cercle féerique , vous n’aviez marché que sur des châles de cachemire, et que toutes les allées, les terrasses et les avenues, aussi loin que votre regard pouvait porter, étaient couvertes d’un revêtement identique ; non-seulement les lourds talons des soldats aux armures de fer, les pieds furieux des monomanes Akhalis et les petites sandales des bayadères rôdant mignardement à travers la foule comme de jeunes chats favoris, mais même des chevaux aux housses splendides et aux allures fougueuses foulaient ces tapis que toute beauté de l’Occident eût été fière d’étaler sur ses blanches épaules. Comme complément à cette scène des Mille et une Nuits, venait l’échange des nuzzers ou cadeaux : vous offriez au roi quelque arme, quelque étoffe, quelque livre de l’Europe, peut-être même un épais cheval de roulier bas-normand, échantillon monstrueux de l’espèce, et il répondait par des châles, des pierreries et de pesants sacs de roupies, renouvelés régulièrement chaque matin ou à chaque station que vous faisiez dans les États de Sa Majesté.
Pour être moins magnifique , moins fastueuse , l’hospitalité des amirs du Sinde n’était ni moins curieuse ni
moins piquante, car elle rappelait les mœurs un peu primitives des Béloulchis, à peine entrés dans la phase de civilisation que représente la féodalité militaire.
Dès qu’un étranger apparaissait devant l’étroit pontlevis conduisant à la demeure fortifiée de l’un des amirs, cinquante serviteurs empressés venaient prendre la bride de sa monture, le guidaient devant le perron de la salle d’audience , lui tenaient l’étrier, l’aidaient à descendre, et autant de bismillahs éclataient au moment où son pied touchait le sol. Plusieurs personnages de rang l’attendaient à la porte : l’un d’eux le prenait par la main , un autre lui ôtait sa chaussure , qu’un troisième remplaçait par des pantoufles de cérémonie; puis on l’introduisait dans une grande pièce carrée, n’ayant d’autre ameublement qu’une large ottomane munie de riches coussins de velours et de brocart et entourée d’un grand tapis de Perse. L’amir était couché sur ce divan, au milieu de ses chefs, de ses ministres , de serviteurs , de gens armés de toute classe, tous en grand costume, les plus élevés en rang se tenant le plus près de l’amir et jouissant du privilège exclusif d’occuper le tapis.
A l’entrée de l’étranger , tout le monde se levait , et le salam oriental, l’embrassade sur les deux épaules, s’échangeait d’abord avec l’amir, puis avec tous ses voisins, cérémonial que la corpulence de Leurs Altesses, et des Béloutchis en général, était loin de rendre toujours agréable. On donnait alors un siège au visiteur, comme marque d’honneur, et la conversation s’engageait, la suite de 1 amir se montrant, pendant toute sa durée, attentive au moindre mot, au moindre geste du maître. Un pli de son vêtement venait-il à se déranger? une douzaine demains s’empressaient de le rajuster. Une expression lui faisaitelle faute au moment opportun? vingt bouches officieuses s’ouvraient aussitôt pour la lui suggérer. A chaque pause
qui survenait dans la conversation, le chef ne manquait jamais de s’enquérir de la santé de son hôte, en joignant les mains et prononçant le monosyllabe housh! Et, si les yeux de l’étranger venaient à rencontrer par hasard ceux de quelqu’un des chefs présents, celui-ci se croyait tenu, par la politesse orientale, d’exécuter immédiatement la même cérémonie. Si important que pût être le sujet de la conférence, l’entretien finissait presque toujours par tomber sur la chasse, et une invitation à prendre part à ce royal passe-temps (la plus haute preuve d’estime qu’un amir pût donner à un hôte) était adressée à l’étranger.
Chaque amir avait son divan et son établissement séparé, et le même cérémonial se renouvelait chez chacun d’eux. Dans les visites d’apparat, on échangeait des présents ; dans les circonstances ordinaires, des comestibles, et surtout de grands plateaux de sucreries étaient envoyés à l’étranger et à sa suite, et, pour peu qu’il fût revêtu d’un caractère politique , il était défrayé de toutes ses dépenses pendant toute la durée de son séjour'.
Mais tout cela ne vit plus que dans les relations des voyageurs. Les derniers amirs s’éteignent aujourd’hui derrière les sombres murailles du fort de Chunar, ou (ce sont les mieux traités d’entre eux) dans quelque recoin obscur du Bengale. L’arc triomphal de Lahore, écroulé sur la tête du dernier roi du Pundjab, symbolise la destinée qui attend les derniers princes indigènes de l’antique Orient. Sous l’action de la conquête, un lent travail de transformation s’opère dans le bassin de l’Indus; les anciennes capitales s’y dépeuplent au bénéfice des campagnes; les palais déserts y feront un jour place aux chau-