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X.e Sutlj opportunément interrompu

Les longs voyages que les naturels de l’Inde ont coutume d entreprendre, et qui les retiennent souvent pendant une longue suite d’années hors de chez eux, donnent lieu en maintes occasions au bruit de leur mort, et, dans un pays où naguère encore une veuve ne pouvait pas survivre avec honneur à son mari, on conçoit que ce bruit - devait amener des scènes fort tragiques.

Près de la ville d’Ettawah , vivaient il y a peu d’années deux frères de haute caste, mais d’une fortune médiocre. Ils habitaient en commun une petite propriété, débris de grands biens patrimoniaux possédés jadis par leur famille.

Il y avait un an à peine que le plus jeune des deux frères était marié, quand il prit la résolution d’aller chercher fortune au loin. Buljet-Sing, c’était son nom, partit, en confiant sa jeune femme au soin de son aîné. D’abord il donna régulièrement de ses nouvelles ; mais

au bout de deux ans sa correspondance cessa entièrement et un silence absolu se lit sur sa destinée.

Trois autres années s’écoulèrent ainsi, au bout desquelles des cipahis, rentrant dans leurs foyers, déclarèrent qu’il était mort; qu’au passage d’une rivière, ils l’avaient vu périr. L’un d’eux rapportait même les dépouilles du défunt et les remit à sa famille. Depuis le départ de Buljet-Sing, les affaires de son aîné Hurruk- Sing avaient été loin de prospérer; aussi, dès qu’il fut certain de la mort de son frère, bien que l’entretien d’une femme sans enfant ne soit pas une lourde charge, il jugea à propos de se débarrasser de sa belle-sœur, et lui déclara qu’il était convenable qu’elle se hâtât d’accomplir le rit sacré du Sutty ; à défaut du corps de son mari, elle avait son turban, avec lequel elle devait se brûler pour éviter les aventures fâcheuses, ou tout au moins les bruits calomnieux qui ne manquent jamais d’assaillir une jeune veuve.

Quoique Kouchilie, ainsi se nommait la femme, eût vécu dans la meilleure intelligence avec son mari et que sa mémoire lui fût chère, néanmoins cinq ans d’absence l’avaient fort résignée à sa perte, et elle n’éprouvait pas le plus léger désir de le suivre si vite en paradis. Mais elle était entre les mains de gens déterminés à accomplir à tout prix leurs desseins.

Aux premiers mots dits par Hurruk-Sing à ce sujet, la maison fut entourée de brahmanes, et rien 11e fut omis pour encourager la victime et l’engager à supporter son sort avec fermeté. Elle ignorait qu’il y avait dans le voisinage des agents mahométans du gouvernement britannique, dont elle n’eût pas réclamé en vain la protection ; mais l’eût-elle su, les caresses, les obsessions dont on l’accabla , l’opium dont on la nourrit exclusivement, lui auraient enlevé l’idée et les moyens de recourir

à eux. Le bûcher fut dressé, et, vers le coucher du soleil du même jour, elle parut être en état convenable pour subir la fatale cérémonie. La plus vive émotion régnait, comme de raison , dans tout le village , qui depuis longtemps n’avait pas été le théâtre d’un pareil drame; les dévots étaient dans une joie extatique; les petites filles, en attendant le spectacle, jouaient entre elles au sutty; les brahmanes triomphaient et pouvaient dire tout bas, comme Messire Jean Chouart :

Belle veuve , j’aurai de vous Tant en argent et tant en cire,

Et tant en autre menus coûts.

Cependant, à mesure que l’heure du sacrifice approchait, la répugnance de la victime semblait augmenter. Mais hors d’état de se défendre, elle fut traînée plutôt que conduite au lieu du supplice. C’était, selon l’usage, au bord d’une rivière (la Jumna), et un bac se trouvait directement en face du bûcher. Celui-ci était en bois de choix, bien construit et amplement garni de matières combustibles; les effets du défunt, dont héritait Hurruk- Sing, étant d’une valeur assez considérable, on s’était décidé à donner à la cérémonie une certaine pompe.

Kouchilie, en silence, fit trois fois le tour du bûcher, abandonnant l’un après l’autre ses bijoux à ses parents, et les fleurs de ses guirlandes aux spectateurs qui se les disputaient; puis, saisie tout à coup par quatre brahmanes, elle fut placée de force sur le bûcher. Déjà les torches étaient allumées, déjà elles promenaient la flamme sur la première assise du foyer, quand tout à coup la victime, jetant un cri perçant, se dressa de toute sa hauteur, et, tendant les bras du côté de la rivière, dit d’une voix éclatante : « Mon mari ! mon mari ! il n’est pas mort! le voici! il vient me sauver. »

A l’instant même un cavalier richement monté et équipé sortait du bac et accourait à toute bride vers le village. Tout le monde bientôt reconnut en lui Buljet- Sing. Un instant après il était au pied du bûcher et recevait Kouchilie dans ses bras, fier et ravi de la preuve d’affection qu’elle venait de lui donner.

En peu de mots il expliqua son passé de plusieurs années. A demi noyé pendant une grande bataille chez les Mahrattes, puis, fait prisonnier et emmené au delà des mers, des Européens lui avaient procuré un service lucratif ; la fortune lui avait souri, mais jamais autant qu’en ce jour, où elle lui avait permis d’arriver à temps pour sauver sa femme du sort le plus affreux.

La soirée se termina par des réjouissances générales. Tout le monde était satisfait: les dévots, qui criaient au miracle; les brahmanes, qui furent régalés de présents et de festins; les marchands du village, qui vendirent leurs denrées pour la fête, les pauvres qui les reçurent, et même Hurruk-Sing, qui vit dans la nouvelle fortune de son cadet les moyens de rétablir la sienne. Je ne crois pourtant pas que personne éprouvât en cette circonstance plus de bonheur que la pauvre Kouchilie, qui, du reste, fut payée de ses terreurs et de ses souffrances par la réputation de courage , de vertu et de piété que sa tentative un peu forcée de Sutty lui acquit pour le reste de ses jours.

Parmi les récits de mon vieux pèlerin, il y en avait d’autres qui me prouvèrent surabondamment que, pour ce qui est de la foi aux sortilèges , aux sorciers , aux possessions démoniaques, l’Inde du xix* siècle en remontrerait à l’Europe du xiit®. Dans tout le royaume d’Aoude et dans le bas Doab, il n’y a pas un village ou une famille qui n’ait son. sorcier ou sa sorcière : un père ne donnerait jamais sa fille-en mariage à un jeune homme qui ne

compterait pas un être de ce genre parmi ses parents.

« Si ma fille a des enfants, se dirait ce père prévoyant, que deviendront-ils sans la protection d’un sorcier capable de combattre les maléfices des familles mal intentionnées du voisinage? »

Almora et le Teray.

Almora, capitale moderne du Kemaoun, est bâtie sur une chaîne de montagnes élevées de 18 à 1900 mètres au-dessus du niveau de la mer. Les maisons, au nombre de douze cents environ , largement espacées et entourées d’enclos , couvrent un vaste espace sur les deux versapts de la chaîne. Du côté du sud s’élève une for- * teresse fondée sur le roc et bâtie de rochers. Les habitants , pour la plupart d’origine étrangère, descendent d’immigrants des basses terres.

Des sommités voisines d’Almora, on découvre vers le nord les pics neigeux qui séparent l’Inde de la vallée mystérieuse des lacs sacrés et que couronne le groupe colossal du Djavahir. Du côté du sud, au contraire, le regard se perd sur un océan de plaines, dont le spectateur n’est séparé que par une longue bande noire et régulière qu’on dirait avoir été tracée sur le sol par une main fantastique; c’est le Teray, ou zone boisée qui longe le pied des montagnes d’une extrémité à l’autre de l’Inde, depuis le Satledje jusqu’au Brahmapoutra. Ce mot de Teray est persan et signifie brouillard, vapeur nuisible ; le sol auquel il est appliqué appartient politiquement aux hautes provinces qu’il longe; géographiquement, ilfaitpartie des plaines de l’Inde. Sous le rapport géologique, c’est une sorte de terrain neutre qui n’est composé ni des alluvions de la plaine ni des roches des montagnes, mais qui offre généralement à l’étude une suite d’assises de

sable, de gravier et de cailloux roulés et arrondis par les eaux; le tout déposé en lits réguliers par la double action des courants des montagnes et des marées de l’Océan, aux jours où celui-ci baignait la base du grand massif asiatique et lavait de ses flots, rongeait de ses glaçons, les longues et sinueuses vallées de l’Himalaya l.

Sous le rapport des productions végétales, on peut regarder le Teray comme la région des hautes futaies, des bois de construction, dont les troncs, flottés sur les affluents septentrionaux du Gange, vont alimenter le marché de Calcutta.

La partie du Teray qui s’étend au sud d’Almora porte le nom de forêt de Tandah. Au commencement çt à la fin de la saison des pluies, les exhalaisons de la terre * recouvrent d’une brume blanche ses épais halliers et en font un séjour de mort , que les animaux mêmes, sans exception, abandonnent vers la mi-avril pour n’y reparaître qu’en octobre. Les tigres et les éléphants gagnent la montagne; les singes, les antilopes et les cochons sauvages se jettent dans la plaine cultivée; et les êtres humains qui, tels que les courriers et les militaires, sont quelquefois obligés de traverser la forêt pendant la -mauvaise saison, s’accordent à dire que rien, pas même le cri d’un oiseau, ne trouble l’affreux silence de cette immense solitude, abandonnée à la malaria.

Leu KhaHlai?. — Paraçon Raina.

Les habitants des deux lisières de cette zone ne sont pas d’origine hindoue, mais appartiennent à cette couche antique de population qui précéda, au sud des grandes

1. Hooker, Himalayan journals , 1819-50; 1. 1, p. 378 et suiv.

montagnes de l’Asie, l’apparition des Aryas. Dans le Kemaoun, sur les deux lisières du Teray, ils portent le nom de Khasias , qui semble avoir appartenu à une grande famille de peuples établis à la base de l’Himalaya ; car on le trouve encore porté par des tribus à demi sauvages , et dans les montagnes qui séparent le Pundjab du Ladak , et dans celles qui , à quatre cents lieues de là, s’élèvent au sud du Brahmapoutra et à l’orient des monts Garrows.

Conformément aux grandes lois organiques qui impriment à l’être humain les modifications du milieu où il vit, les Khasias du nord-ouest se rapprochent , par leurs caractères physiques et moraux, des indigènes des hauts plateaux de Ladak et de Badakhan; ceux du sud-est, au contraire, des naturels de la Malaisie et des lointains archipels du Grand-Océan; dans la zillah d’Almora, ils semblent formés , d’âme et de corps , sur le même moule que les Hindous duRohilcund, leurs voisins du sud.

Bien qu’ils se disent presque tous Rajpoutes, c’est-àdire nobles et guerriers d’origine, ce sont des hommes paisibles, industrieux, fort adonnés à l’agriculture et au bûcheronnage, ayant toujours la pioche ou la hache à la main. Chaque année, ils descendent des montagnes dans la plaine dès que la mauvaise saison a fini son cours, et conduisent leurs troupeaux dans les pâturages du Teray, dont ils cultivent pour eux-mêmes , en blé et en orge , les parties les plus sèches et les plus productives. Dans la première quinzaine d’avril , ils moissonnent , et, le dernier épi coupé, ils retournent dans les hautes terres, où ils trouvent encore d’ordinaire à récolter quelques coins qu’ils ont ensemencés avant leur émigration dans la plaine. A la même époque, ils recueillent leur miel et d’autres produits des montagnes , et viennent à Almora faire emplette de quel-

ques objets de luxe ou d’ornement que fabriquent pour eux les cités lointaines du Gange. Ces indigènes sont en général noirs et maigres , mais robustes , bien faits et d’une taille supérieure h celle qu’on remarque d’ordinaire parmi les montagnards. Leurs femmes pourraient passer pour jolies, si elles étaient moins brûlées par le soleil et moins déformées par les rudes travaux des champs. Leur costume se compose d’une simple jupe d’étoffe grossière attachée sur les hanches, et d’un grand manteau de laine noire qui leur couvre la tête et les épaules. Chez la plupart d’entre elles, la simplicité et même le délabrement de ces vêtements contrastent étrangement avec une profusion d’énormes bracelets d’argent portés aux poignets et aux chevilles, selon la coutume hindoue.

S’il faut en croire une tradition sanctionnée par l’autorité de Ram-Moliun-Roy , le plus savant brahmane de l’Inde moderne , c’est parmi ces peuplades des montagnes que, dix-neuf cents ou deux mille ans avant notre ère, le premier réformateur dont l’histoire fasse mention, Paraçou-Rama le Brighouide , indigné des crimes des Kchattryas, qui pesaient sur la terre, recruta les exécuteurs de sa justice vengeresse; c’est en coalisant les tribus indépendantes du Nord avec les opprimés du Sud qu’il écrasa les tyrans de l’Inde dans vingt et une rencontres , remplit neuf lacs de leur sang et éleva trois pyramides de leurs têtes. La légende populaire, qui n’a pas englouti le terrible justicier dans le Panthéon mythologique où dorment enfouis tant d’autres héros de l’Inde antique, ajoute que Paraçou-Rama, expiant dans la méditation et les austérités le sang versé par ses mains sacerdotales, vit encore dans les montagnes du septentrion, sur les confins des deux mondes, et qu’aux jours de la régénération de l’Inde , il reparaîtra pour faire

fructifier les Védas développés et mis à la portée de tous les hommes1.

Fin de lu Ml«on do» pluIcN. — i,a vallée de la M«r(.

Je prolongeai mon séjour h Almora sur l’invitation d’un commissioner ou surintendant en tournée, qui, devant se rendre du Kemaoun dans le Rohilcund, voulait traverser le Teray avec un grand attirail de chasse et faisait en ce moment même reconnaître par des éclaireurs l’état des chemins et de l’atmosphère de la vallée de la Mort, nom poétique, mais peu rassurant, que les poètes des hautes terres donnent à la forêt de Tandah.

Le rapport des explorateurs fut satisfaisant; les créatures vivantes, hommes et bêtes, recommençaient à vaguer à travers les bois, dont les flaques d’eau et les effluves morbides se raréfiaient de plus en plus ; nous étions à la fin de septembre, et depuis quinze jours Almora avait vu fuir la dernière nuée de la saison : circonstances que Valmiki , de son temps, dépeignait de la manière suivante :

» Après avoir abreuvé de pluie la soif de la terre et fécondé les germes de toutes choses, Indra, destructeur des cités, est rentré dans le repos.

« Les nuages qui , avec d’immenses et profonds retentissements, se balançaient sur les forêts et sur les montagnes, se sont retirés, épuisés d’eau.

« Sombres comme les feuilles du sombre nymphæa , après avoir chargé de ténèbres les dix aires de l’horizon , ils se sont enfuis comme des éléphants furieux.

« Les vents impétueux , imprégnés d’humidité , qui roulaient des torrents de pluie au milieu des éclairs,

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