‹ L'Inde contemporaineChapitre 93 sur 166 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Drame final du Mabâbharata, légende des montagnes. — Population du Kemaoun. — Séduisante marchandise. — Quatre Alcides pour une Omphale. — Êglogue. — Le pèlerin et^es récits. — La femme morte, décapitée et vivante. — Retour opportun d’un mari cru mort. — La ville alpestre d'Alraora. — Le Teray, ancien rivage de l’Océan. — Population de ses lisières. — Tradition de Paraçou . Rama le justicier. — Fin de la saison des pluies. — Chasse au tigre dans la forêt de Tandah. — Le Rohilcund et son chef-lieu.

— Kanodje, souvenir de Viçvamitra. — Le royaume d’Aoude. — Luknow. — Ses monuments. — Son roi, frère cadet du roi René.

— Tombeau et chanson d’Açaf-Uddoula. — L’antique Ayodhia. — Le Ram-Lila. — Le berceau du boudhisme. — Les crocodiles de la Gogra.

Drame Huai du mabâbharata.

En m’éloignant de Gangotri, j’inclinai au sud-ouest, de manière à laisser à ma gauche le Kédar-Nath , montagne haute de près de 6800 mètres, et qui pourtant n’est qu’un pilier avancé du groupe colossal du Rudra- Himavat.

Auprès de son sommet, sanctifié par la tradition, se trouve un temple fréquenté des pèlerins. Suivant les Hindous, ces régions élevées ont été le théâtre du drame qui clôt leur grande épopée du Mahâbharata. Je ne crois pas m’écarter de mon sujet en donnant ici un résumé de cette légende peu connue et tout empreinte du génie sanscrit.

« La race belliqueuse des Yadous s’est éteinte dans une

guerre intestine; Krichna, son chef divin, après avoir été témoin du massacre de tous les siens, tombe sous les traits d’un obscur chasseur. La mer , détruisant ce que la guerre civile a épargné, recouvre de ses flots la cité de Drâvaka , que le héros avait fondée pour être la capitale de son peuple..Apportées à Hastinapoura (Delhi), ces nouvelles plongent dans le plus profond découragement les cinq frères de la maison de Pandu , qui doivent tout à Krichna. Ils prennent alors la résolution de quitter l’empire et de se retirer, comme les sages des temps primitifs, dans quelques solitudes des montagnes, voisines de celles où résident les dieux. Ils se dirigent donc vers l’Himalaya, avec leur commune épouse Draupadi; mais accablés de fatigue , de privations et de froid, les plus jeunes des frères et leur compagne succombent en chemin.

« L’aîné des Pandavas, le roi Youdishlhéra, reste seul avec un chien qui l’a suivi depuis son palais. Il monte, ferme, inébranlable, de sommet en sommet. Enfin , devant lui le ciel des bienheureux s’entr’ouvre, et Brahma, debout sur le seuil, lui dit : « Sois le bienvenu ! un trône « impérissable t’attend ici. »

« Mais Youdishthéra n’ose accepter une destinée qu’il sait ne pouvoir être partagée par le seul ami, le seul compagnon qui lui soit resté fidèle ; il contemple son pauvre chien , et le scrupule de l’abandonner aux portes de l’empyrée l’empêche d’y pénétrer, jusqu’à ce que l’animal s’évanouisse devant l’apparition d’un dieu qui n’a pas dédaigné de revêtir un déguisement impur pour éprouver le roi, et qui déclare, en reprenant sa lumineuse essence, que l’aîné des Pandavas est digne de siéger parmi les dieux et de racheter par l’efficacité de ses vertus les temps d’épreuves que ses frères et son épouse avaient commencé à subir dans le séjour des ex-

piations. Tous les Pandavas entrent donc dans l’assemblée céleste à la suite de Youdishthéra, au milieu des acclamations des immortels , des chœurs dansants des Apsarasas, ceintes de fleurs toujours fraîches , et au bruit harmonieux des concerts des GandharVas ! »

le Kemaoun. — Industrie et commerce de hh population.

C’est en rêvant à ces poétiques croyances des vieux âges, que je passai du Sirinagur dans la province de Kemaoun, où vit une population agricole, riche en céréales et en troupeaux, et aussi en gracieux articles d’un trafic tout à fait oriental. Un sectateur de Mahomet pourrait, à peu de frais, recruter son harem dans cette contrée. Un vieillard à l’air vénérable, auquelje marchandais je ne sais plus quel fruit de son verger, me proposa la plusjeune de ses filles pour soixante roupies (150 francs), et parut très-mortifié en me voyant refuser le marché. Dans un autre village , un individu rtie prit mystérieusement à part, comme font du reste les montagnards de ce pays pour les plus infimes bagatelles, qu’ils tiennent cachées sous leurs manteaux, à la manière des contrebandiers : « J’ai, dit-il, quelque chose à vous vendre, qui vous conviendra , j’espère, car je suis pauvre; vous l’aurez à bon compte : une charmante créature, pas plus grande que cela.... Et il avançait la main à environ quatre pieds du sol.... Je n’en demande que quatre-vingts roupies ; c’est pour rien 1 Elle est ma fille et mon unique enfant.

— Comment! répliquai -je en l’interrompant; vous voulez vendre votre enfant , votre enfant unique !

— Il faut bien que je vive , répondit-il avec un imperturbable sang-froid. C’est la plus jolie fille du vil-

lage, et, comme je ne puis pas lui procurer de maris, malgré leur nombre , je suis forcé de la vendre. Et puis, c’est la coutume chez nous , où il y a plus de femmes que nous n’en avons besoin. »

Il disait vrai, puisque chacune d’elles (ainsi que nous l’avons vu plus haut) suffit à quatre maris.

Croyant pouvoir me décider par surprise ou entraînement, l’honnête père reparut un instant après tenants» marchandise par la main. C’était véritablement une fort jolie fille, sachant rougir et baisser les yeux. Je m’excusai de mon mieux auprès d’elle , en lui souhaitant dans son propre village un quadrille conjugal de jeunes montagnards, et je m’éloignai d’elle, non sans avoir encore reproché vivement au père de vouloir échanger son sang contre de l’or. Quant à la jeune beauté, sans se troubler ou paraître déconcertée le moins du monde de son non-placement , elle sourit et alla non loin de là se mêler en sautillant à un groupe de ses compatriotes.

Quelques minutes après, mes gens voulurent acheter un mouton dans le village, mais on refusa de le leur vendre : « Le mouton , dirent les indigènes , nous donne de quoi nous vêtir.

— Et les femmes en usent la laine? observai-je.

— Cela est très-vrai, fut leur unique réponse. »

Ainsi le beau sexe est moins prisé ici que le bétail ,

bien qu’il coûte peut-être moins à nourrir.

Au reste, dans ce lieu comme dans toute la partie montagneuse du Kemaoun , je trouvai les hommes une quenouille à la main , avec un panier rempli de lame passé au bras. Tous filaient devant leurs portes, ou même en marchant et en portant des fardeaux, comme font les bergers des Pyrénées en gardant leurs troupeaux. Voilà donc, au pied de l’Himalaya, à des milliers de lieues de la Grèce et à des milliers d’années d’Hercule, des

gens qui , sans se préoccuper le moins du monde de ce demi-dieu et de ses exploits , tournent comme lui le fuseau ; à cette différence près que quatre Himalayens se réunissent toujours auprès d’une Omphale, tandis qu’ Alcide était tout seul aux genoux de la sienne.

Dans un pays où les hommes portent la quenoüille, les travaux plus sérieux , les labeurs de la terre reviennent de droit aux femmes. Aussi éprouvai-je peu de surprise à voir le long de ma route les belles kémaouniennes moissonner le riz de printemps , semer ou sarcler celui d’automne. Les intermèdes de leurs travaux ne manquaient, du reste, ni de grâce ni surtout de coquetterie.

Dans une localité dont les belles cultures m’avaient particulièrement frappé, l’examen que j’avais fait de leurs procédés agricoles n’échappa point aux nymphes d’alentour.

Le soir, je les vis s’assembler autour démon campement , les bras , le cou , la taille chargés de guirlandes de fleurs, suivant la mode antique perpétuée jusqu’à nos jours. S’enhardissant peu à peu à mesure que tombait le crépuscule, elles finirent par décrire devant ma tente une ronde lente et cadencée, accompagnée d’un chant dont les paroles au moins semblaient improvisées.

En voici la traduction en humble prose :

« L’homme blanc est allé aux montagnes de neige, et de leurs sommets il a vu le Gange couler vers les plaines fécondes.

« Ne travaillons pas davantage; les tiges vertes du riz s’ élèvent^ rapidement, espoir certain d’une riche moisson.

« Ce sont les hommes blancs qui attirent après eux l’abondance. Doux est leur sourire. Les femmes qu’ils aiment sont loin , bien loin du côté du soleil couchant.

- « Que leur sourire ne s’adresse-t-il à nous ? Les travaux des champs ne nous fatigueraient plus.

« S’ils sont heureux, leurs serviteurs ne doivent-ils pas l’être aussi ?

« Leurs tentes sont déployées, leurs feux sont allumés; ils reposeront celte nuit dans la vallée.

« L’heure du travail est passée ; empressons-nous auprès du blond voyageur, et que nos danses et nos chants l’engagent à demeurer parmi nous'. »

A ma place, un professeur d’hindoustani ou un poète bucolique se fût sans doute laissé toucher par celte mise en scène pastorale, et eût succombé à la tentation de ramener en Europe, dans ses bagages, un échantillon du beau sexe himalayen. Mais moi, simple voyageur , n’appartenant à aucune espèce classée dans la science ou dans la poésie , je me contentai d’envoyer mon tchouprassi , homme grave, distribuer à ces muses naïves quelques mètres de rubans et des verroteries en manière de remercîmenls, et je m’endormis en murmurant cette autre mélodie dont, sur une autre terre d’exil, ma mère avait bercé le sommeil de ma première enfance : -

Si notre accueil le louche ,

Si par nous abrité Il s’endort sur la couche De l'hospitalité ;

Que par nos voix légères Ce Français réveillé ,

Sous le toit de ses pères Croie avoir sommeillé *.

ItérltH d'un vieux pèlerin.

Dans la soirée du jour suivant, comme nous venions d’asseoir nos tentes pour la nuit et que j’achevais mon modeste repas, je vis un grand beau vieillard, bien

1. Ce chant se trouve compris dans les recueils que l’anglais Price et M. Garcin de Tassy ont publiés des Chants populaires hindousianis. — 2 . Béranger.

vert encore, une besace sur l’épaule, un bâton h la main, s’approcher de ma suite comme un voyageur qui arrive à son gîte, et prendre place tranquillement, mais avec politesse, auprès du feu de mes gens. Il dit en s’asseyant qu’il était un pèlerin , revenant du Kédar-Nath ; qu’il avait visité les lieux saints du nord de l’Inde, à Lahore, en Cachemire, à Benarès, à Calcutta, à Djaggernauth, et que la guerre seule l’avait empêché d’aller jusque chez les Birmans. Il était natif d’Aoude, où il retournait prendre quelques jours de repos avant de continuer ses pèlerinages dans le Deccan, qu’il espérait bien parcourir avant sa mort. Lui ayant demandé la cause de ces longues excursions : « J’avais un bon fils, me répondit-il; il était havildar 1 au service de la Compagnie. Cet excellent jeune homme m’envoyait régulièrement tout le produit de sa solde , et de mon côté , j’allais le voir toutes les fois que je le pouvais. Il est mort, voilà bientôt deux ans, me laissant seize mohurs d’or*. Depuis ce temps il ne m’a plus été possible de tenir en place, et j’ai fait vœu de visiter en pèlerin tous les lieux saints de l’Inde , jusqu’à ce que j’eusse épuisé le legs de mon enfant. La mort viendra après, quand elle voudra; elle me trouvera préparé. »

Ce récit simple , sans emphase , me toucha profondément. J’invitai ce digne homme à partager le gîte et le repas de mes gens , Hindous ainsi que lui , et je lui demandai la permission de le défrayer de sa dépense, tant que nous suivrions la même route. Il me parut très-reconnaissant de cette charité inattendue, m’en remercia chaudement, en très-bons termes, et, comme il parlait très-purement l’hindoustani, il fut pour moi un compagnon de voyage fort agréa-

J. Adjudant sous-officier. — 2. Un peu moins de 800 fr.

ble, jusqu’à Almora, où nous nous séparâmes, non sans nous donner rendez-vous à Àoude, où je comptais bien m’arrêter.

Les faits recueillis dans ses longs récits peignaient d’après nature les mœurs hindoues ; c’est à ce titre que je crois devoir en enregistrer ici quelques-uns.

Iis contiennent des incidents qui , sous la plume d’un romancier d’Europe, seraient taxés d’invraisemblance, mais qui ne sont, dans l’Inde, que les conséquences logiques de la déplorable facilité avec laquelle toutes les passions , tous les caprices trouvent à acheter des complices et des faux témoins.

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