‹ L'Inde contemporaineChapitre 94 sur 166 · I.a fournie décapitée et vivante · texte numérisé non relu

I.a fournie décapitée et vivante

Un riche marchand de la ville de Bareily, nommé Ibrahim, avait une jeune et jolie femme dont il était fort jaloux. Il n’en avait point d’enfant et tous ses biens, à sa mort, devaient passer à un certain Khan-Beg, son parent éloigné, fort mauvais sujet, réduit à la misère par la paresse et l’inconduite. Ce misérable , voulant s’assurer la possession d’une fortune qui d’un moment à l’autre pouvait lui échapper, parvint à gagner, par de magnifiques promesses, un domestique de confiance d’Ibrahim, et engagea ce Iago de bas étage à attiser par tous les moyens imaginables la jalousie déjà si vive du soupçonneux mari. Ibrahim commença par priver Chumbellie, ainsi s’appelait son épouse, de toutes les suivantes qui l’avaient servie jusqu’alors, ne lui laissant qu’une jeune esclave à demi idiote. Quoiqu’il eût traité jusquelà sa femme avec douceur, il arriva qu’un jour, la tête perdue par les rapports du perfide domestique, il s’oublia jusqu’à la frapper. Peu habituée à ce traitement, la pauvre femme jeta des cris affreux. Le lendemain , elle

DE LA SOURCE DU GANGE A BÉNARÈS. 2u*J

avait disparu, et le bruit s’étant répandu qu’elle avait été assassinée, la justice fit une descente chez Ibrahim. Emanny, le domestique infidèle, déposa qu’il avait été présent à la querelle , mais que son maître l’ayant immédiatement après chargé d’une commission fort longue, il ne pouvait savoir ce qui s’était passé dans l’intervalle.

Le jardin présentait un endroit où la terre paraissait fraîchement remuée; on y fouilla et on exhuma le corps d’une femme 1 A ce corps manquait la tête; mais un de ses bras portait encore un bracelet qu’Emanny déclara reconnaître comme ayant appartenu à sa maîtresse, pour qui , bien peu de jours auparavant, il l’avait fait raccommoder chez un bijoutier qu’il indiqua, et qui confirma son récit.

Ibrahim fut jeté en prison, bien qu’il ne cessât de protester de son innocence, affirmant que, peu d’instants après sa malheureuse querelle avec sa femme, il s’était senti saisi d’un assoupissement irrésistible, et qu’il s’était endormi pour ne plus se réveiller que fort tard dans ia matinée du lendemain. Quant à la jeune esclave, elle déclara qu’elle avait été si effrayée en voyant son maître frapper sa maîtresse, qu’elle avait couru se cacher dans sa chambre, d’où elle n’avait pu sortir de toute la nuit, quelqu’un étant venu fermer sa porte en dehors ; du reste elle parut convaincue que le corps exhumé était bien celui de la pauvre Chumbellie. La tète seule manquait aux preuves. Toutes les recherches pour la retrouver furent vaines; mais comme d’un côté la jalousie d’ibrahim était notoire, et que les cris de. sa femme avaient été entendus de tout le voisinage; comme de l’autre il l'avait cachée avec trop de soin à tous les yeux, pour que ses amis, quels que fussent leur nombre et leur crédit, pussent venir témoigner contre l’identité du ca-

davre, il fut condamné à mort, et le jour de son supplice fut fixé. <

Cependant l’orgueil de Khan-Beg croissait avec ses espérances; déjà il se donnait les airs d’un homme opulent. On remarqua encore, et non sans indignation, qu’Emanny avait entièrement abandonné l’ancien maître dont il avait mangé le pain et le sel, pour s’attacher à son héritier présomptif.

Nul soupçon pourtant ne s’élevait encore contre ces deux hommes, lorsque, la veille même du jour où Ibrahim devait être exécuté, le magistrat anglais de la localité reçut l’avis que Chumbellie était encore en vie et n’était que séquestrée clans un tombeau par une troupe de fakirs, à huit lieues seulement du théâtre de son prétendu assassinat. Monter à cheval avec un nombre suffisant d’agents de police, galoper jusqu’au lieu désigné, entourer le tombeau, mettre la main sur les fakirs et rendre leur captive à la lumière fut pour l’Anglais l’affaire de quelques heures. La ressuscitée, placée surle-champ dans une doulie , fut ramenée à la ville en toute hâte. Elle y arriva de grand matin; autour de l’échafaud déjà dressé, le peuple s’impatientait du retard qu’éprouvait le spectacle qu’on lui avait promis, lorsque, à son grand étonnement, un des tchouprassis du magistrat vint proclamer la tournure imprévue que prenait l’affaire.

Emanny et Khan-Beg furent arrêtés, et le premier n’hésita point à donner tous les détails de leur ténébreux complot. Sa fureur pour le jeu ayant facilité à Khan-Beg les moyens de le corrompre, ils avaient arrêté entre eux la perte d’ibrahim. Ils s’étaient procuré le cadavre d’une jeune femme morte depuis peu de jours, mais à qui ils avaient coupé la tête pour qu’elle ne pût être reconnue. Un narcotique puissant avait été donné à Ibrahim, et

quand Chumbellie, de son côté, se fui endormie à force de pleurer, ils l’avaient tirée de son lit, enveloppée d’une couverture de laine et remise aux fakirs du tombeau , gagnés à l’avance pour cette séquestration. Le crime était bien combiné; mais l’avarice de Khan-Beglui en fit perdre le fruit. Il avait retranché quelques roupies sur le salaire des hommes employés au transport de Chumbellie, et ce fut de l’un d’eux que parvint au magistrat l’avis révélateur.

Khan-Beg et Emanny furent condamnés aux travaux forcés à perpétuité sur les routes de la Zillah , et c’est de leur bouche que le vieux pèlerin avait appris toute l’histoire. Il ne put me dire si celte leçon avait corrigé Ibrahim de sa jalousie.

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