‹ L'Inde contemporaineChapitre 91 sur 166 · Jacquemont, Journal, t. II, p · texte numérisé non relu

Jacquemont, Journal, t. II, p

— Et tous vivants ?

— Pourquoi pas? »

A son tourelle me demanda le nom de mon pays, et comme je lui dis qu’il était k plusieurs mois de voyage du sien, un murmure général d’incrédulité s’éleva autour de moi. Mais ce fut bien autre chose lorsque, pressé de questions au sujet de ma femme, je fus obligé d’avouer humblement que je n’en avais pas: « Bah! bah! ce n’est pas vrai ! c’est impossible! » s’écrièrent en chœur mon interlocutrice et ses compagnes. Et dans un pays où, passé l’âge de quatorze ou quinze ans, il n’existe aucun célibataire de l’un ou de l’autre sexe, ces doutes n’avaient rien que de très-naturel. En dépit de mes dires et de mes explications, je demeurai pour ces belles montagnardes atteint et convaincu de mensonge et d’un mensonge absurde, et j’eus bien de la peine à me maintenir dans leurs bonnes grâces1.

A Gursali, où j’atteignis les bords de la Jumna, cette rivière n’est plus qu’un torrent que je pus traverser sur un tronc de marronnier, abattu d’une rive à l’autre. Le vallon où elle coule n’est plus qu’une large crevasse dont les flancs presque k pic sont surmontés de larges monceaux de neige, et dont le lit nourrit de loin en loin des bouquets de daphnés et de rhododendrons. Quelques grands rochers qui surplombent servent d’abri aux voyageurs que le mauvais temps surprend dans ces gorges sauvages. Lk, par respect pour la sainteté du lieu dont nous approchions, tous mes gens laissèrent leurs souliers.

Averti par ce cérémonial de la proximité de la Jumnotri, je cherchais vers le sommet tortueux du vallon quelque immense glacier d’où sortît le fleuve en imposante cascade, quand je vis mes gens se prosterner tous k la

1. Skinner, Excursions dans l’Inde et dans l’Uimalaya , 1828.

fois et ne se relever qu’en multipliant les salams à l’infini. Je m’avançai du côté vers lequel ils regardaient , et j’aperçus un léger nuage de vapeur suspendu le long d’un rocher d’où dégouttaient des eaux chaudes sur une longueur d’une quinzaine de mètres. Quelques-unes de ces petites sources bouillonnaient avec une sorte de régularité inter- . miltente au milieu de cratères en miniature, formés de concrétions sédimenteuses. L’une d’elles jaillissait de la paroi même du rocher, comme d’un robinet artificiel, et fobrnissait -un mince jet de 2 mètres de longueur. C’est là surtout l’objet de la grande vénération des Hindous, la Jumnotri proprement dite. Toute ma suite se déshabilla . et avec mille grimaces, auxquelles la chaleur presque brûlante de l’eau n’avait pas moins de part que la dévotion, elle s’échauda sous cette faible douche. Ceux qui savaient quelques prières de circonstance les récitèrent , et, après l’ablution , mon tchouprassi , suivi de ses acolytes gourkhas, le corps presque nu, courut plusieurs fois en rond sur la neige voisine, de la même manière qu’ Alexandre le Grand courut, il y a 2200 ans, autour du tombeau d’Achille.

Deux Hindous venus ici en pèlerinage s’étaient joints à mon escorte. L’un d’eux était un jeune brahmane d’un extérieur agréable. Il me suivit dans tous mes détours et me parut beaucoup plus curieux que dévot. Je soupçonne d’ailleurs que , malgré l’extrême sainteté du lieu , il n’y vient chaque année qu’un bien petit nombre de pèlerins. Celui des visiteurs européens ne laisse pas que d’être considérable, à en juger par la quantité de plaques de plomb couvertes de leurs noms qu’un vieux brahmane, ermite de cette solitude, me montra suspendues à son cou.

I^s plus anciens feuillets de cet étrange album des voyageurs portaient les noms bien connus de Frazer, de Ilogdson , des frères Gérard , qui les premiers explorèrent

scientifiquement ce recoin des montagnes. Sur un plus moderne, je vis le nom de Victor Jacquemont avec la date du 15 mai 1830. Je ne sais si la manière dont je le prononçai trahit l’intérêt que ce nom m’inspirait; mais le vieux brahmane, le répétant avec la même intonation que moi, l’accompagna de cette qualification qui peint si énergiquement la mémoire que notre compatriote a laissée parmi les grands et les lettrés de l’Inde : Aristoutelès el’zeman, « l’Aristote du siècle! »

Parmi les autres noms de ce médaillier, je ne fus nullement surpris de trouver ceux d’un assez grand nombre de femmes ; je connaissais désormais suffisamment l’aristocratie hindo-anglaise pour savoir qu’aucune lionne de Madras, de Calcutta ou de Bombay, n’oserait aujourd’hui retourner en Angleterre sans y rapporter ses impressions himalayennes .

« «Nous admirons souvent l’esprit d’entreprise des Anglais, alors que nous devrions seulement les féliciter de leur richesse, qui leur permet d’aplanir des obstacles que nous autres nous devons surmonter sans adoucissement. La femme d’un officier anglais, qui suit son mari au bout du monde, subit peut-être moins de dérangement aux har bitudes de sa vie matérielle que la femme d’un riche Parisien dans les jours d’un déménagement1. «

Page 1