‹ L'Inde contemporaineChapitre 83 sur 166 · Foreign-Quartely Review · texte numérisé non relu

Foreign-Quartely Review

mières du laboureur; les centres de commerce et de manufactures s’y déplacent également1; mais cette action n’est pas assez énergique, mais ce passage d’un ordre de choses à bout de sève à un autre encore en germe est si peu tranché encore, que le voyageur ne peut y entrevoir qu’un spectacle décoloré et sans vie.

Pour le contempler rapidement du haut d’un steamer en tout pareil à ceux du Rhin ou du Rhône ; pour s’épuiser en frais de représentation continuels, faire toilette tous les soirs, à l’arrivée à chaque station, et paraître en société européenne, et devant des daines encore, aussi gêné, chaussé et ganté qu’on l’exigerait dans la Chaussée d’ Antin, ou dans Picadilly , avouez que ce n’est pas la peine de remonter l’Indus sur tout le parcours qu’ Alexandre descendit en conquérant, voici tantôt 2200 ans. N’y recherchez pas les lieux témoins de ses exploits , les villes qu’il fonda, les citadelles qu’il renversa, le champ de victoire où il traita Porus en roi, et cette cité des Oxydraques qu’il emporta en chevalier de la Table ronde; le cours des siècles ou les flots rongeurs des fleuves ont tout effacé. Pour n’avoir pas voulu se rendre à cette évidence, bien des académiciens d’Europe et d’Orient se sont fatigués en vain.

Quant à Cachemire, dont le nom sonne si haut dans la cosmogonie sanscrite, dans les légendes musulmanes , dans les magasins de nouveautés de l’Occident et dans les vers chatoyants de Thomas Moore, c’est bien toujours la coupe d’émeraude et de fleurs enchâssée dans la bordure de glaciers que vous savez; mais l’oppression successive des Mogols, des Afghans et des Sikhes, a fini par faire de ce paradis des poètes un repaire immonde

t. Ainsi Shikarpour, au débouché des routes du Pundjab et du Sinde, du Candahar et du Radjastban , grandit aux dépens de Lahore et d’Amritsir.

de mendiants, de scrofuleux, de fakirs et de prostituées. Aussi, lors du partage de l’empire de Runjet-Singh , les Anglais, par prudence et par politique plutôt que par modération, n’ont pas voulu se charger de ce nid à vermine. Ils l’ont cédé à un ancien feudataire du vieux Runjet, à Goulab-Singh , homme habile, bien connu par les récits de Jacquemont et qui n’est en religion ni sikhe, ni musulman, ni d’aucune secte brahmanique, mais simplement Rajpoute de ces montagnes du nord, d’où découlent les cinq rivières du Pundjab et d’où lesDjats prétendent être sortis. De tous les lieutenants de Runjet, Goulab a seul survécu ù l’anarchie sanglante qui a motivé et justifié la conquête du Pundjab par l’Angleterre. Son nom a du prestige; son influence est incontestable; son habileté l’est-elle également? C’est ce que prouvera l’avenir. Mais il est à craindre que, pour rendre le goût du travail et de la vie honnête au petit peuple qui lui est confié, pour ramener dans les fabriques et à la charrue qui firent pendant tant de siècles la richesse et la renommée du Cachemire cette population dégradée et pervertie, il ne faille plus que les efforts, les lumières et la vie d’un homme. Au reste , sou intérêt même est lié à celte régénération. Il l’a commencée; après lui les Anglais l’achèveront.

népart pour leu montagne»* du nord.

Me rendant ù l’évidence des raisonnements de mon hôte, je m’empressai d’accepter les offres de service que ne cessait de me faire un des plus grands personnages des montagnes voisines du Thibet, le vizir du double royaume de lîissahir et de Kanawer. Venu en ambassade à Simla, il' se préparait ù retourner dans sa patrie et me pressait de l’y accompagner; car, disait- il, le roi son

maître serait très-flatté de recevoir dans ses États un Saheb Férengui '.

Ce vizir étaitun vieillard de bonne mine, gai et malin. Assistant un jour à mon déjeuner, il fit la réflexion que le vin d’Europe avait une grande renommée. Le major lui dit que bien certainement il savait à quoi s’en tenir à cet égard, et lui offrit d’en répéter l’épreuve : le vieux drôle s’excusa, disant qu’il était Hindou. «Mais on fait du vin et du wiskey dans le Kanawer, m’écriai-je, et il faut bien que ce soient des Hindous qui les boivent, puisque les districts de vignobles n’ont pas d’autres habitants. « L’argument était pressant, et l’homme d’État, en affectant un peu de honte, confessa que les jeunes gens commettaient ce péché. Sommé de déclarer s’il n’y était jamais tombé, il dit en riant que, quand il était jeune, mais très-jeune, adolescent, il buvait comme un poisson, et que son fils à présent buvait de même. « Mais, ajouta-t-il avec une contrition affectée, c’est une grande honte*! »

Ce fut donc avec ce respectable diplomate qu’à la fin de juin, chargé des plus affectueuses recommandations de la part du major M***, je quittai Simla pour m’avancer vers le nord. Mon compagnon voyageait sur un petit brancard couvert d’un dôme en toile blanche, et je chevauchais à côté de ce mince équipage, type rudimentaire du palanquin, sur un goomle ou bidet des montagnes, bas de jambes et long d’échine. Ce fort laid, mais fort utile échantillon de l’espèce chevaline, devait me porter tant que la route le supporterait lui-même. Pour les endroits inaccessibles à son pied fidèle et sûr, je tenais en réserve un junpun, sorte de fauteuil léger attaché à deux bambous, qui tient lieu de jambes aux aristocrates

J. Seigneur français. — 2. Jacquemont, Journal, t. II, p. 176.

de l’Himalaya, mais qui oblige huit hommes à marcher pour éviter à un seul la peine de le faire.

Pendant toute la première journée , nous cheminâmes sur une bonne route , ouverte par les Anglais entre Simla et le Satledje. Elle circule sous les voûtes de l’immense forêt de Mahassou ; voûtes épaisses formées par l’entrecroisement de sapins et de déodaras gigantesques. Sous ces ombrages, le sol humide de la forêt était couvert d’un riche tapis de gazon et de fleurs. Les premières pluies solsticiales avaient donné l’essor à cette végétation herbacée, dont les tiges disparaissent en quelques semaines pour faire place à des plantes nouvelles, et, pendant tout le cours de l’année, les générations d’espèces diverses se succèdent ainsi et occupent le sol tour à tour. Cependant, la plupart de ces plantes étant vivaces, on conçoit difficilement que la terre, si féconde qu’elle soit, puisse nourrir à la fois un si grand nombre de racines.

Une rencontre que je fis dans ces solitudes ombreuses eût fourni à Valmiki ou à son successeur Homère une belle description. C’était un des rois du voisinage, allant , accompagné de tout son peuple et de plusieurs peuples d’alentour, marier son fils à la fille d’un autre roi des montagnes. La noce se composait d’environ deux mille personnes marchant avec leurs tentes, leurs vivres, leurs chaudrons et leurs écuelles. A quelque distance derrière cette foule plébéienne , un saint personnage, décoré du cordon brahmanique et comptant les grains de son chapelet , s’avançait, porté dans une petite litière, et, autour de ce Calchas hindou, la musique de son clergé sans doute déchirait l’air au moyen d’une terrible trompe imitée de celles dont Josué tira jadis un si bon parti contre les murs de Jéricho. Les vaillants et les forts venaient ensuite , un sabre à la main ou un fusil à mèche sur l’épaule. Nu-jambes, nu-cuisses, n’ayant pour inex-

pressible qu’un étroit langouti, mais sévèrement boutonnés, du nombril au menton, dans des haillons jadis verts de gourkas et dans des guenilles écarlates de cipahis de la ligne, ils marchaient d’un pas belliqueux, divisés en deux pelotons dans l’intervalle desquels le héros du jour, l’héritier présomptif du trône, assez beau jeune homme, couvert d’oripeaux comme un roi de théâtre, était porté sur une litière.

Quelques vizirs de sa cour et des cours voisines l’accompagnaient, les uns à cheval, d’autres en litière. Le vieux roi fermait la marche sans beaucoup d’appareil. Il suivait la caravane pour le plaisir de la voir plutôt qu’il n’en faisait lui-même partie.

Ce pasteur des peuples règne sur la rive gauche du Satledje , entre ce fleuve et Simla. Si bien cultivés que soient ses États, ils sont trop petits pour nourrir la suite nombreuse qui l’accompagnait. Elle se composait err grande partie de sujets d’emprunt, dont il avait l’obligation à ses alliés. Les revenus de tout le Komarsen, c’est le nom de son royaume, ne dépassant pas 3000 roupies (moins de 8000 francs), il n’aurait pas trouvé dans son budget tout entier de quoi salarier pendant quinze jours un cortège si nombreux. Mais dans l’Himalaya les sujets marchent gratis à la noce de leurs princes, et ceux-ci se les prêtent dans l’occasion à charge de revanche. C’est un procédé de bon voisinage.

Comme les gourkas de mon escorte, avec leur outrecuidance de conquérants, avaient fait prendre à toute cette royale procession le bas côté de la route pour laisser le milieu à mon cheval, je crus devoir racheter la rudesse de ce * procédé en accordant au vieux monarque, quand il défila devant moi, le plus gracieux sourire que je pus imaginer.

Ce pauvre sire a, comme les plus grands rois de l’Asie, le droit de vie et de mort sur ses sujets; le gouvernement

de la Compagnie ne l’en a pas dépouillé; mais le moindre officier ou civilian anglais qui passe sur son territoire ne lui accorderait pas, non plus qu’à aucun de ses semblables, les honneurs d’un siège en sa présence. Cette faveur n’est due qu’aux rajahs importants, tels queceuxdeBissahir, de Nahan, etc. Quant aux simples ranas, lorsqu’un agent politique voyage dans leurs montagnes, il exige de tous, à titre d’hommage, des visites qu’il ne leur rend pas1.

La connaissance que j’avais de ces détails et les reproches que plus d’une fois le major M*** m’avait adressés, de gâter ses vassaux par ma condescendance, me forcèrent de décliner l’invitation que le rana de Komarsen et ses alliés m’adressèrent de vouloir bien honorer leur fête de ma présence.

Après le défilé du cortège, mon compagnon de route, le vieux vizir, me fit observer fort judicieusement que, d’après l’ostentation déployée par ces pauvres hobereaux, je pouvais juger des prodigalités inouïes auxquelles se livrent les riches chefs de la plaine en semblables occasions. Il avait accompagné une fois un Djaghirdar Djatqui allait rendre sa visite matrimoniale (berai) à sa fiancée, sœur du rajah de Balumgur, dans la Zillah de Dehli. Le cortège du jeune chef se composait de cent éléphants et d’environ quinze mille personnes , parmi lesquelles figurait son cousin, le fils du rajah de Pattialah. Le chef de Balumgur s’avança de son côté à la rencontre de ses hôtes avec soixante éléphants et plus de dix mille hommes. Cette seule visite coûta au fiancé et à ses alliés plus de 600 000 roupies (1 500 000 fr.). Depuis’leurs limites jusqu’à celles de Balumgur, ils répandirent de la monnaie de cuivre tout le long de la rouie. A partir de ce point jusqu’à la porte du château, l’argent succéda au cuivre. Enfin, de cette poète

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