EST-CE UNE RAISON POUR REFUSER L'AUTONOMIE
On parle cent trente langues aux Indes; d’autres disent cent soixante-dix; d’autres, cent quatre-vingt-cinq, et, en comptant encore quelques variantes de dialectes, on peut bien arriver à deux cents ou plus. On s’est servi de ce chiffre pour démontrer que l'Angleterre est obligée de rester la gardienne de l’Inde. On ne voit vraiment pas comment des gens ignorant les institutions, les coutumes et les besoins d’un pays, et toutes ses langues par surcroit, peuvent prétendré à le gouverner mieux que ne le ferait l’élite de ses habitants. D'autres pays sont composés de nationalités diverses, parlant des langues diverses et personne ne songe à leur dénier la capacité de se gouverner. La Russie, entre autres, et les Etats-Unis d'Amérique. En comptant les langues des immigrés qui forment une grande partie de la population, en ajoutant les dialectes et les jargons des nombreuses petites tribus de Peaux-Rouges (on compte les deux cents langues de l'Inde par un procédé analogue), on peut bien obtenir un résultat de même ordre. Le Canada n’aimerait pas se voir con-
tester lautonomie, sous prétexte qu’il a plusieurs langues, plusieurs religions et plusieurs races. De récentes statistiques y découvrent pourtant cent soixante-dix-huit dialectes, cinquante-trois nationalités et soixante-dix-neuf confessions, pour une population quarante fois moindre que celle de lInde.
En réalité, l'Inde a, proportionnellement a son étendue et à sa population, peu de langues au vrai sens du mot. On y trouve neuf à dix langues principales. Deux sont d'origine dravidienne; ce sont les deux langues jumelles du Sud : Tamoul et Telougou. Les autres sont toutes dérivées du sanscrit et parentes entre elles (1).
De même, les grandes races de l'Inde sont peu nombreuses. Au Sud demeure la race autochtone des Dravidiens, celle que trouva dans le pays l'invasion dite aryenne. La race indo-européenne et la race dravidienne composent à elles deux la majorité. L’élément Mongol ou semi-Mongol au nord et au nord-est forme un trentième de lensemble. Il reste un petit groupe d’origine persane ou afghane au nord-ouest et quelques tribus, derniers restes d’une race primitive subsistant dans des recoins de montagnes, un peu comme les tribus aborigènes de l'Amérique du Nord y subsistent. A l’exa-
(1) Parmi celles-ci, l’'Hindoustani est en train de devenir la lingua franca de l’Inde. D’après Mr. Gandhi, il n’y a sur les trois cent vingt millions d’Hindous que trente-huit millions d'habitants de la Présidence du Madras qui ne puissent pas au moins comprendre l’Hindoustani.
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men, l’Inde n’est donc pas un conglomérat de races si complexe qu’on voudrait le faire croire,
Pourquoi les Anglais, s’ils voient là un obstacle à l’autonomie, n’appliquent-ils pas le même critère à leur Empire? À vrai dire, l'argument n’est tenu pour sérieux par personne. Un esprit sain ne peut manquer de se dire que plus les races et les langues de l'Inde seraient nombreuses, plus se ferait sentir la nécessité d’un gouvernement composé des hommes qui connaissent le mieux ces races et ces langues.
Les Anglais prétendent souvent que la diversité des races et des langues empêche l’unité, qu’il n’y a pas une Inde, mais des Indes, que l'Inde n’est donc pas une nation et ne saurait par conséquent se gouverner.
Voici à ce sujet lopinion de Ramsay MacDonald. Dans The Government of India, il écrit : « De l'Himalaya au Cap Comorin, du Golfe du Bengale à Bombay, l'Inde possède une unité géographique qui appelle un gouvernement unique. Son immensité ne brise pas son unité; sa variété ne la détruit pas. L'Himalaya sépare la grande péninsule du reste de l'Asie. D’immenses rivières en relient l'intérieur à la mer, formant un réseau admirable de communications; ses productions variées, échangeables d’une région à l’autre en font une unité économique que les grands ports de Est et de l'Ouest font communiquer avec le monde.
Des traditions politiques et religieuses y ont fait naître et se développer une unité spi-
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rituelle dès les temps les plus reculés de Ia culture hindoue. »
Des historiens comme Vincent Smith (Early History of India) et William Archer (India and the Future) confirment ce témoigage.
Il est vrai que l’unité de l'Inde est faite de variété et qu’il y entre plusieurs éléments. De quelle importante unité nationale n’en peut-on dire autant? La varieté des éléments intégrés dans une nation rendent sa vie plus riche et plus large. Et C’est ce qui est arrivé aux Indes. Le grand poëête hindou, Rabindranath Tagore, l’exprime admirablement lorsqu'il fait dire aux peuples de l’Inde
« Nous sommes d'autant plus Un que nous sommes nombreux ;
Nous avons rempli d’un commun amour,
D'une commune fraternité, les espaces entre nous.
Nos disparités révèlent la beauté d’une vie commune plus profonde,
Comme les pics au soleil levant
Révélent l'unité de la chaine d’où s’élèvent tous leurs fronts resplendissants. »
Admettons, cependant, pour un moment que cette unité n'existe pas. Elle n’existait, il y a cent ans, ni en Italie, ni en Allemagne; toutefois, chacun des peuples italiques, chacun des peuples germains prétendait se gouverner lui-même. Pourquoi ne pas donner l'autonomie aux Bengalais à l'Est, aux Mahrattes de l’Ouest, aux Telougous et aux Tamouls du Sud qui, tous, la réclament?
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On le voit bien; d’aucune maniere, Ia défense des Anglais ne tient debout. Elle se retourne même contre eux; car une des grandes leçons de lhistoire, c’est que l’indépendance crée l'unité, là où celle-ci faisait défaut. Ce fut le cas pour l'Italie, pour l'Allemagne, pour les Etats-Unis, pour le Canada (1). Rien ne cimentera mieux l’unité de l'Inde que lindépendance, les décisions en commun et la responsabilité de maintenir l'harmonie intérieure et d’assurer la défense nationale.
(1) L'auteur ne mentionne pas la Suisse qui, avec ses quatre langues (allemande, française, italienne et romanche), ses trois races, ses confessions diverses, sa mosaïque de cantons, est cependant un exemple frappant d’unité politique acquise par la
liberté.
N. du T.