Victor Jacquemont , Journal, t. II
4000 mètres sur le versant hindou de l’Himalaya , reirfonte à près de 6000 mètres le long des chaînes thibétaines. Ce qu’il y a de grand dans ces montagnes , ce qu’il y a d’imposant, c’est moins leur hauteur apparente que l’espace qu’elles occupent. Voilà ce dont les Alpes ne peuvent donner aucune idée. Le diamètre de la bande occupée par leurs cimes est comparativement fort étroit; leurs vallées sont si ouvertes que les regards s’y promènent comme dans des plaines. Dans l’Himalaya, au contraire, c’est toujours à des sommets que la vue s’arrête, et, quand on s’élève davantage, on ne fait que découvrir des cimes nouvelles , plus éloignées. C’est un labyrinthe sans fin de pics noirs, d’abîmes béants, de neiges éternelles, entre-croisés de mille façons.
« Ici, ce sont des croupes isolées et droites que ne sillonne aucune ravine; on dirait des tronçons de prismes triangulaires posés sur une de leurs faces. Là, ces croupes, également isolées, sont arquées ou coudées. Ailleurs, ce sont des pyramides entassées les unes sur les autres, et qui projettent dans toutes les directions des arêtes qui se rencontrent avec d’autres arêtes descendues de massifs semblables; au lieu de leur jonction, quelquefois elles se relèvent, d’autres fois elles s’abaissent brusquement pour former un col étroit. Les eaux suivent les routes tortueuses et divergentes que le caprice de la direction des montagnes leur impose, et, avant que d’arriver des neiges de l’Himalaya à l’entrée des plaines de l’IIindoustan, il est peu de torrents qui n’aient coulé vers tous les points du compas
« Je me suis assez avancé vers le nord pour laisser derrière moi à une assez grande distance la chaîne neigée de l’Himalaya indien, et cependant le pays s’élevait sans cesse au-devant. J’ai pu consulter des pèlerins qui reve-
I . Voir sur la carte les cours supérieurs du Sind, du Satledje, de l’Arun et du Tsampo.
naient du lac Mansarover, des marchands qui avaient voyagé jusqu’à trois mois de marche au nord et à l’effet de Tchini. Leurs rapports concordent trop pour ne pas être exacts. Tous représentent les contrées qu’ils ont parcourues dans ces directions comme assez semblables à celles que je viens de décrire , c’est-à-dire hérissées de montagnes entassées sans ordre, ramifiées au hasard ou s’allongeant en chaînes entre-croisées. L’Himalaya, dont les neiges éternelles forment pour toutes les plaines du Gange un spectacle si plein de grandeur, n’est donc qu’une humble et modeste préface des Alpes thibétaines1. »
Arrêté sur les premiers gradins de cette énorme intumescence de l’écorce terrestre, en présence de ces gigantesques témoignages des antiques convulsions de notre planète, qui, bien plus que les Andes elles-mêmes, méritent d’être appelés les incommensurables de la création' , je compris l’impuissance des géographes modernes à expliquer dans leurs traités l’inextricable réseau de ces montagnes , ou seulement à tracer sur les cartes les axes principaux de leurs soulèvements. Je dus reconnaître aussi la vanité de l’espoir secret qui m’avait surtout attiré en ces lieux : celui de reconnaître et de fixer , au moyen de la géographie du cycle épique de l’Inde, les sommités qui, parmi tant de cimes, avaient été les Olympes, les Yahallas, les séjours des dieux des Ariens, nos aînés.
Selon l’habitude commune à tous les peuples anciens, qui, aux jours des migrations, ont constamment importé dans leur nouvelle patrie les légendes et les noms des lieux où ils vivaient d’abord, les Hindous de la plaine placent aujourd’hui au hasard, sur la ligne de pics qui décore leur horizon lointain, les noms fameux de Mérou, de Kaïlaça , de Mandara , etc. Mais , pour quiconque a
1. Jacquemont, Journal , t. II, p. 130. — 2. Expression du minéralogiste Hauÿ.
étudié avec quelque attention les données géographiques contenues dans les livres sanscrits, notamment dans le troisième chant du Mahâbharata et dans le quatrième du Ramayana, il est évident que ces noms doivent être reportés vers le nord, bien au delà des limites actuelles de l’Inde.
Où chercher, entre autres, ce mont Méru du Bhismakanda1, qui fournissait à la fois des eaux au Sind, à l’Oxus et aux mers glacées du septentrion ; ce souverain des montagnes, où, suivant Yalmiki, « chaque soir , à l’heure du crépuscule, les fils d’Aditi, les divins Suras, font cortège au soleil et l’honorent quand il plonge derrière les cimes lumineuses dans l’espace indéterminé de la nuit? » Où le placer, sinon dans le colossal massif formé par l’entre-croisement des chaînes du Thibet avec l’axe du Bolor, à cent cinquante lieues de la source du Gange, où croient le voir les Hindous d’aujourd’hui? Ils décorent aussi du nom de Kailaça le relèvement le plus considérable qu’offre la chaîne de l’Himalaya entre la Gangotri et le col de Bourando ; mais ce n’est pas là le Kailaça de leur mythologie, séparé qu’il était de l’Himalaya •< par une plaine d’une immense étendue, sans reliefs, sans eaux, sans ombrages, dépourvue de toutes créatures et constamment brûlée par le souffle des vents. Il fallait cheminer sur cette lande horrible pendant bien des yodjanas avant d’entrevoir les blanches sommités du Kailaça*
Cette indication conduirait bien au nord du lac Mar naça, « dont nul arbre n’ombrage les ondes immobiles, les plus élevées où les palmipèdes puissent trouver un asile. »
Quant au Trisringa, « qui servit d’autel au premier-né
1. Mahâbharata, liv. III. — 2, Voir la Géographie de Valmiki, Ramayana, Kiskindhyakanda.
delà race humaine pour y allumer le premier feu sacré; » quant au Mandara, « qui , semblable à une masse de brouillards entassés, se mire dans le cristal limpide d’un lac honoré parfois de la présence du créateur suprême, » les poètes échelonnant ces monts au nord, toujours au nord les uns des autres, leur recherche conduirait forcément au delà du Thibet même, dans la chaîne inexplorée des Kouenluns.
Retour ver» le fïud.
On voyage lentement dans ces montagnes; j’étais depuis plus d’un mois dans le Kanawer, lorsque je m’aperçus que la fuite du temps me faisait une loi de repasser au plus vite au sud de l’Himalaya. Je me dirigeai vers cette chaîne par la vallée de la Buspa, affluent méridional du Satledje, ayant à ma gauche le groupe énorme que les Kanaouriens ont décoré du nom de Kaïlas occidentaux, et devant moi le col de Bouronne ou de Bourando, dont j’atteignis la crête après quelques jours de marche, sans aucun des symptômes fâcheux, sans aucune des grandes fatigues que quelques voyageurs anglais prétendent y avoir éprouvés. Il est vrai qu’il n’est pas plus élevé que la cime de notre mont Blanc et que je revenais de plus haut.
La descente vers le sud est beaucoup plus rapide que l’autre, mais j’y cherchai pourtant en vain ces effroyables abîmes, ces pentes verticales qu’un touriste russe dit y avoir rencontrés et n’avoir pu franchir qu’au prix des plus grands périls 1 ; à 2 ou 300 mètres au-dessous du col, je ne trouvai qu’un vallon herbeux, fertile, qui s’élargit peu à peu en prairies magnifiques, et qu’arrose le Pabeur, affluent de la Jumna.