CHAPITRE XXII
LES ANGLAIS OÙ D'AUTRES ÉTRANGERS ONT-ILS LA COMPÉTENCE NÉCESSAIRE POUR GOUVER- NER L'INDE ?
Est-il possible qu’une nation quelconque soit gouvernée bien et sagement par des passants — gens d’un pays lointain, qui viennent sans dessein de demeurer la, restent quelque temps et s’en vont ? Voilà pourtant la facon dont l'Inde est gouvernée |
L’Angleterre, ou la France, ou les Etats- Unis pourraient-ils être gouvernés de cette facon-là ? Alors, pourquoi l'Inde l’est-elle?
Les Anglais qui vont aux Indes ne s’y fixent pas; c’est leur « auberge »; ils « font leur temps d’exil » loin du « home » (1); ils ne cessent de songer au retour. Ils sont, comme le dit si bien Burke, « oiseaux de passage et de proie ». Ils ne font pas partie de l’Inde. Ils comptent les jours avant leurs congés, les années avant leur retraite. Ils aspirent au moment où
(1) « Home », c’est-à-dire à la fois le foyer et la patrie. « I go back home >» : « Je rentre chez moi », dit le colonial retournant en Angleterre.
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ils retourneront chez eux, leur fortune faite ou leur confortable pension acquise.
Ils appellent l'Inde « la terre d’exil », « la terre des regrets ». Sauf pour le loyer, les serviteurs, le pain, le lait, les légumes et quelques « curiosités » du pays, leur argent même ne reste pas dans lInde. Ils importent d'Angleterre leurs comestibles, leurs vêtements, leurs meubles, leurs parures. Leurs enfants, dés l’âge de l’école, sont envoyés en Angleterre, et s’ils reviennent aux Indes, c’est pour y être aussi étrangers que leurs parents. Les Anglais n’ont rien en commun avec la vie de l’Inde. Rien ne les touche de ses aspirations, de ses peines ou de ses joies. Rien ne les intéresse de ce qui fait sa beauté.
Toute leur sensibilité est restée en Angleterre. Toutes leurs pensées sont tournées vers l'Angleterre. Aux Indes, ils se sentent irrémédiablement étrangers. Un état d’esprit ne se discute pas. Un sentiment ne se commande pas. Mais des hommes qui sont dans cet état d'esprit, des hommes qui ont pour l'Inde cette incompréhension et cette indifférence sont-ils compétents pour la gouverner ?
À certains égards, les Anglais sont moins aptes à régner sur des peuples sujets que ne le sont certains autres colonisateurs.
Leur vaste expérience peut faire penser le contraire. Ils savent, en effet, administrer. Ils excellent à organiser, à faire marcher,
à manipuler, les rouages d’une administration.
Mais ils ont certaines particularités mentales qui leur nuisent, et manquent de certaines qualités nécessaires. Ils manquent en particulier de sympathie et d’imagination. Certains caractères positifs, utiles aux succès de la conquête, compromettent ce succès par la suite : leur égoisme, leur arrogance, leur esprit dominateur, leur étroitesse de vues, leur « insularité ». Pour autant que ces particularités impliquent l'assurance, la force de volonté, le pouvoir de décision, la rapidité d'action, elles sont excellentes, et aident les Anglais à bien remplir leur tâche d’administrateurs et de chefs. Mais, lorsque, faute d’être mêlées de sympathie, elles deviennent de la hauteur, du préjugé racial, une discourtoisie qui frise la brutalité, une tendance à fouler aux pieds les sentiments et les droits des gens présumés inférieurs, elles suscitent la défiance, l’inimitié, l’antagonisme, un désir croissant de la part des peuples gouvernés de s'affranchir de l’humiliation et de l'injustice qu’ils subissent. De tous les peuples colonisateurs, le peuple anglais est peut-être celui qui sympathise le moins avec les colonisés, celui qui est le plus incapable d’entrer en contact avec eux, le plus entaché du préjugé de la « couleur » et de la race, et par conséquent le moins apte à gagner l'affection et à acquérir de linfluence.
Il n’y a peut-être pas deux peuples au monde plus éloignés l’un de l’autre que les
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