Jacquemont, t. II; — prince A. deSoltikof
Simla déjà Irop peuplés, trop civilisés pour leur spleen errant.
Situé sur la rive droite du Satledje qu’il domine de 000 mètres, et à 2600 mètres au-dessus du niveau de la mer , Tchini a déjà un commencement de physionomie chinoise; à voir, sur les pentes escarpées des montagnes voisines, des pâtres des deux sexes, couverts d’ornements barbares comme les schamans de la Sibérie , conduisant aux pâturages des troupeaux de chèvres thibétaines dont chacune est harnachée et chargée de quelque léger bagage, on se croirait déjà en pleine Mongolie.
Je m’installai à Tchini dans un pavillon, bâti l’année d’avant par un gentleman venu, je crois, de Madras, et qui, appelé immédiatement après à un emploi dans l’armée d’opérations contre les Birmans, avait philanthropiquement laissé la clef de sa propriété au seyana ou magistrat du lieu, avec ordre de la confier à tout Européen qui lui en ferait la demande. Je fus reçu dans cette demeure hospitalière par deux jeunes officiers de l’armée de Bombay, qui m’y avaient devancé de quelques jours. J’avais fait leur connaissance lors de mon arrivée dans l’Inde, et je fus charmé de les retrouver.
Comme on le pense bien, le mobilier de cette habitation était des plus modestes, mais le site était on ne peut mieux choisi. En face de mes fenêtres, la chaîne méridionale de l’Himalaya dessinait sur un ciel d’un azur intense ses cimes inaccessibles. Au-dessous de la zone de ses neiges, dont la transparence de l’atmosphère faisait admirablement ressortir la blancheur, contrastait le noir verdâtre des forêts de cèdres, tandis/jue des vapeurs laiteuses et bleuâtres, montant du sein de la ravine où le Satledje roulait à une profondeur immense, en indiquaient seules le cours inaperçu et venaient baigner les premiers plans de cette scène magique. Sa grandeur et sa beauté m’ex-
pliquèrent suffisamment la réputation dont Tchini jouit à Delhi et jusqu’à Calcutta, et la prédilection de lord Dalhousie pour cette localité alpestre, où après mon départ il a fait construire un élégant pavillon, pour y passer chaque été une quinzaine de jours.
Vête villageoise. — Danse des Dieux.
Peu de temps après mon arrivée , mes colocataires m’invitèrent à aller avec eux à la fête d’un village voisin appelé Khoti; c’était une occasion favorable pour étudier la population indigène : je ne pouvais la laisser échapper.
A notre arrivée, nous trouvâmes la population en habits de fête, aux couleurs éclatantes, occupée à mener en procession, du temple principal à un déota ou reposoir permanent, comme il en existe un grand nombre dans cqfx. montagnes, l’image du Dieu de la localité. C’était l’idole la plus monstrueuse que j’eusse encore vue; elle se composait d’une douzaine de têtes disposées en pyramide, décorées de longues barbes blanches en queues d’yack et coiffées en commun d’un énorme panache de même nature. Des oripeaux de soie entouraient en manière de robe la base de l’appareil , que deux hommes portaient sur un brancard.
L’orchestre de cette pompe religieuse consistait en cymbales et en tambours, auxquels se mêlait par intervalles cette terrible trompe hébraïque dont j’ai déjà parlé; instrument de deux mètres de longueur et qui semble destiné à apprendre à l’oreille humaine jusqu’où peut aller l’effroyable dans les sons.
Entouré de ses fidèles, précédé de sa musique, le Dieu fit plusieurs fois le tour du reposoir, tantôt s’arrêtant, tantôt dansant de son mieux par un mouvement d’oscillation que lui communiquaient ses porteurs et que
favorisait la flexibilité des brancards. Deux chasse-mouches, encore en queues d’yack, l’époussetaient incessamment, et les brahmanes du temple veillaient à lui rendre l’équilibre , chaque fois qu’il était menacé de le perdre par suite de l’impétuosité de sa danse.
Une autre idole semblable arriva là-dessus d’un autre village, avec sa musique et son cortège. Elle fit la révérence au maître du lieu, et marcha avec lui tout autour du reposoir, se balançant en vis-à-vis à chaque station, à la grande joie des assistants; il vint ainsi jusqu’à trois divinités étrangères, en sorte que leur danse se termina par un quadrille.
A la danse des Dieux succéda celle de leurs adorateurs. Placés sur un rang, chacun passa ses bras derrière son voisin de droite et de gauche et prit la main de celui qui venait après. Aux sons des tambours et des cymbales marquant la mesure, cette chaîne entrelacée se mifr^en mouvement d’un pas lent et mesuré. Peu à peu elle s’allongea par l’adjonction de nouveaux danseurs ou danseuses, et elle finit par se composer de toute la portion ingambe de la population.
Elle décrivait une ronde sur la pelouse, autour des idoles, placées au centre sous la chapelle, et, quelque nombreuse qu’elle fût, ni la précision, ni l’ensemble, ni même la grâce ne manquaient à ses mouvements. Chacune des femmes qui s’y étaient mêlées avait deux cavaliers : je ne sais si c’étaient des étrangers, ou deux de leurs maris, puisqu’ici elles en ont plusieurs; mais je remarquai que tout en dansant elles babillaient ei souriaient quelquefois avec leurs voisins. Je note ceci, parce que c’est la première observation de ce genre que l’Inde m’ait fournie.
Cependant le jour déclinait rapidement et nous avions une lieue à faire pour regagner Tchini, au travers d’épaisses forêts de cèdres. Quelques roupies que nous re-
mîmes au chef du village furent immédiatement partagées entre la foule, sous forme de rafraîchissements, et, comme il y a des vignes en ce pays, l’animation que nous avions vue croître graduellement pendant toute la soirée devint extrême au moment de notre départ. Les Dieux en visite découchèrent sans doute, car leurs porteurs furent des premiers à requérir d’être portés eux-mêmes. Nous laissâmes Khoti en bacchanale complète.
L’homme dans ses mœurs, de même que la nature dans ses productions et le climat dans ses phénomènes, forme ici la transition des régions de l'Inde avec celles de l’Asie centrale. La notion de la caste subsiste encore, mais affaiblie et viciée. Ce mélange libre des sexes dans leurs amusements, dans leurs cérémonies religieuses, est absolument étranger aux mœurs de l’Hindoustan. Ces gens cependant se vantent de leur sang hindou , malgré le voisinage des Tartares, qui vivent à quelques journées de marche vers le nord-est. Si peu de ressemblance qu’ait leur culte avec celui de la plaine, ils l’opposent à celui des Lamas, qui domine dans tout le bassin supérieur du Satledje, à partir de quelques lieues en amont de Tchini.
Un des emprunts les plus singuliers que les Kanaouriens aient fait à leurs voisins du Thibet, c’est sans doute la polyandrie.
Quel que soit dans une famille le nombre des frères, ils n’ont jamais qu’une femme en commun; et c’est avec une confiance absolue dans la justesse des informations que j’ai recueillies, que je regarde le sentiment de la jalousie comme entièrement inconnu chez ce peuple étrange. Elle ne trouble jamais la paix de^es monstrueux ménages. A peine pouvais-je me faire comprendre quand je demandais si la préférence de la femme pour un de ses maris ne causait point quelquefois des querelles entre les frères. Voilà, certes, la plus ignoble des compensa-
tions pour la polygamie qui prévaut dans le reste de l’Orient1.
Cet usage , dont l’origine remonte à l’une des phases les plus grossières de l’enfance des sociétés , puisqu’on l’a retrouvé chez les Esquimaux des presqu’îles de Melville et de Boothia, était en pleine vigueur parmi les clans ariens de la race lunaire , au témoignage formel du Mahâbharata. Il s’est encore maintenu parmi certaines tribus du Malabar etde Ceylan, où certes on ne sauraitexpliquer sa persistance par le motif que des voyageurs modernes ont voulu lui attribuer dans les montagnes du Thibet : prévenir un excès de population sur un sol trop pauvre.
Orographie de l’HIniulnya.
Au delà de Tchini, la vallée du Satledje se resserre et, à l’exception des vallons latéraux qui débouchent sur elle, présente désormais une scène sauvage d’aridité. Le sol de toute la contrée monte si rapidement vers le Thibet et vers Ladak et parvient à un niveau moyen si élevé, que le fond des vallées excède la ligne où s’arrêtent les forêts sur les pentes méridionales de la grande chaîne de l’Inde. La végétation, réduite à quelques arbrisseaux rampants , épineux , rabougris , et à quelques herbes rares et desséchées , forme çà et là des taches noirâtres au bord des torrents ; les pentes des montagnes ne sont couvertes que de débris de leurs roches éboulées. L’horizon immense n’offre qu’une scène uniforme de stérilité et de mort, qui se termine de toutes parts à des cimes neigeuses.
« Le climat de ces régions est d’une constitution si étrange, la sécheresse de son atmosphère est telle, que la ligne des neiges éternelles, qui descend à moins de