‹ L'Inde enchainéeChapitre 122 sur 227 · NE RENDENT-ELLES PAS L'AUTONOMIE NÉCESSAIRE · texte numérisé non relu

NE RENDENT-ELLES PAS L'AUTONOMIE NÉCESSAIRE

L'Inde a de graves et nombreuses plaies sociales. Personne n’en est plus conscient et ne désire davantage s’en débarrasser que les Hindous, ceux du moins qui sont assez instruits pour en voir les conséquences.

L'Inde n’est pas la seule nation qui doive.

lutter contre des plaies sociales. Les siennes ne sont probablement ni pires, ni plus nombreuses que celles de l'Europe ou de PAmérique il y a cent ans. Si nous sommes enclins à nous enorgueillir, remontons un peu plus loin dans le passé. L'Europe a eu la hideuse Inquisition, qui n’a aucun équivalent dans l’histoire de l’Inde; les persécutions contre les prétendus sorciers, la torture, les horreurs de la Tour de Londres, la Bastille et bien d’autres donjons. L’Angleterre et l'Amérique ont fait la traite des Noirs jusqu’au début du xix° siècle, et l'esclavage n’a été aboli qu’en 1833 dans l'Empire britannique, et en 1864 aux Etats- Unis. À l'heure actuelle, en Amérique, on lynche les nègres et on les brûle vifs. Il

n'existe rien d’aussi barbare dans toute l'Inde. Les statistiques de la criminalité, de la prostitution, des crimes sexuels et des maladies sexuelles sont notablement plus élevées en Europe et en Amérique qu'aux Indes. Cela doit nous induire à envisager le pro )blème sans arrogance, et à suivre avec intérêt et sympathie l'œuvre entreprise par une élite d'hommes et de femmes dévoués et par plusieurs grandes sociétés de réforme sociale.

Mais que penser lorsque, me de tous les vices sociaux, passés ou présents de leur propre ton les Anglais her dans ceux dont souffre l'Inde un argument de plus pour justifier leur domination ? Les Hindous, disent-ils, ne sont pas dignes de se gouverner a cause de leurs plaies sociales.

Si la servitude est -la juste punition des vices d’une société, ou si elle en est le remède, Pourquoi ne pas priver de leur liberté lAmérique, l'Angleterre et toute ÉÉnope?

Mais voyons quels sont les maux dont souffre la société hindoue.

1° Le plus grave peut-être est le mariage précoce. In est pas aussi répandu qu'on le croit généralement. Des sections importantes de la population ne pratiquent pas et n'ont jamais pratiqué le mariage des enfants. Dans certains des Etats semiautonomes, il a été aboli complètement.

Il ne faut pas, d’ailleurs, considérer ces mariages, ainsi qu'on le fait souvent, comme des mariages réels. Le lien qui lie les enfants est un lien de fiançailles. Ils ne

cohabitent jamais avant la puberté, et dans certaines classes sociales assez longtemps après. Les statiques des maternités montrent que, pour la plupart des femmes, l’âge de la première maternité est au moins dix-huit ans. L'âge du père est plus élevé, souvent de beaucoup. Voilà qui est loin des histoires sensationnelles qu’on a répandues. Néanmoins, nul ne songe à nier que, dans la mesure où il est pratiqué, le mariage précoce est un mal. Il est certain aussi que, même dans la population qui ne pratique pas le mariage des enfants, on marie cependant les jeunes gens et les jeunes filles trop tôt. C’est un obstacle à l’éducation des femmes, et indubitablement un facteur d’affaiblissement de la race.

2° Proche parent du mariage précoce esi le veuvage forcé des femmes et l'existence misérable qui s'attache à la condition des veuves. Il est certain que cette condition est pénible; mais là encore les histoires lamentables qu’on co!porte en Europe sont des cas exceptionnels. La situation de la veuve hindoue de haute caste est analogue à celle de la religieuse catholique. Élle ne peut se marier: les ornements et le luxe lui sont interdits, et on attend d'elle une vie de dévouement. Elle est au service de Îa famille. Beaucoup d’entre elles rongent leur frein et sont maiheureuses. Beaucoup aussi se soumettent et se dévouent dans Pesprit :

des sœurs de charité. Quelques-unes des femmes les plus nobles et les plus vénérées de l'Inde ont été des veuves. D'ailleurs, les

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rigueurs de l’orthodoxie hindouiste se sont bien atténuées, L'opinion publique évolue en faveur d’un adoucissement du veuvage et même du remariage des veuves. Chaque année, le nombre de ces remariages s’accroit. Je ne veux pas dire que le mal n’existe plus, mais les Hindous, à l’exception de quelques conservateurs fanatiques, travaillent à le guérir.

5° La réclusion des femmes ou purda existe et c’est un mal. C’est une coutume routinièére, qui favorise l'ignorance des femmes et souvent ruine leur énergie et leur santé. Mais cette coutume ne règne que sur une petite minorité et dans une aire limitée de l'Inde. La plupart des femmes hindoues sortent librement dans la rue, ne se voilent pas plus que les Européennes et se mêlent à la société masculine presque aussi librement.

4° L'institution de la caste, lorsqu'elle est rigoureuse comme elle l’a été et l’est encore chez les Hindouïistes orthodoxes, est un mal social indéniable. On a vu que la caste n’affecte guère les relations économiques et politiques; mais dans le domaine social,

son influence est souvent déplorable et par-

fois cruelle. Toutefois, l'institution de la caste n’est pas universelle. Une moitié au moins de la population y échappe. D'autre part, les progrès de l’éducation, l’habitude des voyages, l'influence des grandes sociétés fraternelles, comme le Brahmo Samaij, l’Aria Samaj, la Société Théosophique, etc.

et d’autres facteurs divers, désagrègent rapidement la caste.

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