Jacquemont, Journal, t. II
De tous les chefs de l’Himalaya anglais , il est celui dont le territoire est le plus étendu , mais non le plus riche, car une bonne moitié de sa principauté est couverte de neiges éternelles. On évalue ses revenus à 150 000 fr. (60 000 roupies). Quand il en a défalqué le quart pour le tribut qu’il paye annuellement aux Anglais, j’ignore ce qu’il peut faire du reste, k moins que son premier vizir, mon vieux compagnon de voyage, ne lui épargne le soin de le dépenser, ou qu’il n’ait la fantaisie des esclaves cachemiriennes et qu’il ne les renouvelle fréquemment : goût fort à la mode parmi les puissants du monde oriental, mais fort dispendieux.
Le lendemain, au moment de partir, j’étais fort incertain si je lui rendrais sa visite. La curiosité et ma politesse française m’y engageaient vivement. Cependant je crus devoir demander à mon tchouprassi si les fonctionnaires anglais passant dans ce district recevaient la visite du rajah : «Assurément, » me répondit-il; et s'ils lui en avaient jamais rendu une : «Assurément non! » exclama mon maître des cérémonies, fort surpris de ma question : sur quoi, je le dépêchai k ma place pour remercier le prince et son vizir de leurs bons offices et les saluer de ma part1.
Au delk de Sourann commence le Kanawer proprement dit, ou la partie du bassin du Satledje comprise entre le Thibet chinois et les domaines du rajah de Ladak : c’est le Vinland* de l’Inde. Pendant plusieurs jours, je parcourus une région de vallées mystérieuses, où, dans l’oubli du reste du monde, je cheminais sous d’épais berceaux de vignes, me reposant sur l’herbe fraîche et odoriférante, k l’ombre de chênes séculaires, au murmure des sources limpides et des cascades écumeuses.
Des yacks, ou vaches thibétaines k queues touffues, et