L. DE Leymarie
L'Inde. — Son passé. — Motifs qui ont déterminé les Européens à y fond(M' des élablissemenls. — Les Portugais, les Hollandais, les Anglais.
La fin du quinzième siècle a été marquée par deux grands événements : la découverte de FAmérique et celle de la route des Indes par le cap de Bonne-Espérance, qui ont opéré une révolution' dans le commerce et l'industrie. Un mouvement se produisit dans le Vieux-Monde et poussa les Européens vers l'Amérique ou la route des Indes. Mais il faut bien se garder de confondre ce double courant. En Amérique et aux Indes, les Européens n'avaient pas le même but. Aussi, le rôle qu'ils y ont joué, les résultats quils ont obtenus, ont été bien différents.
C'est en Amérique que la colonisation a eu lieu, dans la véritable acception du mot.
L'Espagne est la puissance qui parut la i)remièredans le Nouveau-Monde. Elle venait d'ache-
versa longue croisade contre les Maures, el celte lutte héroïque venant à cesser, mettait en disponibilité une foule d'aventuriers impatients des loisirs de la paix. La découverte de l'Amérique leur ouvrait un débouché inespéré; ils s'y élancèrent avec ardeur et soumirent le Mexique et le Pérou.
Après la conquête vient la colonisation et les Espagnols procèdent d'une manière toute particulière. Leur système de colonisation n'a aucun rapport avec celui que les autres peuples de l'Europe ont suivi au dix-septième siècle; les Français, les Hollandais, les Suédois, les Anglais, arrivèrent dans l'Amérique du Nord et s'établirent dans les solitudes, qui depuis sont devenues le Canada el les Étals-Unis. Ils y ont fondé de véritables colonies. Dans cette partie du monde, fa colonisation a été entreprise à l'instar de la colonisation antique, qui emmenait la cité avec elle. Les colonies de l'Amérique du Nord étaient de petites sociétés qui se détachaient de la grande, se transportaient de toutes pièces sur une terre vierge et s'y constituaient à l'image de la métropole. Le but des premiers colons de l'Amérique du Nord n'était pas la fortune, ils voulaient simplement, en cultivant la terre, s'assurer l'existence, en un mot trouver le vivre et le couvert.
Dans les établissements que les Européens ont fondés dans l'Inde, il ne faut rien chercher de semblable. LOrient, plein de mystères et de richesses.
rOrienl d'où venaicnl les soieries, les pierres précieuses, les parfums et les épices, llnde et la Chine surtout exerçaient une véritable fascination sur les imaginations vives et curieuses de nos ancêtres; trouver une voie plus directe pour atteindre ces contrées privilégiées, faire concurrence aux Vénitiens qui avaient le monopole d'un commerce si lucratif, tel était le but d'une foule d'esprits aventureux. Mais en allant aux Indes, l'on ne pensait pas à coloniser ou à faire des conquêtes territoriales. Le climat du pays, ses nombreux habitants qui jouissaient d'une civilisation assez avancée n'étaient pas de nature à attirer l'émigration. Au commencement de leurs expéditions maritimes, les Européens n'ont jamais eu cette intention ; ils ne cherchaient pas une nouvelle patrie, ne voulaient pas s'établir dans l'Tnde avec leurs familles, et y fonder des colonies. Encore moins prétendaient-ils à la domination du pays; ils conservaient l'esprit de retour, désiraient seulement faire du trafic et ne songeaient qu'à s'enrichir. Venus en petit nombre et se trouvant en présence d'une nombreuse population, ils se bornaient à occuper sur la route, des stations maritimes, des escales de ravitaillement. Dans l'Inde, leur seule ambition était de posséder quelques ports, qui puissent devenir des centres commerciaux et obtenir le droit d'avoir des factoreries, c'est-à-dire des comptoirs où les négociants fixaient leur résidence et étaient à même d'entre-
tenir des rapports avec les habitants du pays. La manière dont se faisait le commerce dans le Haut Orient et son organisation toute particulière plaçaient forcément les Européens dans la dépendance des indigènes. Les étoffes tissées de l'Inde, quijouissaient d'une réputation méritée, formaient l'objet d'un trafic considérable. Lorsqu'il s'agissait d'acheter un certain nombre de pièces, le marchand européen avait recours aux Banians, qui lui servaient d'intermédiaires, avec les tisserands que leur position misérable mettait dans la dépendance de ceux qui les employaient. Dans les autres transactions, l'on agissait de même et il fallait toujours avoir recours aux Banians. La situation des Européens dans l'Inde avait beaucoup d'analogie avec celle qu'ils ont eue depuis dans les villes de la Chine ouvertes à leur commerce. Quelquefois, ils obtenaient une aidée du prince sur le territoire duquel ils avaient une factorerie; une aidée consistait en un village et une certaine étendue de terres que l'on faisait cultiver par les indigènes, afin de se procurer plus facilement les produits propres à l'exportation. L'on pouvait acquérir une aidée, en l'achetant, ou l'affermer moyennant un prix convenu. Mais il ne faut pas oublier que cette acquisition n'entraînait avec elle aucun droit souverain. C'est ainsi que les Hollandais, les Anglais et les Français sollicitèrent du Grand Mogol l'autorisation de battre monnaie et lui demandèrent la permission de
fortifier leurs établissements pour résister à l'invasion des Mahrattes. Du reste, les territoires, possédés à Foriglne par les Européens étaient assez restreints, et il arrivait parfois que des marchands appartenant à des nationalités différentes, s'établissaient les uns à côté des autres, afin de pouvoir, le cas échéant, se prêter assistance contre les indigènes.
L'Inde par ses richesses était bien faite pour exciter les convoitises des Européens. Cette vaste région est l'une des plus favorisées du globe. Ses mines d'or, d'argent, ses pierres précieuses, ses diamants ont été célébrés dès la plus haute antiquité. Le sol contient aussi du cuivre, du plomb, de l'étain , Le fer se trouve dans toutes les provinces, la houille au Bengale et l'on pèche des perles sur la côte de Geylan. Le règne végétal est aussi riche. L'Inde oftVe des pâturages, des champs couverts de riches moissons et des vallées fertiles. Le riz abonde dans tous les pays. En fait de productions, l'on trouve également les graines de l'Europe le froment, l'orge, le maïs, ainsi que le sagou, la patate, l'igname, et le sorgho. Parmi les fruits, bornons-nous à citer la banane, le coco, la mangue, l'ananas et l'orange ; tous nos arbres fruitiers tels que le pommier, l'amandier, le pêcher, le poirier, l'abricotier, le noyer viennent également bien. Nos arbres de haute futaie se trouvent dans les forêts et s'y marient avec des arbres particuliers à cette riche contrée. Pourles autres produc-
lions, le sucre, le café, le thé, le lin, le safran, l'indigo, le poivre, la cannelle, l'opium, le coton donnent lieu à une exportation considérable. L'Inde possède tous les animaux domestiques de l'Europe. Les fauves y sont nombreux et les plus redoutés sont le tigre, le léopard et la panthère. Les lions ont disparu; d'après les anciens livres indiens, ils devaient être fort communs autrefois. Les éléphants errent par troupes dans les bois, les singes, protégés par la superstition, pullulent et exercent de grands ravages sur les plantations. On y trouve les oiseaux aux espèces les plus variées et les insectes y brillent d'un éclat inconnu à nos climats tempérés.
Après cet aperçu rapide, il ne faut pas s'étonner si l'Inde qui, pendant longtemps, ne fut connue en Europe que par les récits de quelques voyageurs, évoquait l'idée de richesse, et si, au moyen âge, grâce aux descriptions exagérées des Musulmans, elle passait pour être le pays des merveilles. Mais si l'Inde, par son sol et ses productions, a dû frapper l'imagination des Européens, sa population n'est pas moins curieuse à étudier. Elle est aujourd'hui ce qu'elle était, à l'époque de la conquête d'Alexandre, au moment de l'invasion arabe et à l'arrivée des Portugais. Elle a conservé sa vieille organisation sociale et nul ne sait quand elle se transformera ou se modifiera.
L'histoire de l'Inde jusqu'au sixième siècle
avant Jésus-Christ, est fort obscure. Les chroniques indiennes sont restées enveloppées tic mystère. Ce sont des poèmes mêlés à quelques récits historiques. Les premiers occupants du sol de l'Inde dans les siècles jjrimilirs furent des tribus aux cheveux plats, mais non laineux, et ayant une certaine analogie avec les noirs de TAustralie. Les débris de cette race subsistent encore dans les montagnes du Deccan. A ces peuplades aborigènes succédèrent des hommes de race jaune, venus probablement du Thibet, et qui créèrent les peuples dravidiens. Puis, parurent les Kouschétes, population à la peau d'un brun rouge, et qui sortait de la Gédrosie. Les Kouschétes s'établirent principalement dans les bassins de rindus et du Gange. Ces divers conquérants furent à leur tour soumis par des envahisseurs blancs, les Aryas, qui, vers l'an '2000 avant l'ère chrétienne, imposèrent leur joug aux populations et apportèrent avec eux le régime des castes. La société brahmanique ne tarda pas à se constituer, et le code de Manou la consacra en lui imprimant le cachet de l'autorité religieuse. Originairement, l'Inde paraît avoir formé un seul empire. Plus tard, elle se divisa en plusieurs royaumes, qui se déchirèrent par de nombreuses guerres. Le grand fait historique de cette longue période est l'apparition de boudhisme vers le huitième siècle et contre lequel le brahmanisme, appuyé par la tradition, lutta victorieusement.
Au sixième siècle, Darius P', roi des Perses, soumettait une partie du pays. Par son expédition, Alexandre ouvrit cette riche contrée à l'Occident. Les Macédoniens trouvèrent sur Flndus un g-rand nombre de principautés. Alexandre avait de vastes projets sur la péninsule et se proposait de pénétrer jusqu'à Polibothra (Patna), la capitale des Prasiens. A sa mort, les provinces soumises se soulevèrent : le roi de Syrie fît une expédition pour les réduire et pénétra jusqu'au Gange. Aparlir de ce moment, des relations s'établirent entre l'Inde et l'Occident, particulièrement avec l'Ég-ypte. Les Grecs apprécient les épices, le vin de riz, le sucre de canne, la soie, les animaux et des plantes de l'Inde. Plus tard, les Romains entraient en rapport avec l'Extrême- Orient où des ambassadeurs indiens venaient visiter Rome sous Auguste et Claude Strabon, Pline, Ptolémée nous donnent quelques détails sur la péninsule. Au douzième siècle de notre ère, le principal État était le royaume de Cachemire ; après Ptolémée, l'histoire redevient obscure.
Les Européens trouvèrent dans l'Inde des juifs et des chrétiens. Les juifs font remonter leur arrivée dans le pays à l'époque de la conquête de la Palestine par les Romains; quant aux chrétiens, il est assez difficile de connaître leur origine. Suivant une tradition, saint Thomas serait venu lui-même prêcher TÉvangile dans ces contrées lointaines el aurait converti, sur la côte
(le Coromandel, le roi de Mcliapour cl une partie de son peuple. Les nouveaux néophytes auraient pris son nom et se seraient appelés chrétiens de Saint-Thomas. A Mcliapour, qui aurait reçu le nom de San-Thomé en l'honneur du saint, les indigènes ont montré aux Portugais une croix qui aurait été plantée par Tapôtrc et était l'objet d'une grande vénération. D'après les chrétiens de l'Inde, saint Thomas serait mort martyr dans cette ville où il aurait été lapidé par les brahmanes. Nous ne pouvons accorder ([u'une médiocre confiance à cette tradition. En 7)\1, saint Patène, qui fit un voyage dans l'Inde, était fort surpris de trouver dans les mains des Indiens l'Évangile de saint Mathieu écrit en hébreu. Sur la côte de Coromandel, les chrétiens furent assez nombreux pour former un royaume indépendant. Plus tard ils passèrent sous la domination du roi de Cochin; ils se rattachaient au nestorianisme.
Pendant le moyen âge, l'Europe avait perdu la route de l'Inde et, à part le moine Cosmos, d'Alexandrie, qui visita la Péninsule au sixième siècle et en rapporta les vers à soie, en môme temps qu'il donna, de curieux détails dans le récit de son voyage, il faut attendre l'invasion musulmane pour entrer de nouveau en rapport avec rinde. I']n 707, Kotaïbohi, lieutenant du khalife Abdul-Meleck, soumettait les bords de rindus, et commençait à propager le Koran .
A la fin du dixième siècle, les Ghaznévides, qui
sortaient du Kandahar, s'emparaient de Delhy et y fondaient un empire qui dura jusqu'au milieu du douzième siècle. Aux Ghaznévides succédèrent les Gourides, qui venaient du Khorazan; ils prirent possession du Pendjab, envahirent le Bengale et le Deccan et avec eux Fislamisme s'établissait d'une i'açon définitive dans l'Inde. A la fin du treizième siècle, des tribus tartares vinrent faire des incursions dans l'Inde, et, à la laveur des troubles, les gouverneurs de provinces se déclaraient indépendants.
L'on était au temps des Croisades et l'Occident commençait de nouveau à s'occuper de l'Inde. Le vénitien Marco-Polo se rendait en 1271 à la cour du grand Khan des Mongols et visitait l'Inde ainsi qu'une grande partie de l'Asie. Le récit qu'il donna de ses voyages fut accueilli par ses contemporains avec une certaine incrédulité, mais depuis les progrès de la science sont venus confirmer son témoignage et sa sincérité. Parmi les voyageurs qui pénétrèrent dans l'Inde au moyen âge, nous citerons le médecin Jean de Mandeville de Saint- Alban, Anglehin et le franciscain Oderic de Frioul dont le récit contient à la fois des détails exacts sur les inœurs des Indiens et des descriptions fantastiques d'hommes à tête de chien et autres extravagances.
A partir de la chute des Gourides, et pendant le quatorzième siècle, l'Inde fut un champ de bataille. Les Afghans, les Gengiskhanides et les
Mongols, qui l'avaient envahie, s'y firent une ii;uerre acharnée. En lo9S, le terrible Tamerlan s'emparait de Delhy et dominait l'Inde qu'il couvrait do ruines. A sa mort son vaste empire s'écroula. L'Inde cessa d'appartenir à un seul maître et se fractionna en plusieurs États, sans cesse en lutte les uns contre les autres. Sur ces entreprises, paraissait un descendant de Tamerlan, qui ne tardait pas à jeter les bases de la puissance mongole. Babour était le petit-fds de Tamerlan et descendait de Gengis-Khan; il naquit en 1489. Il abandonna la Tartarie où des chefs ambitieux lui disputaient l'héritage de ses pères et avec 15 000 hommes pénétra dans l'Inde, aloi's en grande partie sous la domination des Afghans. Il s'empara de Delhy, où il fixa sa capitale et rallia les musulmans à sa cause. L'empire du Grand Mogol était fondé.
Il fallut cependant près d'un demi-siècle et la domination tartare pour l'asseoir avec solidité des rives de l'Indus à celles du Gange. A Babour, qui mourut en 1500, succéda Houmaïoum qui parvint non sans peine à faire reconnaître son autorité. Akbar 1"' (1555-1605), Géangir (1005- 1627) et Chah-Djilan l' (16ii7-1657) continuèrent l'œuvre de Babour et soumirent la plus grande partie de l'Inde. Sous Aureng-Zeyb, l'empire mogol était parvenu à son apogée. Aureng-Zeyb était né en 1619; son règne qui dura de 1659 à 1707 fut marqué par la conquête du Thibet, du
Deccan, du riche royaume de Golconde et celui de Vizapour. La puissance et les richesses du Grand Mog-ol étaient devenues proverbiales dans tout l'Orient. Il commandait à quarante royaumes et l'on estimait ses revenus à près d'un milliard.
Tavernier décrit longuement le faste et le luxe qui étaient déployés à sa cour. Dans toute l'Asie on parlait de ses trésors, de ses pierres précieuses, de son trône resplendissant d'or et d'argent, de ses écuries où s'étalaient de nombreux chevaux, nourris, disait-on, de galettes faites de beurre et de froment. Mais cette grandeur était factice.
Dans l'empire mogol, deux populations se trouvaient en présence l'une de l'autre, les musulmans qui étaient les conquérants et les Hindous qui appartenaient au culte de Brahma. Les musulmans, bien moins nombreux que les Hindous, habitaient principalement les villes, ils occupaient la plupart des fonctions publiques et composaient en grande partie l'armée. Leur situation offrait beaucoup d'analogie avec celle que les Turcs ont dans l'empire ottoman. L'empire mogol comprenait vingt-deux provinces ou vice-royautés, administrées par des soubabs; chaque vice-royauté se subdivisait en un certain nombre de gouvernements, qui avaient à leur tète des nababs. A l'origine, les soubabs ou les nababs étaient des fonctionnaires révocables.
Pou à pou, ces fonctions étaient devenues indépendantes et héréditaires.
Les Hindous no prenaient aucune part au gouvernement, ils vivaient comme autrefois et comme aujourd'hui, sous le régime des castes, et ils avaient conservé une institution qui remonte à une époque reculée; nous voulons parler du villof/e. Dans Flndo, chaque villag-e forme une sorte do corporation, qui régit elle-même ses afTaires et possède un véritable gouvernement, un conseil présidé par un chef qui répartit entre les habitants l'impôt dû à l'État, au souverain et demeure collectivement responsable de son recouvrement. Il fait lui-même la police, administre la justice, vote les taxes pour les dépenses particulières et a ses agents ou fonctionnaires pour ses services locaux. Dans certains villages, il existe une sorte de communauté de biens et de travaux qui permet à chacun de profiter de l'assistance des autres. Tel existait le village au moment de l'expédition d'Alexandre, tel il existe aujourd'hui. C'est sous ce régime que la population hindoue a toujours vécu dans les campagnes.
Cette organisation fait de chaque village une sorte àe petite république dont les habitants ne se mettent pas en peine des révolutions de l'empire, tant que leur village subsiste. Cet état de choses explique en partie l'inditïérence que les Hindous ont la plupart du temps témoigné pour les envahisseurs qui venaient s'emparer de leur pays,
musulmans ou Européens. Ainsi qu'on put le voir, l'empire mogol n'avait pas de bases solides et les guerres qu'il allait soutenir contre les Mahrattes devaient être le signal de sa ruine. Du reste, l'Inde a toujours été une proie facile ; sa population n'est pas belliqueuse, et en dehors des musulmans, les Mahrattes sont le seul peuple qui ait montré des instincts guerriers. En outre, la multiplicité des principautés indiennes favorisait singulièrement l'établissement des Européens, et devait les aider à prendre pied dans le pays et à y fonder leur domination. C'est ainsi qu'au dix-huitième siècle, lorsque la France et l'Angleterre se disputèrent la suprématie dans l'Inde, les différents princes indigènes furent mêlés à nos guerres et amenés à prendre parti soit pour nous, soit pour nos ennemis. La politique des Français et des Anglais consista principalement à se créer des alliances parmi ces nombreux souverains. Toutes les nations maritimes de l'Europe ont fait des expéditions dans l'Inde. Le Portugal, la Hollande, le Danemark, l'Angleterre el la France y ont successivement paru. L'Espagne seule, absorbée par l'Amérique, a négligé de porter ses efforts du côté de l'Asie, et s'est contentée d'occuper les Philippines. Venise qui, au moyen âge, avait été sur mer, une puissance redoutable, étant entrée dans la période de décadence, pouvait à peine défendre ses dernières possessions de l'archipel. Quant aux villes
hanséatiques, qui, aux Ireizième et quatorzième siècles, avaient joué un rôle important, la découverte du cap de Bonne-Espérance, en changeant les routes commerciales, leur avait porté un coup terrible. Elles durent rester en dehors du mouvement colonial, qui se produisit en Europe à partir du quinzième siècle.
Les Portugais parurent les premiers dans l'Inde. Le Portugal était devenu de bonne heure une puissance, et l'on est étonné de voir tout ce que ce petit pays a su accomplir à partir de iiir»; ses navigateurs, étendant sans cesse le cercle de leurs opérations, redoublèrent d'audace et explorèrent les côtes d'Afrique. En ii98, Vasco de Gama, en abordant à ('alicut, donnait le signal d'une révolution économique. Ses successeurs continuèrent son œuvre, et Albuquerque fondait l'empire colonial du Portugal; il s'emparait des stations qui commandent la route des Indes, de Sofala, do ]\Iozambique, de Socolora, de Maskate et d'Ormuz, acquiérait Goa en loiO et faisait la conquête de Malacca. L'Indo- Chine subissait l'influence de la cour de Lisbonne; les Moluques, connues sous le nom d'/7e.saux épices, étaient occupées ainsi que les côtes de Ceylan, Les Portugais entraient en rapport avec la Chine et le Japon et étaient ainsi les premiers Européens à nouer des relations avec ce dernier empire. Partout, ils se mettaient en communication avec les indigènes, établissaient un
commerce avantageux et organisaient dans tout rExtrême-Orient un immense trafic. Le Portugal se ressentit de celte révolution commerciale. Lisbonne devint un entrepôt général ; son port avait peine à contenir les nombreux navires qui y affluaient. C'est là que les autres peuples de l'Evu'ope venaient chercher les riches produits que rinde déversait sur le Portugal. Lisbonne qui, aujourd'hui, est une cité sans animation, était alors regardée comme la plus belle ville de rOccident. Si bien qu'un proverbe du temps disait : « Quiconque n'a pas vu Lisbonne, n'a rien vu. »
La manière dont les Portugais faisaient le commerce dans l'Inde n'a rien de commun avec le système des Hollandais, des Anglais et dos Français.
Le Portugal avait la prétention de se réserver leirafic avec l'Inde, à l'exclusion de toute autre nation, et il soutenait ce principe par des forteresses et des garnisons disséminées sur les côtes d'Afrique et d'Asie. Le commerce ii'avait pas été donné à une compagnie privilégiée. 11 restait tout entier entre les mains du gouvernement, et pour faire le négoce aux Indes il fallait avoir son autorisation. De plus certaines branches importantes du commerce étaient restées le monopole exclusif de la couronne. Le trafic se faisait avec des vaisseaux énormes connus sous le nom de caraqiies, armés pour la guerre, et
L'INDK FKANr.AISE. 17
chargés d'un nonibn'ux c'(jiiipogc de marins cl de soldais'.
Ces grands navires répandaieni la lerreur dans tout rOrienI, mais ils cxcilaienl les (convoitises des autres nations, et étaient souvent allaqués par les coisaires hollandais et anglai^s. Ce système préscnlait en outre le grave inconvénient de concentrer le commerce en quelques mains. Ces lourds convois entraînaient de" grandes dépenses pour le gouvernement portugais et l'obligeaient à supporter des charges considérables sans jamais en retirer de sérieux bénéfices. D'ailleurs, la prétention que les Portugais avaient de considérer l'Inde comme leur domaine particulier, d'en exclure les autres peuples, de les forcer à venir s'approvisionner chez eux et d'être les commissionnaires de l'Europe, allait bientôt éveiller les jalousies et leur donner des rivaux.
Du reste, la domination portugaise n'était pas appelée à durer, cl malgié ses apparences de solidité, elle cachait de grands vices. Les richesses ([ue l'Inde déversait chaque année sur le Portugal amenèrent une démoralisation dans toutes les classes de la société, faisant naître des besoins nouveaux, des habitudes de violence et de rapine, qui donnèrent lieu à de grands scandales. L'administration coloniale était changée tous les trois ans. Les employés civils et militaires n'avaient (ju'un but, s'enrichir rapidement, soit en se livrant au commerce, soit en commettant de
nombreuses exactions. Chacun ne pensait qu'à jouir. Les populations étaient pressurées et ne paraissaient être pour les Portugais qu'une proie destinée à satisfaire leurs désirs.
Aussi, sous le règne du successeur d'Emmanuel le Fortuné, sous Jean III, on pouvait prévoir la chute do la domination portugaise dans les Indes. Des vice-rois comme Nuno da Gunha et Jean de Castro purent retarder ce funeste moment, obtenir encore des succès, mais l'heure de la décadence avait sonné. Le Portugal conservait toujours le monopolo du trafic de l'Inde, mais il allait bientôt le perdre quand sa fortune vint s'anéantir avec le roi Sébastien dans les plaines d'Abozar-Kebir, au Maroc; son empire colonial s'écroula, et il fut réuni à l'Espagne.
En 1640, les Portugais eurent beau recouvrer leur indépendance, reprendre une partie de leurs anciennes colonies, Iqur rôle dans l'Extrême- Orient était fini, et dans l'Inde, ni les Anglais, ni los Français n'eurent à redouter leur rivalité.
Après le Portugal, ce fut la Hollande qui parut dans l'Inde et essaya de l'exploiter à son profit.
Le» Hollandais ont suivi un système tout différent de celui des Portugais et pendant près d'un siècle ils ont gardé la prépondérance dans l'Extrême-Orient. Ce fut contre eux que la France eut d'abord à lutter. De tout temi)s, les Hollandais se sont fait remarquer par leur caractère
indiisLrieux cL économe. Leur territoire était restreint et la mer était le champ où ils devaient porter leur activité. La pêche du hareng les avait habitués aux expéditions lointaines et la navigation était devenue poui' eux l'industrie nationale. Avant d'aller dans l'Inde, ils en connaissaient les productions par les récits qu'ils avaient entendu faire aux Portugais. Depuis que Lisbonne était devenue l'entrepôt de l'Europe, c'étaient eux qui allaient prendre les marchandises dans celte ville et les distribuaient au reste de l'Europe. Ils eurent bientôt l'idée d'aller les chercher eux-mêmes dans rinde, et après quelques expéditions couronnées de succès, la célèbre Compagnie des Indes Orientales «tait fondée en 1002. Cette compagnie possédait un capital social de deux mille cent cinquante-trois actions, de trois mille florins chacune. Elle avait à sa tête une assemblée générale de dixsept directeurs. C'était plutôt une réunion de sociétés similaires qu'un seul corps uni et homogène.
La Compagnie })ouvait signer des traités, bâtir des forts, construire des vaisseaux et entretenir des troupes. Elle payait à l'État T) pour 100 pour tout ce qu'elle envoyait dans l'Inde, sauf les matières d'argent. Les marchandises qu'elle importail en Hollande étaient exemptées de tout droit.
Les débuts de la Compagnie furent pénibles, et pendant treize ans, de I OH à 102 i, les action-
naires ne touchèrent pas de dividende. !Mais la ténacité hollandaise triompha des ohslaclcs qu'elle rencontra. Le premier gouverneur des Indes Néerlandaises, Pierre Both, prenait pied dans l'île de Java, et y bâtissait, en 1611*, Batavia, qui devenait la capitale des possessions hollandaises. En 1007, les Moluques avaient été enlevées aux Portugais et quelques années plus tard, des comptoirs étaient fondés à Sumatra, une factorerie à Surate et dans la mer Rouge, Moka était occupé. Dans l'Inde, les Hollandais se trouvaient en présence des Poitugais, ils songèrent à les supplanter et tout d'abord à les chasser de l'île de Ceylan. ('e fut en 1658 que la première bataille au sujet de la suprématie dans l'océan Indien eut lieu entre Européens, entre VAimaibi. portugaise et la flotte hollandaise, qui était l'alliée du roi de dandy. Les Hollandais victorieux, s'emparaient de Trinquemaly. En 16')6, ils expulsaient définitivement les Portugais en prenant Colombo ; ils ne cherchèrent pas à assujettir l'île tout entière, et se contentèrent d'y occuper quelques places, en faisant alliance avec les indigènes et en se réservant le monopole du commerce; ils enlevaient Malacca aux Portugais, allaient au Tonkin, entraient en i-apport avec le Japon, qui restait fermé aux autres Européens, nouaient des relations avec la Chine et s'établissaient à l'île de Formose. Leurs succès ne se ralentissaient pas. En 1643, ils arrivaient à Bornéo, et en 1665, ils
rommoiiçaionl à orcuper Cclôbos. Dans Flnde, ils s'cmparaieni de Nég'aj)atam (I (')()()), de Cochin (lOOr)), (>t gagnaient ramilié du Grand Mogol. Partout los Hollandais se substituaient aux Portugais et en cela ils étaient aidés par les populations indigènes.
rionlrairemenl aux Espagnols et aux Portugais, les Hollandais ne se présentaient ni en conquérants, ni en missionnaires, mais en commerçants qui n'avaient qu'un luit, l'aire du trafic. Dans rinde, ils n'ont jamais eu l'intention de londer des colonies, mais seulement de nouer des relations commerciales eu conservant l'esprit de retour. Ce sont avant tout des marchands qui ont toujours eu pour principe de respecter les mœurs et les habitudes des peuples qu'ils rencontrent, et (pii ne sont conduits ni par l'idée de gloire, ni par l'idée de propagande religieuse. Leur politique a toujours été uniquement commerciale. Ti'afiipier, servir dinlermédiaires entre l'Europe et l'Asie, afin de réaliser des bénéfices, telle était leur seule ambition. Mais si les Hollandais étaient tolérants en politique et en religion, ils ne Tétaient plus lorscju'il s'agissail de leurs intérêts; ils voulaient conserver leur monopole, surtout pour los épices, principale source de leurs revenus. Ils allaient même jusqu'à en restreindre la culture, afin d'élever le prix de cette précieuse denrée.
Naturellement, ils ne voulaient pas de rivaux
et étaient lîoslilesâux autres nations européennes. Les Hollandais étaient à la tète d'un commerce considérable qu'ils faisaient depuis le Japon jusqu'en Perse et dans les îles de la Sonde. Leur Clompagnie possédait environ cinquante gros vaisseaux, sans compter une quantité de petits bâtiments pour la navigation des côtes. Il partait ordinairement de Batavia, tous les ans douze ou quatorze navires qui se rendaient en Europe, sept ou huit de f'.olombo qui était le principal marché de la cannelle. Amboine était ensuite leur centre le plus important: ils avaient principalement concentré leurs efforts dans les îles de la Sonde, et les avaient soumises en partie à leur domination. Les forces militaires qu'ils entretenaient dans l'Extrême-Orient étaient importantes; à Java, ils avaient une armée composée de douze cents Européens, de dix mille Malais et de deux mille ('hinois; à Ceylan, deux mille Européens et six mille (Mpayes. En devenant une puissance territoriale, la Compagnie n'avait pas changé sa ligne de conduite et était restée avant tout une société de commerce, cherchant à réaliser des bénéfices. Son administration était fort économe. C'est ainsi qu'elle faisait construire la plupart de ses bâtiments dans les îles de la Sonde où la main-d'œuvre et les matériaux lui revenaient à meilleur compte qu'en Europe et recrutait ses équipages parmi les indigènes, qui se contentaient d'une solde inférieure à celle des matelots hollandais. Le*
Ilollandnis n'apportaient (|uo très peu de marchandises (l'Europe <Ians l'Inde, <'l leurs envois d'argent ne dépassaient pas annuellement deux millions, ils n'achetaient au comptant que dans le Bengale, et partout ailleurs ils pratiquaient; la troque avec leurs éplces. Le commerce de l'Extrême-Orienl leur apparlenail. Telle était la puissance des Hollandais à notre arrivée dans l'Inde; ils possédaient la supériorité et la faisaient accepter, d'autant plus qu'ils étaient alors la première nation maritime. Leur marine militaire comprenait cent soixante vaisseaux ou frégates.
Les bénéfices réalisés par les Portugais et les Hollandais avaient attiré de bonne heure l'attention des Danois. Les expéditions de l'Islande et du Groenland avaient fait de ce petit peuple un état maritime assez important. Aussi, le Danemark devait bientôt songer à aller aux Indes recueillir sa part des produits de ce riche pays et, dès le seizième siècle, ses vaisseaux paraissaient dans l'océan Indien. En 1616, une compagnie se formait et achetait du rajah de Tandjaour, à l'embouchure du Cavéry, le village de Tranquebar, qui devenait bientôt une ville importante et le siège d'un commerce actif. Plus tard, les Danois établirent deux factoreries, l'une sur le Gange, l'autre sur la côte de Malabar. Leur compagnie fit de mauvaises affaires, et à sa dissolution, en 1654, les dettes absorbaient l'actif. 0ne nouvelle compagnie était fondée
presque aussitôt, une troisième en 1686, et une quatrième en 175'2. Ces différentes compagnies ne songèrent jamais à faire des conquêtes, et restèrent exclusivement commerciales. Du reste, le Danemark eut toujours un rôle très effacé dans l'Inde et pendant les luttes de la France avec la Hollande et l'Angleterre, il garda constamment la neutralité. Au seizième siècle, la Suède essaya aussi de devenir une puissance coloniale. La reine Christine avait organisé une compagnie des Indes, bien persuadée que son roj'aume en retirerait de grands bénéfices. Cette compagnie fut dissoute en 1671. Au dix-huitième siècle, de nouvelles et dernières tentatives eurent lieu sans résultat.
L'Angleterre, avijourd'hui maîtresse de la presque totalité des Indes, n'y parut qu'après le Portugal et la Hollande, au commencement du dix-septième siècle. En lo90, des négociants de Londres s'étaient associés et avaient fondé une compagnie. Ce fut lorigine de cette célèbre compagnie qui devait posséder un territoire égal à celui d'un empire. La reine Elisabeth s'empressa de reconnaître par des lettres patentes la nouvelle association dont le capital social s'élevait à 801Ô3 livres sterling. Les successeurs d'Elisabeth, et notamment Charles H, augmentèrent les droits de la compagnie, en lui concédant de nouvelles chartes. Au début, les Anglais avaient le mémo mobile que les Hollan-dais ; ils
ne voyaient dans leurs entreprises que le moyen d ouviii- des débouchés à leur commerce et cherchaient conséquemment à faire du trafic. Ce n'est que plus tard que leur compagnie fut avide de conquêtes, devint politique et se transforma en puissance territoriale. Ses débuts furent modestes, rien ne pouvait annoncer ou faire prévoir sa grandeur future. Sa première expédition mit à la voile le '2 mai KiOl. Ses opérations se bornaient à envoyer des vaisseaux dans l'Inde, pour en rapporter de riches cargaisons. En 1(»02, une factorerie était fondée à Surate, et c'est ainsi que les Anglais ont pris pied sur le territoire indien. En réalisant des bénéfices, leur compagnie prenait de limportance, et, en 1019, elle portait son capital social à I 000 000 livres sterling. En 10r»l, une nouvelle souscription était ouverte, et atteignait près 500 000 livres sterling. Pour l'époque, c'étaient des sommes considérables.
En même temps que l'Angleterre développait son commerce, elle cherchait à étendre son influence. Elle se mettait en rapport avec les indigènes de Sumatra, et envoyait, en 1016, une ambassade au Grand Mogol. Le chef de celte ambassade, sir Thomas Roë, qui représentait la compagnie, nous donne une relation curieuse de sa mission. 11 se prononce énergiquement contre toute politique de conquête, et dit qu'il est inutile d'avoir des places fortes, d'entretenir des
garnisons et de posséder des slations navales. Pour lui. il fallait se borner à tenir pacifiquement ^on commerce, il sétonuait de voir les Européens chercher à se supplanter les uns les autres, hyrs- (jifil II avait place pour tous. Ses conseils de modération ne devaient pas être suivis par ses compatriotes, qui allaient bientôt suivre une politique de guerres et d'envahissements.
Jusqu'à présent. l'Angleterre navait que des factoreries et ne possédait aucun territoire. Elle acquit sa première possession en 1059, en achetant Madras au rajah de Bidjanogor. Madras laissait à désirer comme situation. Mal placé par rapport au golfe où il se trouve, sa rade est ouverte, dune entrée difficile et peu sûre, à l'époque de la mousson. L'une des raisons qui décidèrent les Anglais à s'y établir, ce fut le voisinage de San-Thomé, alors la capitale des possessions portugaises, sur la côte de Goiomandel. En cas d'attaque des indigènes, les deux villes pouvaient réciproquement se prêter assistance. En 1644, les Anglais paraissaient au Bengale et • (uebpies années plus tard, ils fondaient une factorerie à Hongly, sur le Gange inférieur. Leur deuxième acquisition eut lieu en 1662. A cette époque, Charles II épousait une infante, doua Catherine de Bragance, qui lui apportait en dot la ville de Tanger, au Maroc, et la petite île de Bombay. Les Anglais s'y établirent en 1664, et la couronne en faisait abandon à la compagnie.
Aujourd'hui Bombay compto prrs d'un million d'habitants, c'est la grande voie de communication entre les Indes (^1 l'Europe et peut-être la future capitale de l'empire anglo-indien.
Les Anglais avaient suivi le môme système que les Hollandais ei donné le monopole du commerce à une Compagnie privilégiée. Au débul, l'organisation de cette Compagnie était fort simple. I^es possesseurs de fonds engagés dans le commerce de l'Inde se réunissaient de temps en temps pour s'occuper de leurs intérêts et nommer un Conseil chargé d'expédier les affaires courantes.
En 1098, le privilège étant expiré, il se forma une nouvelle Compagnie. Dès lors, il y eut deux Compagnies anglaises rivales l'une de l'autre. Au bout de quelques années, les deux associations, voyant que leurs dissensions ne profitaient qu'aux autres nations, se réunirent et fondèrent une autre troisième Compagnie qui prit le nom de Compagnie lins marc/umds loii.^ pour faire le commerce des Indes orientales. En 1708, la fusion était un fait accompli. L'organisation de la Compagnie fut légèrement modifiée. Pour prendre part aux délibérations, il fallait être propriétaire de cinq cents livres sterling, et de deux mille pour entrer au comité. Les actionnaires avaient quatre assemblées par an. La Cour des directeurs, qui avait le pouvoir exécutif, était composée de vingt -quatre membres.
A notre arrivée dans l'Inde, les possessions des Anglais se réduisaient à Madras, à Bombay et à quelques factoreries. Calcutta n'existait pas encore, Madras et Bombay formaient deux présidences indépendantes l'une de l'autre. Chacune d'elles était souveraine dans toute l'étendue de son territoire, et un gouverneur, appelé président, y exerçait le pouvoir avec lassistance d'un Conseil. Il est à remarquer que la Compagnie d'Angleterre n'était pas soumise à l'ingérence continuelle de l'Élat. Elle était indépendante et, dans sa constitution comme dans l'organisation de ses possessions, nous retrouvons le xelf govemment, qui caractérise le peuple anglais.
La Compagnie anglaise avait le monopole du commerce, mais elle dérogeait parfois à son principe, en accordant à des marchands étrangers à l'Association l'autorisation de faire du trafic aux Indes. C'est ce qu'on appelait les ///>/•e^• niarchrinds. Le lilire innrrhaml s-'engageait par serment à habiter, lui, sa femme et ses enfants, à l'endroit que lui assignait la Comjîagnie, à ne pas s'en éloigner et à ne pas revenir en Angleterre avant l'expiration du terme qu'on lui avait fixé d'avance. Quand il retournait en Europe, il était obligé de prendre passage sur les vaisseaux de la Compagnie et devait réaliser sa fortune en marchandises qui lui étaient indiquées. Au siècle dernier, l'institution des //"6/rs iiiarrhands a joui d'une grande réputation et à jusie titre: elle a puissamment contribué
i'i développer le commerce anglais el lui a donné un avantage marqué.
Telle était la ^^ituation de l'Angleterre dans l'Inde au moment où les Français allaient y débar- (pier. Rien ne pouvait alors faire prévoir qu'elle deviendrait la maîtresse de la péninsule.
Cependant, il était déjà permis de prévoir limportance que l'Angleterre allait prendre. Ses expéditions en Amérique, ses audacieux corsaires qui jetaient partout la terreur, l'énergie qu'elle avait déployée en résistant à Philippe II, la con- (juète qu'elle venait «le faire de la Jamaïque, tout annonçait chez elle la grande vitalité qu'elle devait montrer dans la lutte contre la France, en Europe, en Amérique et aux Indes, lutte qui s'est terminée à l'avantage de notre rivale, a fait d'elle la première puissance maritime et coloniale, et devail lui donner dans l'Extrême-Orient un empire de trois cents millions de sujets.
Los ch'buls des Franc^'ais dans l'Extrême-Orient. — La compagnie des Indes. — Expédition de Ceylan.— Siège de San-Thonié.
La France fut la puissance maritime qui parut la dernière aux Indes et, cependant, elle y a joué un rôle important. Nos premières expéditions d'outre-mer remonlent au quatorzième siècle, mais au douzième, les Normands et les Bretons entreprenaient déjà de longs voyages. Saint- Malo, Morlaix et Nantes faisaient un trafic considérable de blés, de vins, de sel et de poissons avec l'Angleterre et l'Espagne. Rouen, Dieppe et Ronfleur, avaient établi des communications régulières avec Londres, La Rochelle et Rayonne, et étaient devenus des centres où l'on se livrait à un inégoce important au quatorzième siècle. La France faisait déjà une grande consommation des denrées de l'Orient, telles que le sucre de Chypre, le poivre, le gingembre, la cannelle, le girofle, les muscades, l'encens, les figues et les dattes. Le coton nous était apporté en laine et filé ; l'on s'en servait pour fabriquer des mèches de chandelles, des gants et des bonnets. Les draps ck- Rouen étaient déjà en grand honneur en Arménie.
Les porls de Normandie prirent une large pari aux expéditions lointaines. Sous le règne de Charles V, des Dieppois allaient faire la troque à Sierra-Leone avec les indigènes et en rapportaient de la poudre d'or et de l'ivoire. Peu à peu, Ton s'enhardit, et nos marins se dirigèrent vers des mers inconnues ou encore peu visitées. L'on songea à prendre la route des Indes. En lo2li. les frères Raoul et Jean Parmentier quittaient Dieppe avec deux vaisseaux, le Sacre et la Pen-^ée, qui appartenaient au célèbre armateur Ango, visitaient Sumatra, les Moluques, les Maldives, Madagascar et revenaient dans leur ville avec une riche cargaison d'épices. Les expéditions se multiplièrent et, de Dieppe, de Honfleur, de Rouen partaient fréquemment des navires qui allaient trafiquer en Amérique, en Guinée et en Asie. La ville de Rouen était alors le grand comptoir où nos marins venaient s'approvisionner de vivres, de munitions et de marchandises.
Les guerres d'Italie et les guerres de religion, empêchèrent la France de s'adonner aux entreprises coloniales. Cependant, le commerce mariliuie n'était pas délaissé. Rouen continuait de faire des armements et, en 1600, nous voyons qu'un marchand de cette ville, Pierre Varapenne, était propriétaire de dix-sept navires, qui allaient aux Indes. Le négoce rouennais se modifia et s'étendit sur une foule d'objets dont il avait été à peine fait mention jusqu'alors. La mercerie et la
quincaillerie prirent une importance extrême; une raffinerie de sucre était établie à Rouen et Ton essayail de cultiver le tabac. En même temps, la concurrence commençait à troubler la quiétude des fabricants et, sur la demande des corporations, des lettres-patentes du 5 août KiOl, défendirent l'introduction en France et l'usage pour les teinturiers « de la drogue venant des Indes, appelée linde et aint, employée au lieu de pastel et de guelde ». Cette prohibition montre que l'importation des produits d(^ l'Inde dans notre pays devait être considérable.
Saint-Malo fut entraîné par l'exemple des Normands. En IGOI, une société se forma- dans celte ville, et fit partir deux navires pour l'Inde. L'un de ces vaisseaux, le Croisf^ant, était commandé par le capitaine Grou, de Closneuf, et avait à son bord Jean de Vitré, qui nous a donné une relation de son voyage. Le Crois>>anl quittait Saint- Malo au mois de mai 1001, touchait à Madagascar et arrivait aux Maldives en juillet ]()02. II reconnaissait ensuite Ceylan, les îles Nicobar et abordait à Sumatra. De Vitré nous donne une longue description de cette île. De retour en France, il publia ses aventures sous le titre : Description du premier voyage fait aux Indes Orientâtes. Ce récit est fort curieux. De Vitré décrit avec exactitude les animaux et les plantes qu'il a été à même d'observer, et nous parle longuement des oiseaux de paradis. Il est le premier à soutenir, contrai-
rement à l'opinion, qne ces oiseaux avaient des pâlies, comme il a pu s'en assurer par lui-même.
L'autre vaisseau, le Corbin, partait de Saint- Malo en même temps que le Croissant. C'était un bâtiment de deux cents tonneaux. Pyrard de Laval, qui s'y était embarqué, n'avait qu'un seul but : a voir des choses nouvelles et acquérir du l)ien. y> Il expia cruellement ce désir. Dès qu'il eut doublé le cap de Bonne-Espérance, une tempête le jeta à Madagascar, d'où il alla visiter les îles Comores. Il fît ensuite naufrage aux Maldives, dont il nous donne une longue description; parcourut successivement le Bengale, la côte de Coromandel, le Malabar, fut longtemps retenu prisonnier à Goa, visita le Deccan, Ceylan, Malacca, Sumatra, Java, les Moluques, revint dans l'Inde, en passant par Surate, et rentrait en France, après s'être arrêté à Sainte-Hélène et au Brésil. Ce ne fut qu'après dix ans d'infortune et de misère, qu'il eut. le bonheur de revoir Laval, « sa chère patrie », c'est-à-dire en 1011. La même année, Pyrard publiait le récit de ses aventures, qu'il intitulait : Histoire du voyage des Français aux Indes.
Henri IV avait compris l'importance des expéditions d' outre-mer . Il entrait dans ses vues que la France possédât des colonies. Aussi voulait-il avoir une Compagnie des Indes pour lutter avec celle qui commençait à faire la fortune de la Hollande. Une compagnie fut instituée par lettres-
patorites du 1"' juin l()Oi. Le roi lui accordait le privilège exclusif du commerce dans l'Inde pendant quinze ans et, bientôt, prorogeait son monopole jusqu'en 1625. Il lui faisait, en même temps, cadeau de deux pièces d'artillerie. L'on s'était assuré le concours du Flamand Gérard Leroy, navigateur, qui avait dc'jà fait plusieurs voyages aux Indes, pour le compte des Hollandais, et l'on espérait que cette tentative serait couronnée do succès; il n'en fut rien. La mésintelligence qui se mit entre les associés et le manque de fonds entravèrent l'action de la Compagnie et l'on n'ob=: tint aucun résultat.
En 1615, deux marchands de Rouen, Muisson etCanis, indignés de cette inaction, demandèrent au roi le transfert du monopole, et proposèrent de se charger d'une expédition. La Compagnie protesta et dit que si elle n'avait pas encore en voyé de navires, c'était par suite de circonstances indépendantes de sa volonté. Le roi entendit ces deux parties et se décida k associer les mar chands de Rouen à la Compagnie, par lettrespatentes du 2 juillet 1015. La nouvelle association prit le nom de Compagnie des Moluques.
Cet arrangement conclu, dans le courant de 1616, partaient deux navires. Le plus grand était commandé par de Nets, ancien officier de marine et, le second, par le capitaine Antoine Beaulieu, qui avait déjà fait un voyage sur la côte d'Afri^ que. Les équipages étaient en grande partie com-
posés de Hollantlais. Après une navigation assez heureuse, l'expédition arriva à Java, où elle rencontra une vive opposition de la part des autorités hollandaises. Le gouverneur général ordonna à tous les sujets de la république des Provinces- Unies de quitter les vaisseaux français, ce qui jeta les commandants dans un grand embarras. Beaulieu fut obligé de vendre son navire et passa, avec le reste de son équipage, à bord de celui que com.mandait de Nets. L'expédition prit ensuite la route de l'Europe, après avoir assez bien réussi, dans ses transactions, pour que le voyage fût regardé comme un succès plus positif qu'il ne l'était en réalité.
La Compagnie prépara une nouvelle expédition et envoya trois navires sous le commandement de Beaulieu. Ces trois vaisseaux étaient le Montmorency, de quatre cent cinquante tonneaux avec cent soixante-deux hommes d'équipage et vingtdeux canons; Y Espérance , de quatre cents tonneaux avec cent dix-sept hommes et vingt-six canons; \ ErrnUiKjc, de soixante-quinze tonneaux, qui portait trente hommes et huit canons. Beaulieu nous fait lui-même le récit de son voyage. Il partit de Honfleur le 2 octobre 1619 avec des .vivres pour deux ans et demi, doubla le cap de Bonne-Espérance, reconnut Madagascar, relâcha à la Grande-Comore et visita Mayotte. Il remontait ensuite jusqu'au cap Guardafui, suivait la côte d'Arabie, prenait la route des Indes et abor-
dail à' Suinalra. Beaulieu décrit avec dclail cette grande île, où les marchands anglais et hollandais venaient en assez grand nombre. Le prince le plus puissant était alors le roi d'Achem. L'expédition arriva ensuite à Java. Là, Beaulieu eut le malheur de perdre l'un de ses vaisseaux, YEspérancc,-el il soupçonna les Hollandais de l'avoir fait couler. La cargaison de VE.^pérance était évaluée à deux millions de livres, et le bâtiment avait sombré au sortir du })ort de Batavia. Après cette perte, Beaulieu reprit la route de l'Europe et, après avoir touché au cap de Bonne -Espérance, à l'île Sainte -Hélène, alors inhabitée et essuyé une violente tempête, il arrivait au Havre, le 1®' décembre 1620, avec les deux navires qui lui restaient. Il avait été heureux dans le trafic et rapportait une riche cargaison. Aussi, malgré la perte de YEspcrance, la Compagnie réalisa des bénéfices assez importants.
L'expédition de Beaulieu n'était pas un fait isolé, et d'autres navigateurs prenaient également la route de l'Inde. En 1616, le capitaine Lelièvre était parti de Honfleuravec trois navires, s'était rendu à Java et à Sumatra, et en était revenu avec un chargement d'épices. En 1619, le capitaine André Nyvereq quittait Rouen avec un vaisseau de quatre-vingts tonneaux et allait dans les Indes Orientales. Dans les archives du parlement de Normandie, se trouve une requête du 16 avril 162!2, qui est un long récit de toutes les
vexations que les ax^ociés de la navigation aux Indes Orientales avaient à subir de la part des Hollandais.
Avec son esprit supérieur, Richelieu songea à reprendre les projets de Henri IV et à développer nos relations commerciales. En 1642, une Coftipagnie se forma sous ses auspices. Elle avait pour but le trafic avec les Indes et comprenait vingt-quatre associés. La Compagnie s'intitulait Société de l'Orient ou de Madagascar. Des lettrespatentes du 124 juin lui reconnaissaient pour vingt ans le monopole du commerce avec l'Inde. A peine constituée, la nouvelle Compagnie, voulant répondre aux espérances qu'elle inspirait, prenait la résolution de consacrer toutes ses ressources à la colonisation de Madagascar. On a souvent critiqué notre établissement dans cette île et, presque tous ceux qui ont écrit sur les questions coloniales, ont été à peu près unanimes pour blâmer les nombreuses tentatives que nous avons faites pour coloniser cette grande terre. Cependant, Foccupation de Madagascar était dictée par des raisons pleines de sagesse. Le but que l'on se proposait était l'Inde. Ne fallait-il pas posséder sur la roule des stations pour se ravitailler? Les Portugais et les Hollandais avaient saisi tous les postes importants sur la route des Indes. De nos jours, ne voyons-nous pas les Anglais agir de la sorte. Les Français devaient, naturellenienl, suivre les mêmes erre-
L'INDE FRANOAlSE. 39
ments. Madagascar leur paraissait réunir, par sa situation et ses productions, tous les avantages nécessaires pour y créer un élablissement.
En prenant pied à Madagascar, nous poursuivions un double but. Nous voulions y créer une colonie et, en même temps, nous assurer une escale sur la route des Indes. Une première expédition eut lieu en 1645, et Ion fondait Fort-Dauphin.
D'autres expéditions se succédèrent; mais toutes lurent suivies d'insuccès. Le climat, l'hos-' tililé des indigènes et la mauvaise direction donnée à nos établissements Turent les causes de nos échecs. Malgré les elïbrts de Flaccourt et ,du duc de la Meilleraye, la colonie de Madagascar végétait, et à la mort de Mazarin, en 1661, elle était en ([uelque sorte abandonnée, et tout annonçait sa ruine. L'on comptait à grand'pcine cent cinquante colons à Fort-Dauphin.
L'on n'avait pas oublié l'ancienne route des Indes que les caravanes avaient suivie au moyen ûge. Sous le gouvernement de Richelieu, le fameux Père Joseph, de l'Ordre des Capucins, l'Éminence grise, voulait refouler les Turcs en Asie, arracher l'Orient à la barbarie, et naturellement, il assignait ce beau rôle à la France.
La Perse et l'Inde se seraient ouvertes à notre commerce. Dans ce but, le Père Joseph créa de nombreuses missions, et chargea un religieux de son Ordre, le Père Pacifique, de Provins, de nous
frayer la route de l'Extrême-Orient, En 1622, le Père Pacifique partait pour le Levant, visitait l'Egypte et la Syrie, élevait des couvents dans l'île de Chypre et à Alep. En 1628, il se rendait à la Cour de Perse et parvenait à fonder des monastères à Ispahan et à Bagdad. C'était autant d'étapes sur la route des Indes. Les Capucins cherchaient bientôt à pénétrer dans ce pays ; ils y réussissaient, et en 1659, ils arrivaient à Surate, qui fut l'origine de leurs missions dans cette partie de l'Asie. D'autres Ordres, les Jésuites, les Carmes et les Dominicains, se donnèrent également rendez -vous dans ces contrées encore peu connues, et vinrent y étendre les frontières de la Chrétienté.
La route était frayée et les voyageurs commencèrent à être nombreux. Bornons-nous à indiquer les principaux. De 1645 à 1649, La Boullaye le Gouz parcourait la Turquie, la Perse, et se rendait dans rinde où il explorait le Radjépoutanah. En 1666, Jean Thévenot arrivait à Surate, visitait le Cusserate, le Cambaye, Masulipatam, Aurengabad, le royaume de Golconde, et mourait près de Tauris en revenant en Europe. Un joaillier de Paris, Chardin, venu pour faire le commerce tles diamants dans l'Extrême-Orient, séjournait plusieurs années à Ispahan, en qualité de marchand du roi de Perse.
Le médecin François Bernier portait les œuvres de Descartes et de Gassendi à la Cour d'Aureng-
Zeyb el dovail i)liis Uwd Iburnir do précieux renseignements Enfin, terminons cette énumération en citant le plus inlatigablede tous les voyageurs, Tavernier, ({ui passa sa vie à courir le monde, et mourui pour ainsi dire sur la grande route à Fâge dq quatre-vingts ans.
Deux routes existaient pour pénétrer dans l'Inde, eelle <lu Cap de Bonne-Espérance et une autre, qui traversait la Perse, et était suivie par des caravanes. Cette dernière, quoique plus directe, présentait de nombreuses difficultés. La Compagnie ne voulut pas cependant la négliger et chercha à y établir des communications régulières. En 1664, elle envoyait à Ispahan trois marchands, Béber, Mariage et Dupont. De Lionne leur avail adjoint, en les chargeant d'une mission, deux gentilshommes, de Lalin et de La Boullaye le Gouz, Louis XIV écrivait en même temps au roi de Perse, pour lui rappeler Vanclenne auiitié ([ui avait toujours existé entre les deux royaumes et le priait de bien accueillir les Français, qui étaient désireux de voir sa hautesse.
Les députés rrant;ais arrivèrent à Ispahan au mois de juin 1663. Grâce à l'appui d'un marchand français, de l'Estoileet du supérieur des Capucins d'Ispahan, le P. Raphaël, du Mans, ils furent favorablement accueillis par le roi de Perse, qui accorda de grands avantages à notre commerce, principalement en ce qui concernait l'exportation des vins de Chiraz, renommés dans tout l'Orient.
Sur ces entrefaites de Lalin mourut au moment où il se préparait à passer dans l'Inde. Mariai^e et Dupont restèrent à Chiraz. Quant à de La Boullaye le Gouz,il s'était rendu avec Béberà Bender- Abassy, et tous deux s'étaient embarqués pour Surate, où ils étaient arrivés au mois de mars 16G6.
Ils trouvèrent dans cette ville les voyageurs Thévenot et Tavernier.
Les habitants se montraient sympathiques, et grâce à l'appui du supérieur des Capucins, le P. Ambroise, de Preuilly. qui depuis 1650, était dans rinde et avait acquis une profonde connaissance des mœurs et des usagés du pays, le gouverneur fit bon accueil aux députés français. lien fut de même des directeurs des factoreries hollandaise et anglaise. Néanmoins, de La BouUaye le Oouz ne se laissa pas tromper par les apparences, et dans une lettre qu'il adressait à Colbert, en date du 1'' avril iOOO, il lui rendait compte de la situation, et exposait ses vues sur l'attitude que nous devions prendre dans l'Inde.
Les Hollandais dominaient complètement dans l'Extrême-Orient; ils ne voulaient pas soutfrir d'autre influence que la leur et avaient fait accepter leur suprématie par les Anglais et les Danois. Bien persuadés qu'ils étaient que la France n'accepterait pas vis-à-vis d'eux une situation inférieure, ils voyaient avec jalousie que nous allions fonder une Compagnie des Indes, et cherchaient à nous
nuire ttiî rcpandaul partout que nous étions des piratés.
Aussi, de La Boullaye le Gouz conseillait d'envoyer une escadre et « de n'épargner ni poudre, ni boulets pour abattre l'orgueil des Hollandais ». Selon lui, notre politique devait entretenir la rivalité de la Hollande et de l'Angleterre, afin de les affaiblir réciproquement. Il engageait à envoyer des ambassadeurs aux princes indigènes, à se créer parmi eux des alliances, et à donner une grande idée de notre pays.
En même temps, il invitait à se défier des Musulmans, des Arméniens et des Banians qui seraient pour notre commerce des rivaux redoutables. Les facteurs de la Compagnie devaient vivre simplement et ne fonder aucun établissement durable dans l'Inde. Par conséquent, il fallait leur défendre de s'y marier et d'y amener leurs femmes et leurs enfants. Pour de La Boullaye le (ïouz, la véritable route des Indes était la mer Rouge, et pour s'en assurer la possession, il proposait d'établir une correspondance directe par Suez et le Caire, de s'allier avec le roi d'Ethiopie et de monopoliser le trafic de la Perse. A Surate, les députés français avaient annoncé l'arrivée de sept ou huit vaisseaux de leur nation. Sans perdre de temps, ils se rendirent à Agrah où résidait le grand Mogol. Malheureusement, la simplicité avec laquelle voyageaient les représentants de la France ne répondait pas à l'idée qu'on se faisait
^i CHAPITRE II.
de notre pays, Aureng-Zeyb répondit qu'avant de traiter avec nous, il voulait attendre larrivéc de lescadre dont on lui avait parlé. Notre démarche avait été à peu près inutile.
Avec Colbert, le mouvement (V oùtre-mer ne tarda pas à prendre un nouvel essor, et tout faisait prévoir que la colonisation allait recevoir une vigoureuse impulsion. Rien ne fut négligé pour gagner l'opinion publique et Tintéresser au trafic des Indes. Lopinion publique était favorable : il y avait un courant vers TOrient, et diverses publications, qui eurent lieu à cette époque*, montraient que les esprits se tournaient de ce côté. Colbert voulait faire considérer une expédition aux Indes comme une entreprise nationale, et, dansée but. il chargea l'académicien Charpentier de rédiger un appel au public, une sorte de manifeste. Ce manifeste parut en avril 16(34, sous le titre de Discours d'un fidèle sujet du roi, touchant rétablissement d'une Compagnie française pour le commerce des Indes occidentales. Après avoir parlé de l'utilité du commerce et des richesses de l'Inde, Charpentier engageait lex bourgeois qui aim,aient l honneur de leur patrie, à placer leur argent dans la Compagnie, et ajoutait qu'en- contribua }it à la grandeur du pays, ils trouveraient ainsi le moyen d'augmenter leur fortune.
1. Le célèbre abbé de Pure ne voulut pas rester étranger à ce mouvement, et en 1065, il publiait une traduction de l'Histoire des Indes, de MalTeï.
Cet appel fui enlciKhi à Paris et dans les villes de province.
L'édit constitutif de la société fut promule^ué le 21 août ir)()i. Tout en établissant le monopole, Louis XIV et Colberl avaient voulu le supprimer en fait et donner à chacun la possibilité de participer à l'entreprise.
Le' délai fixé pour entrer [dans la (Compagnie était de six mois à compter du jour où l'édit avait été lu et enregistré au Parlement de Paris. L'association était formée de tous les Français qui voulaient y entrer, quelle que fût leur qualité ou leur condition. Chacun pouvait s'y intéresser sans dérogation ni perte de privilège.
Le minimum des souscriptions était fixé à mille livres. Le tiers devait être versé au moment de la souscription, et les deux autres tiers, en deux années consécutives et par moitié en 1065 et en 1 660. Après avoir fait son premier versement, un souscripteur pouvait négocier son action. La Compagnie était régie par une Chambre de vingt-et-un directeurs, dont douze de Paris et neuf de province. Des Chambres particulières pouvaient être créées en province. La Chambre de direction générale, qui siégeait à Paris, était chargée de prendre les décisions qu'elle jugeait convenables et de les faire exécuter. Chaque année, le caissier établissait les comptes de la Compagnie et exposait les opérations à la Chambre générale qui procédait ensuite au partage des
bénéfices. Les actionnaires se réunissaient en assemblée générale pour entendre la lecture du rapport, délibérer sur les affaires importantes et procéder à l'élection des directeurs.
Le roi accordait de nombreux privilèges à la Compagnie. Il lui concédait, pour cinquante ans, le monopole de la navigation dans toutes les Indes orientales et dans toutes les mers de l'Orient et du Sud, depuis le cap de Bonne-Espérance jusqu'au détroit de Magellan, en faisant le tour du globe d'Orient en Occident. Il lui abandonnait toutes les terres qu'elle pouvait conquérir, y compris Madagascar, et lui donnait pour armoiries un écusson de forme ronde, le fond d'azur, chargé d'une fleur de lys, enfermé de deux branches, l'une de palme, l'autre d'olivier, jointes en haut et portant une autre fleur de lys avec la devise : Floreho quncuinqnc femr. Telles étaient les principales dispositions de l'édit. Il constituait d'une manière définitive la Compagnie des Indes orientales.
Les directeurs s'occupèrent de choisir un port d'où ils pussent faire partir leurs expéditions. Après avoir hésité quelque temps entre Paimbœuf, Bayonne et le Havre, l'on se détermina à s'établir au havre du Blavet, où le duc de la Meilleraie avait placé le siège de ses entreprises. L'on se fixa de l'autre côté de la baie, à l'embouchure du Scorff, et les premiers travaux furent commencés en lOGo. Telle fut l'origine de Lorienl.
Do tous côtés l'on rodoublait (ractivité, et l'on montrait un grand emprcssemenl à souscrire. La cour, la noblesse et les villes rivalisaient entre elles. La reine-mère, la reine et le Dauphin souscrivirent chacun pour 00 000 livres, le prince de Condé, .lOOOO; le prince de Conti, 20000; la cour, 2 millions ; les cours souveraines l 200 000 ; le corps des marchands de Paris, 650 000; Rouen, r»r)0 000; Bordeaux, 400 000 ; Nantes, 200 000; Tours, 150 000; Saint-Malo, 100 000; Rennes, 100 000; .Toulouse, 120 000; Grenoble, M 5 000; Dijon, 100 000. Les villes de Moulins, Bourges, le Havre, Metz, Marseille, Amiens, Langres, Gliâlons avaient pris chacune des parts pour des sommes dépassant 50 000 livres. La ('ompagnie se vit bientôt assurée d'un capital de 1 1 millions. Les intéressés tinrent au Louvre plusieurs assemblées générales. L'on procéda à la création de Chambres particulières à Lyon, à Bordeaux, à Rouen, au Havre, à Nantes, et l'on décida que la Chambre de direction générale se partagerait en trois collèges ou départements. Le premier collège était chargé des affaires intérieures et de la comptabilité ; le second des armements militaires et le troisième <lu commerce avec l'Inde. La Compagnie résolut d'agir immédiatement; le choix de Madagascar ne fut pas mis en doute, et il n'y eut aucune hésitation à fonder une colonie importante" sur cette grande terre dont le nom avait été changé en celui de l'île Dauphine, pour
célébrer la naissance d'un fils né au roi, en 1G61. Afin de ne pas perdre de temps, la Compagnie acheta des vaisseaiix, et recruta des émigrants, principalement des ouvriers en soieries. L'on pensait que Madagascar serait propice à l'élève du ver à soie, et pouvait approvisionner nos manufactures. Au mois de mars 1665, une expédition partait de Brest et arrivait au mois de juillet à Fort- Dauphin. Elle comptait quatre navires et emmenait trois cents passagers. L'on n'obtint aucun résultat ; la plupart des nouveaux colons périrent de maladies. En 1667, une exp'édition arrivait à Madagascar; elle réunissait quatorze bâtiments, de nombreux équipages, des marchands, des artisans, des laboureurs et tout près de dix-sept cents personnes. La Compagnie était représentée par deux directeurs, Caron et de Paye. Le chef de l'expédition, le marquis de Mondevergue, était complètement étranger aux affaires coloniales, et il pensait que pour administrer une colonie, il fallait rendre une série d'ordonnances et de décrets. C'était la bureaucratie, qui prenait possession de Madagascar. L'on ne pouvait réussir. Les ressources ne tardèrent pas à s'épuiser; les maladies se déclarèrent et les indigènes se montraient plus hostiles que jamais. La situation paraissait désespérée : aussi le découragement fut-il bientôt général et tous les colons demandaient à retourner en France. L'un des directeurs dé la Compagnie, Caron voyant qu'il n'y avait rien à faire,
accepta avec plaisir l'oUVc que lui lit k; ('onseil de se rendre dans l'Inde pour y nouer des relations commerciales. Il quittait Fort-Dauphin en octobre 1()07 et, au commencement de 1(')()8, il arrivait à Surate où il fondait la première factorerie française-dans l'Extrême-Orient.
Caron était né à Bruxelles et appartenait à la religion protestante. Pendant vingt-deux ans, il avait été au service de la (Compagnie hollandaise. Ses débuts avaient été des plus modestes : dans sa jeunesse, il avait servi à bord d'un vaisseau en qualité de cuisinier. Il s'était bientôt fait remarquer, et était devenu membre du Conseil général et directeur du commerce, quand il demanda un poste plus important à Java. On le lui refusa. Mécontent et n'écoutant que sa colère, Caron donna sa démission et vint en France, où il était attiré par le bruit de la fondation de la Compagnie des Indes. Il offrit ses services à Colbert et lui présenta, en 1(565, un mémoire dans lequel il montrait une grande connaissance des alTaires de rinde.
Il sut gagner la confiance du ministre, fut naturalisé par lettres-patentes du roi, et entra au service de la Compagnie, avec le titre de directeur. Parmi les marchands qui accompagnaient Caron à Surate se trouvait un Arménien nommé Marcara. Singulière recrue, que cet aventurier qu'un négociant Persan employait en qualité de
facteur, et avait envoyé à Venise, avec des mar-
cliandises. Après en avoir effectué la vente, Marcara en avait dissipé le prix. Craignant d'être poursuivi, il s'élail enfui en France, et avait proposé ses services à Caron. On les accepta et on l'envoya à Madagascar, en qualité de membre du Conseil. Comme en sa qualité d'Asiatique, Marcara prétendait connaître l'Inde, on l'adjoignit à Caron, en pensant qu'il lui serait d'un grand secours. Tels étaient les représentants de la France dans l'Extrême-Orient.
Surate était au dix-septième siècle la ville la plus importante de la côte occidentale de l'Inde. C'était le grand centre commercial, le débouché de l'empire Mogol. Les Hollandais et les Anglais y possédaient des comptoirs.
Les gens de toute nation, Persane, Turcs, Arabes, Juifs, Arméniens, Banians, Maures et Gentils y affluaient, attirés par le riche négoce que l'on pouvait y faire. L'on y parlait toutes les langues, l'on y voyait les costumes de tous les pays. Les vaisseaux se pressaient dans son port. Les ' principales branches du commerce étaient les perles, les diamants, l'ambre, le musc, l'or, les soieries, les étoffes, les épiccs et l'indigo. Surate, avec son enceinte épaisse de douze pieds, percée de nombreuses portes et flanquée de grosses tours, ses maisons, dont un grand nombre avaient des terrasses transformées en jardins, devait naturellement exciter l'admiration des Européens qui l'appelaient le magasin des TrKles
el de rAsie. Cette ville dépendant de l'empire jMogol, il était indispensable d'entretenir de bons rapports avec la Cour de Delhy. Louis XIV avait écrit au Grand Mogol pour le prier de protéger nos marchands et d'encourager un commerce (jui ne pouvait qu'être avantageux aux deux pays. Il lui demandait que les l'ranrais fussent traités aussi favorablement que les autres Européens, et lui annonçait en même temps, que la Compagnie allait prochainement envoyer un directeur dans l'Inde.
Les débuts de notre factorerie de Surate furent heureux. Les transactions étaient assez actives, et l'on ne tarda pas à expédier à Madagascar une cargaison de toiles, de sucre, de poivre et d'indigo. Malheureusement, des difficultés s'étaient élevées entre Caron et Marcara. Le premier écrivait que Marcara avait voulu organiser un complot pour l'assassiner, et qu'il l'avait fait arrêter, pour sa sûreté personnelle. Marcara prétendait que Caron s'était entendu avec un Banian, nommé Sanson, connu pour être un fripon, au sujet de l'achat de marchandises de mauvaise qualité, pour le compte de la Compagnie. Il l'accusait de léser les intérêts, qui lui étaient confiés. Cette lutte avait donné lieu à de fréquentes querelles. Caron, qui n'admettait pas qu'on contestât son autorité, renvoya Marcara à Fort-Dauphin, pour y être jugé par le conseil souverain. En arrivant, Marcara trouva un appui dans de Faye, le direc-
leur de la Compag-nie. qui était resté à Madagascar. Aussi, fut-il acquitté. Du reste, les preuves manquaient pour le condamner.
De Fave s'ennuyait à Madagascar, et en voyant que tout riniérêt se portait aux Indes, il résolut d'y aller rejoindre Caron. Le 19 octobre l()(>8, il quittait Fort-Dauphin avec trois navires, la Marie. VAiglr d'Or et la Force., et après avoir touché à Ceylan, il relâchait à Cochin. Quoique déchue, c'était encore une belle ville. Ses rues étaient larges et bien entretenues; ses maisons bâties en pierres blanches, couvertes de tuiles, ayant pour la plupart des balcons garnis de jalousies, rappelaient la domination portugaise. Après s'y être ravitaillé, de Faye reprenait la mer, et après s'être arrêté à Calicut, il arrivait, le 11 mars 1069, à Sually, le port de Surate. Il ne fit pour ainsi dire que passer dans l'Inde. Car, à peine était-il débarqué qu'il tomba malade et mourut à Surate, au mois d'avril. Tous les Français, qui se trouvaient dans la ville, soupçonnèrent Caron de l'avoir fait empoisonner, afin de pouvoir exercer seul l'autorité, sans avoir à craindre le contrôle dun collègue.
Caron nourrissait de grands projets. La factorerie de Surate nétait pour lui qu'un début. Il voulait étendre l(>s transactions de la Compagnie, nouer des relations avec les indigènes et créer de nombreux établissements. Il entrait en rapport avec le médecin Bernier, qui était sur lé point de
revenir en Europe, el obtenait de lui (l(^ précieux renseignements. Il envoyait au Bengale, avec la mission de remonter le (lange, Bourrcau-Deslandes, le futur fondateur de Chandernagor, el sur son ordre, plusieurs marchands se rendaient à la cour de Golconde, en obtenaient un firman favorable, et fondaient un comptoir à Mazulipatam. Sans perdre de temps, Caron avait fait prendre de nouveau la mer aux vaisseaux la Mario, la Force et VAvjle cfOr, et les avait envoyés en Arabie, en Perse et à Achem. La Force avait trouvé à Bassorah un marchand français, nommé Frocter, cfui assurait que la route de cette ville à Bagdad, naguère infestée par les Arabes, était libre et qu'on pouvait la fréquenter sans crainte. Le pacha dispensait nos marchandises de tout droit de douane et nous donnait l'autorisation d'exporter des chevaux. Le roi de Perse était disposé à nouer des relations avec nous et assurait nos nationaux de sa protection. La lettre que Louis XIV lui avait écrite en l()0*.) l'avait rendu favorable. La Compagnie cherchait à se mettre en rapport avec les autres pays de l'Extrême-Orient, et sur le conseil du Hollandais d'Hogenhouck, qui -était à son service, elle songeait à établir une factorerie à Nanking. Le roi de Siam, flatté de la démarche que Louis XIV avait faitç près de lui, pour lui recommander nos missionnaires, invitait les Français à venir faire du commerce dans ses états, el offrait de faire
construire une factorerie à ses frais. Partout, notre arrivée dans l'Inde avait été vue de bon œil. Malgré ces débuts, qui paraissaient promettre, la situation de la Compagnie était loin d'être brillante. Madagascar avait absorbé des sommes considérables, rinde n'avait encore rien produit, et les caisses étaient vides. Caron, qui croyait au contraire, que Ion disposait de ressources sérieuses, demandait des secours d'hommes et dargent, et se plaignait de n'être pas plus avancé, faute d'avoir des vaisseaux. Il proposait à la Compagnie de créer un comptoir à Bantam. dans les îles de la Sonde, afin d'accaparer une partie du commerce des épiées et de faire concurrence aux Hollandais. Il insistait en outre pour que nous ayons à nous un port qui nous servît de refuge. A Surate, nous étions sur le territoire du Grand Mogol, qui pouvait d'un moment à l'autre, nous retirer l'autorisation qu'il nous avait accordée. Caron pensait que la Compagnie devait avoir un territoire qui lui appartînt, et Ceyian lui paraissait réunir toutes les conditions néces.saires pour y fonder un établissement. La position était choisie : Ceyian possède un sol fertile et sa superficie égale dix à douze de nos départements. Malheureusement, depuis une vingtaine d'années, les Hollandais s'en étaient emparés et avaient substitué leur domination à celle des Portugais. La côte orientale de l'île restait néanmoins encore inoccupée, et il s y trouvait deux ports. Trinque-
malé et Battékalo. Caron se prononçait pour Battékalo, qui était d'une défense facile et possédait une baie magnifique. Le roi de Candy, fatigué de la suprématie hollandaise, était mécontent, et prêt à devenir notre allié, pourvu qiion lui achetât sa cannelle, à des conditions telles quil pou7^rait s'en contenter. C'est ce qu'écrivait Caron, en l(U)7; en môme temps, il cherchait à nouer des relations avec ce souverain indigène et y réussissait, malgré la surveillance rigoureuse des Hollandais.
Malheureusement, les affaires de la Compagnie étaient loin de prospérer. A Surate, Caron était intraitable, et on l'accusait de ne consulter que ses intérêts. Nous nous rappelons que les Capucins s'étaient établis dans cette ville et qu'ils y possédaient une maison importante. Leurs bons offices pouvaient nous être utiles. Aussi les directeurs de la Compagnie avaient-ils décidé que le supérieur serait admis au Conseil de Surate avec voix consultative. Ce supérieur était alors le P. Ambroise, de Preuilly, qui avait déjà reçu La Boullaye le Gouz. Caron s'était mis en rapport avec lui. Des difficultés ne tardèrent pas à s'élever entre eux. Caron ne voulait pas admettre d'autre volonté que la sienne. De son côté, le P. Ambroise n'était pas disposé à devenir un instrument docile aux mains du directeur. L'opposition fut bientôt générale, et les réunions du Conseil donnaient lieu à des scènes les plus vio-
lentes. Un jour, (^aron s'était emporté et avait voulu faire arrêter un marchand qui lui demandait des comptes au sujcl de l'emploi des deniers de la Compagnie. Du reste, Caron ne devait pas garder seul l'autorité, et deux autres directeurs allaient venir le retrouver dans l'Inde. A l'époque où la Compagnie fut fondée, Baron était consul à Alep, qui, située en Syrie, était sur le passage des caravanes. Il avait été consulté et avait donné son avis. Pour lui, la véritable route de l'Inde était celle de Bassorah, et il proposait d'y établir une correspondance directe avec l'aide des Capucins de Bagdad et d'Ispahan, Colbert, qui avait remarqué chez Baron une grande connaissance de l'Orient, voulait l'envoyer à Surate, en lui donnant une position importante. Il lui avait fait des offres que Baron avait acceptées. L'opposition vint de la Chambre de direction générale, qui voulait elle-même choisir ses représentants. On décida alors de nommer trois directeurs dans l'Inde. Caron conserverait la première place. Baron serait le second directeur, et le troisième serait élu par la Chambre générale. Le choix de celle dernière s'arrêta sur un négociant de Lyon, Barthélémy Blot, qui avait la réputation d'être fort habile dans le commerce. En plaçant à la tête de nos établissements plusieurs directeurs, la Compagnie commettait une grande faute. Elle divisait le commandement, au lieu de le concentrer dans les mêmes mains, et faisait
ainsi naître des rivalités qni devaient etro l'unesles'à nos entreprises.
Baron était arrivé à Surate au mois de mai 1671. Il y trouva les affaires de la Compagnie en fort mauvais élat; beaucoup de confusion, pas d'argent dans les caisses, des dettes et un crédit à peu près nul. Ce (jui aflligeait le plus Baron, c'était l'esprit de division cjui existait chez tous les Français au s^^rvice de la Compagnie. Il n'y avait ni accord, ni entente, et chacun n'était guidé que par son intérêt personnel. Au mois d'octobre de la môme année, débarquait le troisième directeur, Blot, qui fut effrayé de (;e qu'il voyait. N'ayant aucune connaissance de l'Inde, il croyait que le commerce s'y traitait de la même manière C|u'en Europe. Non seulement, il était opposé à la création de nouvelles factoreries, mais il demandait encore la suppression de Mazulipatam, qui, pour lui, n'avait aucune importance. Blot proposait d'abandonner Surate, d'acquérir la ville de Chaoul et de nous borner à un comptoir que nous y établirions. Il pensait que nous devions principalement importer dans l'Inde des draps, des dentelles et des verroteries, et en même temps il conseillait à la Compagnie de s'emparei' du trafic du Tonkin où nous n'avions pas à craindre la concurrence des Hollandais. Tout naturellement, Blot se trouvait en désaccord avec Caron, et la lutte entre eux deux fut bientôt des plus acharnées. Telle était la situa-
tion, lorsqu'au mois de septembre 1672, une escadre française vint mouiller à Sually, le port de Surate.
En France, 1 on s'était beaucoup préoccupé de Madagascar. Une assemblée générale des actionnaires avait eu lieu au Louvre le lo décembre 1068. Elle reconnut que l'expédition à YHp Daup/ilnr, qui avait donné lieu à des dépenses considérables, sans aucun résultat, était une laute, et déclara ne plus vouloir rien tenter de ce côté. Madagascar fut rétrocédé au roi, et réuni au domaine de la couronne par un arrêt du Conseil de 1686. L'échec que nous venions de subir n'avait pas découragé Golbert. L'Extrême-Orient était le but que l'on poursuivait, et à ce moment. Caron avait fondé une factorerie à Surate. Colbert le savait, et l'envoi d'une flotte dans la mer des Indes était chose décidée en son esprit. Il pensait que c'était un moyen de montrer notre puissance dans ces régions lointaines, et de faciliter à la Compagnie la création de nouveaux établissements. Il ne voulait pas se contenter dune simple démonstration, mais entreprendre une véritable expédition, et c'est pourquoi, il écrivait le 20 juin 1669 à l'intendantgénéral de Tenon : « Observez que pour un voyage de cette qualité, où il faut que la grandeur du roi paraisse, il est nécessaire que les vaisseaux soient excellents, et même qu'ils soient beaux et armés. »
La flotte fut armée à Rochefort. Elle était prête
en 1670 ol avait reçu le nom d'pficadrr de Pci'sc Elle comprenait cinq vaisseaux : la Navarre, de 50 canons; le Triomphe, de 58 ; le .lulle, de 36; le Flamand, de 36; le Bnyonnais, de 34; une frégate, de 8 canons : la DUigenle et trois flûtes : V Europe, de 12 canons; la Hullane, de 16 et Vlndienne, de 42. Les équipages s'élevaient à plus de 1.600 hommes, tirés en grande partie des ports de Normandie et de Bretagne. En outre, quatre compagnies du régiment royal-marine, qui venait d'être créé, avaient été embarquées sur les vaisseaux. Le capitaine de Turelle avait le commandement de la flotte, et avait reçu, à cet effet, le titre de chef d'escadre.
Le lieutenant-général Jacob Blanquet de la Haye, qui avait été maître de camp d'un régiment de cavalerie, fut nommé au commandement supérieur dans toutes les Indes orientales. Il passait pour être un homme de grande compréhension, entendant bien le métier. Colbcrt n'avait rien négligé pour assurer le succès de l'expédition et était entré dans les plus petits détails. La flotte avait été approvisionnée avec soin, et son armement ne laissait rien à désirer. Elle portail, en outre, une assez grande quantité de pelles, de pioches, de haches, de scies, de brouettes et des instruments de travail. En un mot, l'escadre avait été pourvue de tout ce qui est nécessaire à la construction d'une forteresse et à la fondation d'une colonie. L'on s'était aussi occupé de la par-
tic scientifique. Le ministre avait arrêté le plan delà campagne. De la Haye devait se rendre à Madagascar, visiter les lieux où la Compagnie pouvait fonder des stations et lever, à cet etïet, des caries et des plans. Il avait ensuite à se rendre à Surate et à s'entendre avec les directeurs sur les établissements à créer. L'on pensail qu'il y avait deux comptoirs à fonder, l'un dans l'île de Ceylan et l'autre dans celle de Banca. L'on s'attendait bien à trouver quelque opposition de la part des Hollandais, mais l'on .se sentdil ansez fort pour leur nésister. La campagne devait durer trois ans.
L'escadre quitta Rochefort le 29 mars 1670 et, après plus de- sept mois d'une navigation assez pénible, elle arrivait à Fort-Dauphin à la fin de novembre. A la vue de notre établissement, de la Haye se rendit parfaitement compte de la situation. Pour lui, la colonie était perdue et il ne cacha pas son opinion. Aussi, après avoir repoussé les attaques des indigènes et fait une expédition dans l'intérieur du pays, en présence des maladie^ rpii décimaient ses équipages, il résolut de partir pour l'Inde. Auparavant, il visita l'île Bourbon que nous commencions à coloniser et dont l'avenir promettait beaucoup. Dès ce moment fixé, de la Haye écrivit à Colbert pour lui proposer de fonder un établissement à la baie de Saldaigne, située sur la côte occidentale d'Afrique, à peu de distance du cap de Bonne-Espé-
rance. Il y avait rclâclié en se rendant à Madagascar. 'Ce point aurait servi de preraièi-e étape à nos vaisseaux qui se rendaient dans l'Inde. L'île Bourbon devait être un entrepôt de marchandises; quant à Madagascar, il fallait se borner à y occuper la baie d'Antongil et à en faire un port de refuge. Tels étaient les projets de de la Haye, et il disait que s'ils étaient agréés, il les mettrait à exécution à son retour de l'Inde. Au mois de juillet iC72, il prenait de nouveau la mer et faisait voile avec son escadre pour Surate, après avoir pris le titre de vice-roi, comme le faisaient les commandants en chef des autres puissances. La présence d'une flotte française pouvait avoir d'heureuses conséquences pour notre commerce et notre industrie. L'Inde s'ouvrait à nos entreprises. L'empire Mogol n'avait pas encore atteint son développement, et son souverain, Aureng- Zeyb, ne faisait que commencer sa période de conquêtes. Les royaumes de Calicut et de Golconde avaient gardé leur indépendance. Les Mahrattes existaient à peine. Du reste, habitués comme tous les Orientaux, ù s'incliner devant la force, les princes indiens auraient, à la vue de nos vaisseaux, facilement accepté notre prépondérance. Les Portugais avaient renoncé à jouer un rôle actif. Ils avaient perdu Ormuz en 16123, Maskate en 1648, et en 1670, les Arabes leur avaient enlevé Diu. Ils en étaient réduits à la possession de Goa et de son territoire. Les Anglais avaient
fondé leurpremière factorerie à Surate en 160^2. En 1059, ils avaient acquis Madras et en J604. ils avaient occupé Bombay, que le Portugal leur avait cédé en JOOl : mais pour le moment, ces deux villes étaient insignifiantes. Les Hollandais étaient a l'apogée de leur puissance. Ils possédaient x\égapatam, la plus grande partie de Vile de Ceykn " Malacca, sans parler de Java, où ils avaient fondé Batavia, les Moluques et Célèbes. Ils commandaient en maîtres dans la mer des Indes. Mais leur suprématie avait fini par lasser les indigènes, et beaucoup d'entre eux étaient prêts à se déclarer en notre faveur. Un homme supérieur aurait tiré parti de la situation et peut-être exécuté ce que Dupleix tentera au siècle suivant. Mais pour cela, il iallait agir avec promptitude, frapper un grand coup etnepasperdre de temps. Malheureusement, il en fut autrement ; aussi, l'expédition ne devaitelle donner aucun résultat.
Larrivée de l'escadre ne fit que rendre plus grande la mésintelligence qui existait entre les directeurs. Caron affectait la supériorité vis-àvis de ses collègues qui, de leur côté, lui témoignaient beaucoup de froideur. Baron était du parti Blot et de la Haye penchait pour Caron. Les décisions devaient être prises à la pluralité des VOIX. Dans la crainte d'un échec, Caron ne voulait pas assembler le Conseil. Deux mois furent ainsi perdus. C'est surtout dans leurs lettres à Colbert que les directeurs montrent leur animosité. Ils se
|ilaigncnt sans cosse; les uns des au Lies, cl s-accusent réciproquement. Avec cette rivalité, il était impossible de réussir. De la Haye avait reçu l'ordre d'agir, d'accord avec les directeurs. A la lin, il se lassa d'attendre et les convoqua à son bord pour leur dire qu'il ne pouvait rester plus longtemps dans l'inaction, qu'il fallait se décider à faire quelque chose et, de plus, il leur d(;mandait cent mille livres dont il avait besoin pour faire la conquête du Geylan. Le roi devait leur rembourser cette somme.
lilot s'opposa avec violence à l'expédition en disant que le principal produit de Ceylan, la cannelle, était une denrée fort peu demandée, et que la consommation n'en était pas grande en France. Pour lui, la flotte était inutib^, et la Compagnie, qui n'avait que des ressources restreintes, devait se borner à faire des entreprises commerciales. De la Haye fut inébranlable dans sa résolution, et, devant son attitude énergique. Baron ne suivit pas le parti de Blot. Aussi quelques jours après, l'expédition de Ceylan était chose décidée. Caronqui connaissait Ceylan, devait accompagner l'amiral, et Baron se i^endre à la cour du grand Mogol, pour nouer des relations avec lui et l'inviter d'envoyer une ambassade en France. Blot restait à Surate et était chargé de diriger les affaires de la Compagnie, en l'absence de ses collègues.
De la Haye se mit en mesure de prendre la mer.
Son escadre, qui avait près de deux ans de campagne, avait besoin de nombreuses réparations. Le croira-t-on, au lieu de trouver chez les directeurs un concours empressé, il rencontra un mauvais vouloir inexplicable. Ils ne voulaient rien lui fournir et il fut obligé d'acheter aux Anglais et aux Hollandais son goudron, ses toiles à Aoiles, ses cordages, et tout ce qui était nécessaire à l'armement de ses vaisseaux. Aussi, dans une lettre adressée à Golbert, il se plaint amèrement et dit que si Ton veut réussir, il faut subordonner les directeurs aux ciiefs de troupes, pour tout ce qui nest pas nécessaire.
Le () janvier, Texpédition quittait la rade de Sually. Elle comptait quatre vaisseaux appartenant au roi, la Navarre, le Julh., le Triomp/œ et le Flamand: trois flûtes, la Sultane, VlniJknnc et Y Europe: une frégate, la Diligente: deux bâtiments appartenant à la Compagnie, le Saint- Jean-Baptiste et le Phénix: un houcre, le Saint- Louis, et deux barques longues pour servir aux reconnaissances. L'on naviguait par petites étapes, en suivant les côtes. La flotte s'arrêta successivement à Daman, à Barsobo, à Bombay, à la vieille ville de Chaoul, autrefois si florissante et alors en grande partie déserte. Le 27 janvier, elle mouillait à Goa. où elle était rejointe par le vaisseau le Breton et le houcre le Barbât, qui avaient quitté La Rochelle, en mars 1671. pour se rendre aux Indes.
L'ancienne capitale de l'Asie porlugaise, jadis nommée'la Dorér^ à cause de son opulence, quoi- ([iie déchue, élait encore une ville importante. Son port était l'un des plus beaux du monde, et les Français admirèrent ses six châteaux, ses murailles défendues par quatre cents canons, les lours de sa cathédrale, les clochers de ses églises, les campaniles de ses nombreux couvents. Ils Curent froidement reçus, et Ton ne voulut leur donner ni pilotes, ni interprètes. Les Portugais, qui se rappelaient leur ancienne prépondérance dans l'Inde, y voyaient avec jalousie les autres nations européennes. De la Haye ne séjourna que ({uelques jours à Goa, et le 12 février, il jetait l'ancre devant Calicut.
Depuis 1650, le Zamorin reconnaissait la suprématie des Hollandais. Il habitait la petite ville de Crancanor, située à seize lieues de Calicut, sur la rivière Paliport. Les Hollandais avaient bâti un ibrt en face de son palais. Aussi, en apprenant notre arrivée, avait-il formé le projet de secouer avec notre appui une domination qui lui était odieuse.
Pour le moment, il était à di.x lieues de Calicut, à Paniâny, où il célébrait une fête religieuse, l'une des plus importantes du pays. Il envoya néanmoins complimenter l'amiral et lui annonça en même temps la visite du prince héritier. De la Haye vint mouiller dans la baie de Paniâny, et deux agents de la Compagnie allèrent
trouver \o Zamorin. et l'assurer de nos intentions amicales.
Le prince héritier et son frère voulurent se rendre à bord de l'escadre. La relation de cette visite a été rapportée avec soin par un capitaine de la flotte. Le prince héritier arriva le premier avec sa suite, et fut reçu sur la Navarre, par le chef d'escadre, de Turelle, et le directeur Caron, qui l'altondaient au haut de l'échelle. Son riche costume frappa tous les regards. Il était vêtu d'une robe de brocart d'or à fleurs et portail sur la tête un turban de toile peinte aux couleurs éclatantes, au cou, un collier de grains d'or, aux oreilles « une bague d'or en forme de pyramide, grosse comme un œuf de pigeon, enrichie de pierreries très exquises » et deux ou trois bagues à chacun de ses doigts. Il avait autour des reins une ceinture d'or « de la grosseur d'un gros chapelet ». Les gens de son escorte n'avaient pour tous vêtements qu'un pagne, et étaient armés de mousquets et de coutelas. Le second prince arriva aussitôt après. Il était vêtu d'un justaucorps de couleur écarlate avec des boutons d'or; il était également accompagné d'une suite nombreuse. Près de lui se tenait un petit garçon avec une boîte d'argent remplie de bétel. Les deux princes avaient avec eux un interprète portugais; ils se rendirent dans la grande chambre du lïâtiment; de la Haye les y attendait, et pour les recevoii', il avait réuni tous ses capitaines.
Le prince liérilier se plaia^nit des Hollandais, demanda notre alliance et offrit soixante^ mille hommes, en disant qu'il était prêt à s'embarquer avec nous. De la Haye répondit que le roi de France n'était pas en guerre avec la Hollande, mais que néanmoins, il acceptaitses propositions. Un traité lut conclu, et le lendemain, Caron descendit à terre pour le faire ratifier par le Zamorin. Il l'ut reçu avec un grand cérémonial. Le prince héritier lui remit une bague d'or en signe d'amitié, et lui dit qu'il espérait que l'alliance qu'ils venaient de conclure « durerait autant que le soleil et la lune ». Un commis de la Compagnie, Coche, fut laissé à la cour du Zamorin, en qualité de représentant de la France, et le drapeau français était planté à l'embouchure delà rivière Paliport. Quelques jours après, le 18 février, l'amiral levait l'ancre et prenait la route du cap Comorin.
Le 21, l'on aperçut l'escadre hollandaise, commandée par l'amiral Rickloff. De la Haye eut d'abord le projet de l'attaquer, et grâce à la supériorité de sa tlotte, il était sûr de la victoire. Nous étions, il est vrai, en paix avec les Provinces- Unies. Mais les prétextes de guerre ne manquent jamais. Ne devions-nous pas protéger le Zamorin, notre nouvel allié? Néanmoins, de la Haye se laissa persuader par Caron et ne donna pas suite à son projet. Il changea de route. La flotte ne tarda pas à arriver dans les eaux de Ceyian; après avoir mouillé à Pointc-de-Galles, elle jetait l'ancre
dans la baie de Trinquemalé, le 25 mars 1672. C'est là où l'on avait décidé de fonder un nouvel établissement. La position était bien choisie.
Les Hollandais, qui avaient eu connaissance de nos projets, nous avaient prévenus, en construisant une forteresse dans la baie de Trinquemalé. De la Haye envoya deux officiers à Candy, négocier un traité avec le roi, et en même temps, il occupait dans la baie de Cotéary, située dans le voisinage de celle de Trinquemalé, deux petites îles qui reçurent les noms d'île du Soleil et d'île Caron. La baie de Cotéary paraissait réunir toutes les conditions que l'on cherchait. Elle avait deux lieues de large sur deux de profondeur. Les îlots du Soleil et Caron en' défendaient l'entrée. De la Haye donna Tordre de les fortifier, et différents travaux y furent immédiatement exécutés. Les Hollandais avaient, à Cotéary, une forteresse en palissades. Ils l'incendièrent à l'arrivée de nos vaisseaux, et prirent la fuite, en tirant quelques coups de canon. Ils virent bientôt que nous avions lintention defonder un établissement permanent: aussii,» le 28 mars, ils représentaient à l'amiral français que la baie de Cotéary leur appartenait, et ils lui ordonnèrent de partir dans un délai de huit jours. De la Haye leur répondit fièrement ; une rupture était inévitable.
Si de la Haye avait immédiatement commencé les hostilités, il aurait pu s'emparer de la baie de Trinquemalé. et en chasser les Hollandais. Il nen
lil rien^ el resta sur la défensive. Le capitaine Dargeret, qu'il avait envoyé à Candy, était revenu avec quatre eunuques, chargés d'ofl'rir aux Français les services de leur maître. Le S mai, un traite était signé. Le roi de Candy cédait aux Français les baies de Trinquemalé et de Cotéary, sous la condition que la Compagnie lui aclièterait sa cannelltr. Sur ces entrefaites, Tamiral Ricklotf entrait avec sa flotte dans la baie de Trin([uemalé, Les deux escadres restèrent en présenceTune de l'autre, et passèrent quelques jours à s'observer et à se provoquer. Pendant que nous restions dans l'inaction, l'armée de Candy, forte de 10000 hommes, attaquait la forteresse hollandaise. Il fallait prendre un parti.
De la Haye songeait à engager l'action. Caron et la plupart de ses capitaines l'en détournèrent en lui faisant observer que nous courrions à une défaite certaine ; les forces dont disposaient nos ennemis étaient bien supérieures aux nôtres. Nous avions peu de vivres : nos équipages avaient été décimés par les maladies. Notre effectif s'élevait à mille hommes; mais près des deux tiers étaient malades ou convalescents. Les Hollandais avaient huit cents matelots, cinq cents soldats, et plus de deux mille noirs, disciplinés à l'européenne. Quant aux troupes du roi de Candy, il ne fallait pas songer à trouver en elles un appui sérieux. De la Haye, (jui avait laissé passer le moment favorable, se rendit à ces raisons, et, le
0 juillet l('»7.j , il quillail, avec son escadre, la baie do Cotéary. Une petite garnison de cinquante hommes fut chargée de garder les îles du Soleil et Caron. Quelques jours après notre départ, elle était obligée de capituler, et on la conduisait prisonnière à lîatavia.
De la Haye continua sa route sans être inquiété, et le JO juillet, il arrivait à Tranquebar, où le l»ruit courait (jue la guerre était déjà déclarée entre la France et la Hollande. L'escadre se dirigea ensuite du côté de San-Thomé. Ce n'était pas le hasard qui lui faisait prendre la route de cette ville. A Surate, de la Haye avait souvent entendu parler aux Capucins de l'importance et de la richesse de San-Thomé, qui, i)ar sa position, commandait la côte de Coromandel. Depuis quelque temps, il songeait à y fonder un établissement et dans ce but, il avait cherché à se procurer divers renseignements. Depuis dix ans, cette ville avait cessé d'appartenir aux l^ortugais. Les Maures s'en étaient emparés, et elle dépendait du royaume de Golconde. Le 20 juillet 167!2, l'escadre française était dans la baie de San-Thomé. De la Haye envoya à terre deux officiers pour demander des vivres ; ils furent insultés et obligés de se rembarquer au plus vite. L'amiral était enchanté d'avoir un motif pour s'emparer de la place. Après quelques jours de pourparlers, il débarquait avec cinq cents hommes et huit pièces d'artillerie. Le 25 juillet, à six heures du matin, un
coup de canon donnnil le signal de l'allaque, et les Français se mellaient en marche. Ils étaient divisés en trois colonnes; de la Haye avait pris le commandement de la plus importante, et confié les deux autres aux capitaines de Rébré et de Rochambeau. Les Maures envoyèrent une vingtaine de boulets, qui se perdirentdans la mer. L'escadre ouvrit le feu sur la ville. IJn sergent et six soldats escaladaient le rempart et étaient suivis par le capitaine de Rébré et sa compagnie, qui se saisissaient d'une porte. Les Français pénétrèrent dans la ville ; les Maures, effrayés, prenaient la fuite. L'on en tua un grand nombre. San-Thomé était en notre possession. Le butin que l'on y fit était assez considérable : l'on trouva dans les magasins une grande quantité de munitions et vingttrois canons en fer, que les Portugais y avaient laissés.
Notre conquête était une bonne prise, et néanmoins Golbert et la Compagnie ne furent pas satisfaits. L'expédition de Ceylan, sur laquelle l'on avait fondé tant d'espérances, avait échoué. Caron, qui l'avait conseillée, avait été rendu coupable de cet insuccès. Son caractère violent lui avait fait beaucoup d'ennemis, et il était devenu suspect. Du reste, il était complètement changé. Au début, il avait montré un grand zèle pour la Compagnie: depuis l'expédition de Trinquemalé, il n'était plus le même. On le soupçonnait de trahir les intérêts des Français pour ceux
de la Hollande. De tous côtés, des plaintes étaient portées contre lui à la Chambre générale. Colbert lui signifia son rappel et, dans la crainte qu'il n'éludât son ordre, il l'invita à revenir en France pour être consulté au sujet de nouvelles entreprises. Caron obéit et s'embarqua pour l'Europe; il avait déjà passé le détroit de Gibraltar, quand il apprit les véritables intentions du gouvernement. Il rebroussa chemin et se dirigea vers Lisbonne. Il était sur le point d'entrer dans le port de cette ville, quand son navire donna sur un rocher et sombra (sept. 1675). Caron périt dans le naufrage. Ainsi finit cet homme, qui, né obscur, était parvenu par son intelligence, à s'élever à une haute situation et à jouer un grand rôle dans notre histoire d'outre-mer. On l'a accusé de trahison, et tout paraît confirmer cette accusation. Caron s'était toujours laissé guider par des raisons personnelles. Pour obéir à son ressentiment, il avait quitté le service de la Hollande et était venu offrir son concours à Colbert. En prenant la direction de la Compagnie françaiise, il espérait exercer une autorité absolue. Quand il vit qu'il était obligé de partager le pouvoir, il cessa d'être dévoué à nos intérêts. Pour s'assurer de sa fidélité, il eût fallu suivre aveuglément sa volonté.
La nouvelle de notre victoire se répandit dans les Indes et eut un. effet considéj'able. Le Zamorin de Calicut mettait ses troupes à notre disposition. A Mazulipatam, il y eut une véritable panique.
I/on (îi'oyail ([uc les Français allaiciil venir boiiihaidci- la place, et beaucoup de marchands s'(;nl'uyaient dans l'intérieur du pays, en emportant ce qu'ils avaient de précieux. Le plus dllficile n'était pas de s'emparer de San-Thomé, mais de conserver notre con([uète. Il ('allait s'attendre à soutenir la lutte contre le roi de (jolconde, désireux de rentrer en possession de sa ville, et les Hollandais, qui ne nous laisseraient pas nous établir tranquillement sur la côte de Coromandel. L'amiral s'occupa, sans délai, de mettre la place en état de défense; tous les matelots disponibles furent débarqués et formèrent un Ijataillon. L'on recruta un corps auxiliaire parmi les indigènes. L'état de l'escadre laissait beaucoup à désirer : plusieurs de nos vaisseaux n'étaient f)lus en état de reprendre la mer et avaient des voies d'eau. L'on s'efforça de les réparer, et l'on employa à ce travail lec Maures qui avaient été faits prisonniers. De la Haye s'appliqua à ramener la confiance, et dans ce but, il fit enii;ager les habitants à revenir dans leurs maisons. Les chrétiens indigènes nous étaient favorables. Le bazar fut de nouveau ouvert et les marchands vinrent y trafiquer comme par le passé. Malheureusement, l'argent manquait, et pour se procurer des ressources, nous fûmes obligés de frapper les marchandises d'un droit d'entrée, ce qui mécontenta la population.
Nous étions à peine installés, que nous étions
attaqués et (|u'il fallait combattre. L'année du roi de Golconde, forte de deux mille fantassins et de cinq centscavaliers, étaiten marche, et le G août, elle se montrait à une lieue de la ville. De la Haye alla à sa rencontre avec deux cents hommes, et grâce à notre audace, l'avantage nous resta. Cet engagement ne nous avait coûté que cinq morts et dix blessés. L'ennemi avait eu plus de deux cent cinquante hommes mis hors de combat. Un instant, de la Haye avait été entouré, et un mousquetaire fut tué à ses côtés. Ce succès donnait confiance; malheureusement, nous n'avions pas encore eu affaire à nos adversaires les plus redoutables.
En 1()72, Louis XIV avait déclaré la guerre aux Provinces-Unies. En 1075, une coalition avait été formée contre nous par l'Espagne, la Maison d'Autriche et les princes de l'Empire. Absorbé par la lutte qu'il soutenait en Europe, Louis XiV ne devait pas songer à ce qui se passait dans l'Inde. Les Hollandais s'attendaient, au contraire, depuis longtemps à la lutte, et s'y étaient préparés; ils avaient armé des navires à Batavia. L'amiral Ricklolf avait une escadre de djx-se|)l vaisseaux; il s'allia avec le roi de Golconde, qui porta à douze mille hommes l'armée qu'il avait laissée en observation devant San-Thomé. Grâce à la supériorité de leurs forces, les Hollandais ne doutaient pas de nous expulser de l'Inde.
Dès le début des hostilités, de la Haye s'était
occupé ,trapprovisioniier San-Thomc. Ce n'était pas chose facile. L'argent manquait et nous ne pouvions rien nous procurer à Madras, dont toutes les sympathies étaient pour les Hollandais. Heureusement pour nous, le gouverneur de Goudelour, Cerkan-Soudy, (jui commandait, au nom de la cour de "Vizapour, à une partie de la côle de Coromandel, s'était déclaré pour nous. L'alliance de ce prince nous fut fort utile, et ce fut lui (pii * lious fournit tout ce dont nous avions besoin. De la Haye avait voulu négocier avec la cour de (jolconde, mais il avait vu ses desseins traversés par les Anglais. Il avait aussi cherché, mais en vain, à exploiter la haine des Gentils contre les Musulmans. Quand il vit que sa diplomatie était inutile, il se prépara à la lutte. 11 avait fait brûler les fauljourgs de la ville, alin de découvrir la campagne, et s'était mis en mesure de recevoir l'ennemi.
Les Maures, au nombre de plusieurs milliers, poussaient activement leurs travaux d'attaque. Les i, 5, 6 et 7 décembre, une canonnade générale avait lieu de part et d'autre. Dans la nuit du 7 au 8 décembre, la garnison fit une sortie et chassa l'ennemi de ses retranchements en lui faisant éprouver de grandes perles. Dès le lendemain, malgré leur échec, les Maures revenaient occuper leurs positions et se préparaient à donner l'assaut. Nous les prévînmes et, le 25 décembre, uni! nouvelle sortie avait lieu. Elle était cou-
ronnce de succès. Quoique sans cesse baUus, les Maures avaient repris leurs travaux et s'étaient avancés jusqu'à cinquante mètres du rempart. Le 5 février 1675, nous mettions leurs travailleurs en fuite et, le 10 février, nous leur enlevions toutes leurs positions. Ils se retirèrent à plus de deux lieues de la place.
De la Haye voulait frapper, un grand coup avant l'arrivée de l'escadre hollandaise. Il laissa le commandement au capitaine de Rébré, il quittait San-Tlîomé avec deux vaisseaux, le Breton et \e Flamand, et arrivait le lo avril devant Mazulipatani. Il y attaquait six bâtiments maures qui se trouvaient en rade. Trois furent forcés de se jeter à la côte et les trois autres incendiés. L'amiral menaça de bombarder la ville. La cour de Golconde. effrayée, demandait à traiter et offrait de nous céder San-Thoraé. 11 fallait se hâter d'accepter ses propositions. Malheureusement, de la Haye, ignorant des usages de l'Inde, montra un entêtement qui nous fut fatal. II ne voulut pas consentir à se rendre les ministres favorables au moyen de cadeaux d'argent. Ce procédé lui paraissait indigne des yens de (juerre. L'on perdit un temps précieux en pourparlers. Sur ces entrefaites, les Hollandais parurent devant San- Thomé.
A cette nouvelle, de la Haye se hâta de quitter Mazulipatam et après avoir, en route, soutenu une violente canonnade contre quatre vaisseaux
onnemis, il rcnlrnil dans la place assiégée le 5 juillet \Cû7i.
De la Haye trouva Saii-Tliomé dans une situation désespcJrée.Nous avions, il est vrai, repoussé plusieurs attaques des Maures et nous leur avions, dans une sortie, inflii^i-é une défaite complète. Mais le 10 juin, Tescadre hollandaise avait j)aru devant la ville; elle s'était embosséc devant la place et avait commencé le bombardement. Notre feu, qui avait été meurtrier, l'avait forcée à se retirer. Néanmoins, malg'ré ce succès, la g"arnison {'tait découragée. Les vivres manquaient et, en ne voyant arriver aucun secours, les soldats se regardaient comme perdus et destinés à périr. Pour relever le moral de ses troupes, de la Haye résolut de faire une sortie générale el d'aller enlever le camp fortifié de l'ennemi, qui était situé à deux lieues de la place. Le 20 août, à onze heures du soir, il sortait de San-Thomé où il ne laissai! que vingl soldats. Notre petite armée ne comptai! que r»00 soldais, 80 matelots et iOO auxiliaires indigènes. Notre vicloire fut complète el, dans l'après-midi, l'on entra dans la ville oii l'on chaula le Te Deurn.
Néanmoins, notre situation ne pouvait qu'empirer. Les assiégeants avaient une grande supériorité numérique. L'armée de Golconde s'élevait à huit mille hommes et les troupes hollandaises comprenaient trois mille combattants, don! le tiers était européen. Rickloff parvint à intercepter
les communications de la ville avec rexlérievir et le blocus commença. C'est en vain que les Français.essayèrent, dans le courant d'octobre, de se débloquer par mer. Ce fut le dernier effort de la garnison et delà Haye « ne fit plus que harceler les ennemis, leur tuant du monde dans leurs postes mêmes ». Lo blocus se resserra de plus en plus, et Ton eut bientôt à soulTrir de la famine. Dans les deux derniers mois, les troupes en étaient réduites à se nourrir d'herbe avec un peu de riz. Le découragement était à son comble. Il fallut capituler le 6 septembre 1074. Le siège avait duré vingt-six mois.
Les conditions étaient honorables. La place était remise aux Hollandais; les troupes sortaient avec armes et bagages et devaient rentrer en France sur deux navires prêtés par Ricklofî. Le 2,') septembre 1674, de la Haye quittait San- Thomé. Le S décembre, il mouillait aux ruines de Fort-Dauphin % et le 6 mars 1675, il arrivait à Port-Louis. Il avait perdu son escadre et ramenait avec lui à peine le tiers de son eflfectif. Quoique malheureux, il fut bien reçu par Louis XIV et prit part à la guerre que nous .soutenions contre l'Europe, au mois de mai 1677. Il fut tué aux environs de Belfort en combattant à la tête d'un régiment. 11 avait trouvé une mort digne de lui.