‹ L'Inde contemporaineChapitre 92 sur 166 · Jacquemont, Journal, t. II, p. 67, 82 et · texte numérisé non relu

Jacquemont, Journal, t. II, p. 67, 82 et

épaisse couche de neige permanente indiquait 3600 mètres environ de hauteur absolue; derrière moi se dressaient les sommets qui dominent la Jumnotri; à l’est, les pics géants qui marquent la source du fleuve sacré , du triple Gange, et qui sont consacrés à Rudra1; puis, un peu au sud de ceux-ci, le Kedar-Nath et le Badri-Nath, objets également de la superstition hindoue , étageaient dans l’azur du ciel leurs masses blanches et colossales, aussi élevées au-dessus du niveau où je me trouvais que les pics des Pyrénées ou l’Etna le sont au-dessus de la Méditerranée. Du côté du sud, la perspective, moins imposante mais plus variée, se déroulait de gradin en gradin, à travers des zones de neige et de forêts, jusqu’aux bords d’une rivière sinueuse; cette rivière promenait ses replis à travers des moissons jaunissantes, le long de coteaux diaprés de bois et de cultures, où, à l’ombre de vergers nombreux, se cachaient les habitations des hompies.

Pendant que mes regards planaient sur cet immense horizon, et que dans les ondes atmosphériques qui montaient jusqu’à moi du sein de la plaine, du fond des ravins écumeux, des pentes fleuries des. coteaux ou des voûtes serrées des grands bois de déodaras, mon oreille avide cherchait à démêler quelques notes des harmonies de la création, je fus tout à coup arraché à mon extase par un bruit de pierrailles et de blocs roulant non loin de moi. C’étaient les indigènes de ma suite et les pèlerins qui s’étaient joints à elle, et qui tous, s’étant munis à l’avance de quelques grosses pierres, s’en servaient pour élever un cairn ou margemath , en témoignage de leur passage en ce lieu remarquable.

Cette vue me remit en mémoire plus d’un passage de la Bible ayant trait à ce mode rustique, mais non sans

l . Rudra, divinité de l’époque védique, confondue plus tard avec Çiva.

grandeur, d’écrire des procès-verbaux à la surface de la terre. D’autres parties de l’Inde devaient m’en offrir plus tard des spécimens aussi remarquables que ceux que les Celtes ont laissés dans notre Occident.

De là, une suite de terrasses naturelles me conduisit à la vallée, où, dans des vergers de bananiers, de figuiers et de framboisiers aux grosses baies blanches, je fus accueilli par des villageoises qui m’offrirent de l’eau fraîche du Gange. La vue du fleuve lui-même saisit d’admiration et de respect les Hindous , mes compagnons de route. Du moment où ils en atteignirent les bords, ils ne marchèrent plus que chargés de fleurs et murmurant des prières.

J’arrivai bientôt avec eux au confluent des deux branches les plus reculées du fleuve sacré, le Djahnavi- Ganga et le Bagirathi , qui tous deux se précipitent du sein de glaciers élevés dans des gouffres profonds , dont les noires parois à pic dépassent de beaucoup en sublimes horreurs les sites les plus sauvages des ravins du Satledje et de la Jumna'.

Au-dessus de ce confluent, le lit du Bagirathi serpente et se resserre dans un canal étroit aux coudes multipliés. Dans un de ces replis est situé le village de Gangotri , à plus de 4000 mètres d’élévation absolue. C’est là que les pèlerins vont se baigner avec ferveur , et qu’ils jettent à la dérive du torrent, comme une offrande propitiatoire, des pelotes de sable, d’herbe et de fleurs; c’est là que des fanatiques, plongés dans l’eau glacée jusqu’au menton, conjurent la déesse Ganga de leur accorder le don de prophétie, et que des Djoguis, le corps nu et blanchi par la cendre, les reins ceints étroitement d’une corde, les cheveux entortillés comme des serpents et les

). Frayer, Voyage dans l’ Himalaya.

mains sur les hanches, marchent à pas cadencés en répétant éternellement et d’une voix sourde : « Ram! Ram! » un de ces mille mots par lesquels les Hindous désignent la Divinité.

Autour de Gangotri se trouvent plusieurs hangars destinés à abriter les pèlerins, dont la plupart béniraient le ciel s’ils pouvaient y terminer leur carrière, bien que les brahmanes déclarent que nul homme n’est assez méritant pour exhaler son dernier soupir en un lieu aussi sacré. Aussi les prêtres de la localité ont-ils grand soin d’emporter bon gré mal gré ceux des fanatiques dont les forces épuisées annoncent une fin prochaine, afin qu’ils aillent mourir dans le voisinage.

Par précaution contre les fraîches nuits de ces hautes régions , j’avais fait placer ma tente sous un de ces hangars. Le soir venu, lorsque pèlerins, fakirs et dévots commencèrent à se livrer au repos, je sortis pour contempler dans le recueillement et le silence l’effet d’un magnifique clair de lune sur ce site grandiose, vraiment digne du caractère mystérieux dont le revêt la piété des Hindous.

Du haut d’un pont rudimentaire, auquel deux roches surplombant le fleuve servent de culées, ma vue se heurtait de toutes parts à d’immenses murailles entièrement sombres, excepté du côté de l’orient, d’où le Gange semble sortir d’une vaste mer de glace, ceinte d’un rempart de neiges éternelles que couronnent des pics de plus de 6000 mètres d’élévation. Aux clartés roses et molles de la lune, on eût dit un amphithéâtre gigantesque d’albâtre et de nacre tout parsemé d’opale.

Un petit temple consacré ù Ganga recouvre une source où les dévots vont remplir des fioles de terre; le brahmane du lieu les scelle avec son anneau qui a pour légende : Eau de Bagirallii , Gangotri. Ce cachet de sainte

authenticité donne à la fiole et k son contenu une valeur inappréciable dans tout le périmètre de l’Inde.

Attiré vers ce temple par une lumière solitaire, j’y trouvai ce jeune Hindou qui depuis la Jumnotri s’était joint à ma caravane. Debout devant le petit autel du lieu, il y entretenait une flamme éternelle, comme celle de Yesta, en y versant du beurre clarifié , pendant qu’un vieux brahmane, desservant du sanctuaire, psalmodiait les louanges de Ganga, la patronne du saint fleuve, dans un dialecte des montagnes, qui est k l’hindoustani ce que celui-ci est au sanscrit. Les noms de Ganga, de Brahma, deÇiva, de Sagara et de Bagiratha, que je parvins k démêler dans cet affreux patois, me firent néanmoins reconnaître que sous ce travestissement se cachait le magnifique épisode contenu au chapitre xlv du livre Ier du Ramayana. Imaginez-vous le songe d’Athalie ou le Lac de Lamartine , interprété en patois bas-normand !

Il me sembla alors voir se dresser dans la nuit, sur la cime des monts, la grande ombre de Valmiki indigné, et je crus Oüuïr dans la voix du vent courant sur les glaciers les gémissements de tous les sanscritistes de l’Occident, me sommant, moi, leur élève indigne, de mettre un terme k cette profanation du génie des anciens jours, k cette parodie humiliante pour le fleuve nourricier de soixante millions d’hommes. Sans trop délibérer avec moi-même, je montai résolûment les degrés du temple, en prononçant à haute voix, en manière d’introduction, cette sentence tirée du Darma-Çastra :

« C’est par une piété recueillie qu’un ascète parvient k la béatitude ; mais tout homme dont le cœur est bon et vertueux et l’âme plongée dans la contemplation intérieure a droit au titre révéré d’ascète ! »

Puis tenant d’une main une fiole d’atar, dont de temps en temps j’aspergeais le feu sacré, et de l’autre le premier

volume du Ramayana , qu’à tout événement j’avais apporté avec moi, je me mis à tourner lentement de droite à gauche autour de l’autel, en déclamant de mon mieux les magnifiques slokas que Yalmiki a consacrés à la descente du Gange sur la terre.

Je dis les efforts surhumains des premiers rois de l’Inde pour obtenir ce bienfait des dieux ; Sagara et ses fils morts à la peine; Brahma l’accordant enfin aux vertus de Bagiratha , et le puissant Çiva aidant au fleuve divin , purifiant, immaculé, à se répandre sur le monde.

« .... Le cortège splendide des Dévas était là tout entier, avide de contempler cette merveille, miraculeux spectacle dont le monde n’avait pas encore été témoin.

« Le ciel couvert de nuages, mais illuminé par les auréoles des Dévas fendant l’espace et par l’éclat de leurs ornements, paraissait comme inondé par les rayons de cent soleils.

« Ici le fleuve surexcité précipitait sa chute, là il se repliait en sinueux détours. Plus loin, s’étendant en une nappe immense, il ralentissait ses ondes, ou heurtait à grand bruit leurs masses accumulées.

« L’espace tout entier était sillonné, en guise d’éclairs, par des dauphins, des groupes de serpents, des poissons , aux lueurs phosphoriques ; et l’éther, baigné d’innombrables jets d’écume blanchissante, ressemblait à un pâle ciel d’automne traversé par des troupes de cygnes.

« Ainsi se précipitaient sur la terre et se répandaient sur le sol les eaux tombées de la tête de Çiva, et cependant les génies des forêts et des montagnes, les êtres habitant les retraites mystérieuses de la terre, se pressaient sur le passage du fleuve impétueux, et, après s’être plongés dans ses flots purs et vénérés, ils se recueillaient, lavés de toute souillure, autour des pieds de Çiva.

« Tous ceux qu’une malédiction suprême avait rejetés

du ciel sur la terre, purifiés de nouveau par le contact régénérateur de ces eaux , remontèrent aux célestes séjours. Les Maharchis1 * *, les Siddhas*, les divins Richis8, murmuraient les prières sacrées, que chantaient à haute voix les Dévas et les Gandharvas*. Les chœurs des Apsarasas* menaient leurs danses légères; Ascètes et Munis se livraient à la joie; l’univers entier triomphait; la descente du Gange remplissait de bonheur les trois mondes.

« Le saint royal, le majestueux Bagiratha, assis sur un char divin, tenait la tête du cortège, et derrière lui courait le Gange; et les Dieux et les Richis, les fils de Danu, les puissants Rackchas, les génies du ciel et de la terre et ceux qui habitent les eaux, tous suivaient le fleuve ondoyant et couronné d’écume, qui bondissait comme en se jouant sur les pas de Bagiratha.

« Ayant atteint l’Océan, le roi, suivi du Gange, entra dans le sein de la terre par la voie qu’avaient excavée les fils de Sagara, et, ayant introduit le saint fleuve dans les régions infernales, il consola ses aïeux que la flamme avait dévorés.

« Au contact vivifiant de l’eau fraîche du Gange, les Sagarides, revêtant soudainement une forme éthérée, s’élancèrent triomphants dans les cieux.

« .... Témoin de ce spectacle, Brahma, entouré de son cortège de Dévas, parla ainsi à Bagiratha : « Les voilà « délivrés , grâce à toi , tes antiques ancêtres , les nom- « breux fils du magnanime Sagara, et ils conserveront « les trônes célestes qu’ils viennent de conquérir , aussi « longtemps que l’Océan occupera ses immuables pro- « fondeurs. Quant à ce fleuve, qu’il soit désormais con- « sidéré comme ton enfant. Connu des Dévas et des Ri-

1. Les archanges de la mythologie sanscrite. — 2. Les saints. —

3- Les patriarches. — 4. Les musiciens célestes. — 5. Les proto-

types des muses, des grâces et des nymphes.

« chis sous le nom de Trivia, parce qu’il se répand par « une triple voie sur les trois mondes, sa descente sur la « terre lui vaudra l’appellation de Ganga parmi les hom- « mes, et son troisième nom sera Bagirathi ; car, ô sage « observateur de vœux, il est l’enfant de ton amour1! »

En terminant cette longue tirade, j’achevai de vider ma fiole d’atar sur le foyer sacré et je déposai le volume tout ouvert sur le bord de l’autel , devant le brahmane interdit. Si mon apparition subite et mes citations classiques avaient pu lui faire supposer d’abord que ma figure européenne cachait quelque esprit malfaisant cherchant à troubler son office religieux, quelques mots du jeune Hindou, témoin de cette scène, et le don du volume que je lui offris comme un hommage à Ganga, le rappelèrent bientôt au sentiment de la réalité.

Après avoir longtemps feuilleté, contemplé, admiré, à la lueur de son foyer, les pages, le papier et les caractères de ce présent inattendu, il le reposa sur l’autel en disant :

« O divinités de mes pères ! comment s’étonner que cette vieille terre obéisse aujourd’hui aux hommes de l’Occident, puisqu’ils en conservent et en honorent les traditions mieux que ne peuvent le faire ses enfants dégénérés ? »

1. Ramayana de Valmiki, Adikanda, chap. xlv; édition de G. Goresio.

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