Prince A. de Soltikof, Voyage dans l’Inde, t. II, p
Le long du cours de ce torrent, le plus agréable peutêtre que j’aie vu dans l’IIimalaya, je me croisai avec plusieurs Anglais qui avaient choisi le Bourando pour but de leur tour de l’année.
L’un d’eux, qui était un collecteur, voyageait avec un train princier de domestiques et de porteurs; il n’avait pas moins d’une centaine de ces derniers. Parti de Delhi un mois auparavant, il avait dû forcer de marche pour venir en cet espace de temps. Plusieurs de ses porteurs étaient morts dans les premiers jours du voyage, à la suite des pluies qui l’avaient assailli. Il me cita plusieurs habitants de Mossouri et de Landaor, qui, dans de simples excursions d’un jour ou deux autour de leur demeure, en avaient perdu un plus grand nombre. Il parut par conséquent très-surpris que je ramenasse tout mon monde en bonne santé, après un voyage bien plus long que le sien. Du reste, méthodiste des plus zélés, s’il ne respectait ni le corps ni la vie de ses serviteurs, il paraissait très-soucieux de leur âme et les catéchisait par compensation à toutes les haltes du chemin. En buvant son grog et en fumant son houka depuis huit heures du soir jusqu’à minuit, il s’efforça de me convertir à son système, et déplora ma coupable indifférence, qui ménageait autant les préjugés religieux que la santé de mesgens.
Le lendemain, comme je suivais les détours sinueux du Pabeur, je m’entendis appeler du fond du torrent, où j’aperçus, non sans quelque surprise, un jeune officier qui m’avait connu à Simla. A cette question bien naturelle de ma part: « Que diable faites-vous là? » il sortit de l’eau et vint à moi, à moitié nu, grelottant et tout violet de son bain à la glace, mais se plaignant horriblement de la chaleur dont il avait eu à souffrir depuis son départ de Simla. Son teint enluminé me donna à croire qu’il avait fait aussi trop bonne provision de calo-
rique au dedans, par un libre usage de brandy ; ce serait merveille si, à ce régime, les Anglais de l’Inde ne périssaient pas avant l’heure1.
le nombre quatre. — I.e* noureeit de la Jurana.
Quittant le Pabeur à son confluent avec leSouppine, tributaire de sa rive gauche, je me dirigeai, à travers un massif montagneux peu fréquenté, en droite ligne vers la Jumna , dont je voulais visiter les sources.
La population de cette région sauvage se distingue par sa beauté typique, et les femmes y sont au nombre des plus séduisantes que j’aie rencontrées en Orient; mais je laisse à d’autres le soin de décider si la polyandrie qui existe là dans toute sa plénitude est un indice de haute appréciation ou de froid dédain pour leurs charmes. Ce que je puis dire, c’est que les habitants de ces montagnes allachent-certainement quelque idée mystérieuse au chiffre quatre , et que , semblables en cela à plus d’un théosophe mystique de l’Occident, ils ont leur théorie particulière sur les rapports quaternaires et sur leur influence sur les êtres et sur les choses d’ici-bas. Quand je questionnais à ce sujet un de ces Himalayens, il me répondait invariablement : « Nous sommes quatre frères et nous avons une femme pour nous quatre. #
Dans un village où l’on me dit que j’étais le premier blanc qu’on eût vu, les femmes s’empressèrent autour de moi, «m’apportant des cruches d’eau fraîche et des fruits. Ayant demandé à l’une d’elles, âgée de dix-huit ans à peine et fort jolie, combien elle avait de maris : « Quatre seulement , répondit-elle.