‹ L'Inde enchainéeChapitre 99 sur 227 · L'INFLUENCE AFFAIBLISSANTE D'UN JOUG ÉTRANGER · texte numérisé non relu

L'INFLUENCE AFFAIBLISSANTE D'UN JOUG ÉTRANGER

Il n’y a pas de plus sûr moyen d’efféminer une nation, de tuer son âme, d’en faire un troupeau humain que de la soumettre longtemps à la domination étrangère. Toute l'histoire de l'humanité en fait foi. Si vous détruisez l’âme d’une nation, vous pouvez aussi bien détruire la nation même: et le meilleur moyen d’y parvenir, c’est de lui confisquer sa liberté.

Les anciens Grecs, après la conquête romaine, perdirent leur vigueur intellectuelle et leur noblesse de caractère et devinrent une nation médiocre. Les mêmes effets désastreux suivirent la conquête autrichienne de Italie. La conquête de l’Ecosse par les Anglais au xiv° siècle, et leur invasion de la France au xv° siècle ont, de l’avis de tous les historiens, eu pour conséquence une longue période de décadence, en France comme en Ecosse.

Mr. Asquith a souvent, dans ses discours et ses écrits, parlé de « l'influence dégradante d’une domination étrangère », de « l’intolérable avilissement d’un joug étranger ».

La défense la plus habile de la politique coloniale britannique est peut-être celle présentée par l’éminent historien anglais, Sir J. R. Seeley, dans son ouvrage Expan-

sion of England. Mais quelle est sa conclusion ? Il déclare que le Gouvernement britannique est « au mieux un bon spécimen d’un mauvais système politique », et il se demande anxieusement si « notré règne est un bienfait pour le peuple de l’Inde ou s’il ne l’enfonce pas dans une misère plus profonde ». Plus loin, il déclare : « La captivité à long terme sous un joug étranger est l’une des causes les plus puissantes de décadence nationale. »

Ceci cadre avec ce passage catégorique du livre de Ramsay MacDonald, Awakening of India (l'Eveil de l'Inde). « Dans toutes les tentatives de gouvernement par « despotisme bienveillant », les gouvernés sont opprimés. Ils deviennent des sujets qui obéissent, et non des citoyens qui agissent.

Ils perdent leur littérature, leur art, leur expression spirituelle. Ils tombent au niveau d'imitateurs serviles et de copistes:

quand on évoque les trésors de la civilisation de l'Inde dans le passé, on voit clairement à quel point la domination actuelle a entravé l'expression naturelle de la culture et le progrès spontané. »

Les principes d'éducation nouvelle, les méthodes de la psychologie moderne, ont fait mieux comprendre au monde que la Hberté et le libre arbitre sont les conditions nécessaires de la vie normale et surtout du progrès, pour les individus comme pour les nations, et que la répression et l’autoritarisme sont désastreux. Si vous voulez détruire l'énergie d’un enfant et en faire un faible d'esprit, soumettez-le à un régime de

perpétuelles défenses, dictez-lui toutes ses actions, supprimez toutes ses réactions naturelles, tous ses désirs sains et normaux d’être libre de ses pensées et de ses actes.

Un enfant ainsi traité devient imbécile ou rebelle à toute discipline et à toute loi. Si vous voulez faire d’un homme un lâche, un flagorneur, un fainéant, un être sans droiture morale, sans honneur, sans dignité, maintenez-le longtemps dans une situation qui l’oblige à supporter un patronage humilant, des dédains et des rebuffades.

S 11 y a quelque chose qui puisse ôter toute virilité et tout courage à un homme (ou le rendre enragé), c’est bien cela. |

Et c’est tout aussi vrai des nations que des hommes. C’est vrai de l’Inde, l’une des plus grandes nations du monde. On lui a dérobé sa liberté, son aptitude à se gouverner, sa dignité; on la méprise; elle n’est qu'une dépendance d’une puissance étrangère; on maltraite son peuple; on étouffe ses espoirs, ses ambitions légitimes, ses initiatives; on méprise son génie; on lui dénie le droit de rien faire sans le consentement de ses maitres; politiquement et économiquement, elle est réduite à la condition humiliante et honteuse d’esclave.

Depuis deux siècles, les Anglais font de leur mieux, — sans en être tout à fait cons- Cients, il est vrai, — pour détruire son âme.

Le brigandage du début de la conquête était détestable. L'exploitation qui a suivi ne l'est pas moins. Mais le pire, c’est encore l’inconscience avec laquelle on a confisqué la liberté et le libre arbitre d’une nation.

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« À quoi lui servira de gagner l’univers s’il vient à perdre son âme ? » disait Jésus.

Perdre l’âme d’une nation est un péché tout aussi inexpiable que perdre l’âme d’un homme.

C. F. Andrews, qui partit aux Indes comme allié de la domination anglaise, en est arrivé après vingt ans d'observation à se convaincre que, pour sauver son âme, l'Inde doit devenir indépendante et se gouverner.

« Elle perd son âme », dit-il, « sous l’influence de cette civilisation mécanique et matérialiste que les Anglais lui imposent. »

L'une des dernières paroles du grand sage hindou Vivekananda fut : « Mes compatriotes, priez la Grande-Mère qu’elle vous donne la virilité, c’est le grand besoin du peuple de lInde. » |

Mais comment une nation deviendrait-elle virile en servitude ? On ne devient viril que lorsqu'on est responsable de sa destinée.

Sir Henry Campbell-Bannerman, premier ministre d’un cabinet libéral, a dit: « Un bon gouvernement étranger ne remplace pas l’autonomie. L’atmosphère de la servitude est pernicieuse, mortelle, pour tout ce qui est digne et viril, et développe tout ce qui est vil et ignoble.. I] faut que je rappelle à mes concitoyens que l'Angleterre s’est abaïssée à des méthodes prussiennes et tsaristes dans son gouvernement de l'Inde. »

L’organe du Brahmo Samaj à Calcutta The Indian Messenger écrit : « La domination anglaise a fait plus pour amollir l’Inde que la domination musulmane en son pire moment. »

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