Forl-Daupliiii nvail été évacué le 7 septembre
Ainsi se leniiiiia colle expédition sur laquelle Golbert tondait tant d'espérances et qui aurait pu fonder notre supr('Mnatie dans Tlntle. Elle demeura sans résultais et ne fut qu'un glorieux épisode de nos fastes militaires. -L'on a voulu en rendre responsables les directeurs et de la Haye. Tout en reconnaissant que la direction donné(> à la Compagnie laissait souvent à désirer et que la diplomatie de l'amiral était loin d'égaler sa bravoure, la faute doit en être principalement al tribuée à Louis XIV. Tous les elVorts (Maient concenlj-és en Europe; à Versailles, Ion ne songcail pas à ITnde. Pendant toute la campagne, l'escadre ne reçut aucun secours et aucun renfort ne fut envoyé a la garnison de San-Thomé.
Franrois Marliii. — FoiKlaU'on de Pondichci-y. La Franco j)fend piod dans l'Inde
La prise de San-Tliomé étail pom- nous un vérilable désastre. Elle allait délruirc le prestige que notre expédition avait pu exercer sur les populations de l'Hindoustan, et l'empire des mers restait à la Hollande. Les affaires de la Compagnie étaient loin d'être dans un état prospère. En 1675, le directeur Blot était mortà la peine, désespérant de l'avenir. En 1072, il était arrivé à Surate un autre directeur, (lueston, qui, bien que ne manquant ni d'énergie, ni d'habileté, n'était pas l'homme qu'il fallait dans les circonstances où Ton se trouvait. En janvier 1675, il dépeignait la situation sous les couleurs les plus sombres. Dans la rade de Surate, la Compagnie n'avait que six vaisseaux, dont trois avaient besoin de réparations urgentes, pour reprendre la mer. Le désordre était à son comble, et Gueston déclarait qu'il n'y pouvait remédier. Pourtant, il n'était pas d'avis de renoncer à l'Inde et disait que si nous n'avions pas réussi, c'est que nous avions agi sans connaissance de cause. Pour lui, le grand-écueil était la rivalité de la Hollande. Aussi, proposait-il de
s'appliquer principalement au commerce de la ■ Perse, où nous n'avions pas à redouter les Hollandais, Dans cette intention, il s'était rendu à Ispahan pour y nouer des relations commerciales. Gueston ne devait pas mettre ses projets à exécution, car la môme année, il mourait épuisé par le climat.
A ce moment, notre factorerie de Mazulipatam et nos autres comptoirs de l'Inde n'existaient plus. La situation paraissait perdue; deux hommes entreprirent de la sauver. Ces deux hommes étaient Baron et Martin.
Baron, qui était arrivé à Surate en 1071, en qualité de directeur, pouvait nous être d'un grand secours par sa diplomatie et la connaissance qu'il avait des cours d'Orient. Pendant que de la Haye et Caron faisaient l'expédition de Ceylan, il avait pris la route d'Agra. Mais la guerre, qui désolait le pays, l'empêcha de mettre son projet à exécution. Il s'était mis en rapport avec Sevo-Gi, qui fondait la puissance des Mahrattes, et négociait avec lui la cession du port de Chaoul, qui lui paraissait réunir toutes les conditions pour y fonder un établissement. Mais faute d'argent il ne put rien faire. Sur l'appel de l'amiral de la Haye, il était venu s'enfermer avec lui dans San-Thomé, et avait montré une grande activité en s'efforçant de nous créer des alliances parmi les princes indigènes. Malheureusement, ses démarches avaient été inutiles. Quand la place
tomba ^lu pouvoir des Hollandais, Baron s'était retiré à Madras, et de là, il avait gagné Surate, le centre de nos opérations.
Malgré notre échec, Baron n'était pas découragé; il voulait que la France s'établît dans l'Inde d'une façon dèlinitive. Il était d'avis de fonder un établissement sur les bords du (îange, et jugeait que la possession de deux poris nous était indispensable. Il écrivait dans ce sens, en jan\ ier KiTT), aux directeurs, et conseillait d'aclieter Bombay et de négocier la cession de San-Thomé avec la cour de Golconde. Les ministres de cette cour, séduits par notre bravoure, étaient disposés à s'entendre arec nous, moyennant quek[iies cadeaux d'argent. Baron était entré en pourparlers avec eux, et en même temps, il avait instruit ('olbert de ses démarches. Pour faire de San-Thomc une forteresse redoutable, il ne demandait que cinq ou six cent mille livres, et disait que pour la défendre, il suffisait d'y entretenir une garnison de quatre cents hommes, composée en partie de soldats indigènes. Il réclamait en môme temps l'envoi d'une nouvelle escadre et cherchait à intéresser Colbert à ses projets. IMalheureusement l'Inde ne répondait pas aux vues du ministre, qui ne voulait y posséder que f[uelques comptoirs. Aucun secours ne fut en conséquence envoyé à Baron.
Aussi, les Hollandais conservèrent leur inlluence à la cour de Golconde et les négociations au
84 CHAPITRE lïl.
sujet de San-Thomé ne tardèrent pas à être abandonnées.
Baron n'en continua pas moins la réalisation de ses projets. Sur la côte de Coromandcl, il s'était mis on rapport avec le prince ('erkan- Soudy et était venu lui rendre visite à Goudelour, sa résidence habituelle. ('erkan-Soudy nous offrait son alliance et, pourvu qu'on lui donnât des subsides pour l'entretien de cinq mille cavaliers et de deux mille fantassins, il se faisait fort de nous mettre en possession de San-Thomé. De plus, il promettait de s'emparer du royaume de Golconde et de placer sur le trône un nabab de ses amis, qui se serait reconnu vassal de la France. Baron s'empressa d'instruire le gouvernement français de ces propositions. Il ne reçut aucune réponse. Jusqu'au dernier moment, il espérait que Louis XIV n'abandonnerait pas l'Inde, et que la cour de Versailles jetterait les yeux sur l'Extrême- Orient, et finirait par comprendre l'importance qu'un empire colonial pourrait avoir pour l'avenir du pays. Aussi, fut-il cruellement déçu, (juand il connut la vérité. Il resta néanmoins à son poste, et mourut à Surate, en IGSo, épuisé par le climat et les soutVrances morales. C'était une grande perte pour la France. Baron avait deviné l'inlluence que l'Exlrème-Orienl devait un jour rxercer sur les destinées du monde. Il prévoyait que tôt ou tard, une nation européenne ferait la conquête de l'Inde, et il avait espéré que la ]''ro ice serait cette
nation. A lui appaiiienl l'iionnour d'avoir ouvert la voie que Dupleix devait suivre un siècle plus tard. Son successeur et le continuateur de son œuvre fut François Martin.
François Martin est le véritable fondateur de rinde; ce fut lui qui prépara la France à jouer le r(Me brillant qui lui élail réservé. Martin élait né en I()54,à l'aris, dans le quarli(>rdes Halles. Fils d'un riche marchand d'épices, il n'avait que seize ans, lorsqu'il perdit son père. Sa famille le jeta sur le pavé, et il se trouva livré à lui-même, sans ressources et sans protecleur. ]*endant douze ans, il fut iï'arçon de bouticpie; puis il se maria. Peu après, il perdait l'emploi qui le faisait vivre. La Coippagnie des Indes venait de se fonder. Martin lui offrit ses services, et partit [)our .Madagascar. 11 ne tarda pas à se distinguer, et fit une expédition à soixante lieues dans l'intérieur de l'île, ('aron l'emmenait avec lui dans l'Inde et lui donnait pour mission de se rendre dans le golfe Persi(iue, afin d'y nouer des relations commerciales. Martin prit part à l'expédition de Ceylan, et se rendit ensuite à Mazulipatam pour y diriger la factorerie que nous avions fondée dans cette ville. Lorsque San-Thomé fut assiégé, il vint s'enfermer dans la place, et déploya une grande habileté diplomatique. Aussi, de la Haye dit-il, en parlant de lui : « Il est homme d'esprit ; s'il fût arrivé plus tôt, il aurait l)ien servi. J'avais besoin d'un tel homme. »
Pendant le siège, Martin avait noué des relations avec le gouverneur des possessions du roi de Vizapour, dans le Carnatic, Cerkan-Soudy, et en avait obtenu de nombreux secours en vivres et en munitions. En 167"», les directeurs de la Compagnie lui avaient conseillé de profiler des bonnes dispositions de ce prince pour se faire céder un coin de territoire qu'ils puissent appeler leur propriété. ^lartin avait goûté cet avis, et il était arrivé à obtenir la concession d'un terrain, (pi'il s'était empressé de faire occuper, en y envoyant un agent, nommé de l'Epinay. Telle fut l'origine de Pondichéry. Quand le siège de San- Thomé commença à se tourner en blocus, de la Haye proposa à Martin de se rendre à l^ondichéry, afin de ravitailler la place. L'entreprise était des plus difficiles. Le 15 janvier 1674, dans la soirée, Martin parvint à tromper la surveillance des Hollandais et à prendre le large; le 1 i, c'està-dire le lendemain, à quatre heures du soir, l'on mouillait en rade de Pondichéry. A peine débarqué, Martin trouvait le moyen de faire passer trois bateaux de riz aux asssiégés, ce qui permettait à ces derniers de prolonger la résistance.
La concession où nous nous étions réfugiés était située au nord de (loleroon, près delà rivière de Gingi: elle n'avait que quatorze cents brasses de circuit. Les Danois avaient autrefois possédé un comptoir dans le voisinage, et l'on y voyait encore les ruines d'une maison qu'ils avaientjcon-
struilo. La position olaitbien choisie. iMarlinn'nvait avec lui que soixante Français; mais de nouveaux colons arrivèrent dans le courant de l(»7i. Sur notre demande, Cerkan-Soudy nous accorda l'aulorisation de fortifier notre concession. Les travaux qu'on y exécuta durent ôtre peu considérables, puisqu'ils ne coûtèrenlque sept cents écus. L'on alïerma raldé(> de Pasquinambat, siluéc à un ([uart de lieue. Quarante maisons y furent construites, et l'on mit en culture des terres abandonnées. Des tisserands indigènes vinreni s'y fixer, et bientôt il se forma un petit village. Le nom de Pudicliéii {nouveau vil/ogr), qui était. celui du lieu, où se trouvait notre établissement, devint Pondichéry, désignation sous laquelle l'on a toujours désigné la capitale de nos possessions dans l'Inde.
Les opérations connncrciales étaient forcément bornées, du moment que les Hollandais nous fermaient en quelque sorte la mer. Aussi, notre colonie était encore insignifiante. Les maisons étaient des cabanes construites de roseaux, et In loge de la Compagnie était (^ouverte de chaume. Ce ne fut qu'en I68(» que Martin fit bûtir deux magasins en briques et quelques autres édifices. Il avait remarqué que les exportations de l'Inde consistaient principalement en pièces d'étoffes, et avait compris que cette branche de commerce pouvait devenir poumons une source de prospérité. Aussi, ne cessait-il d'engager les colons fran-
çais et indigènes à fabriquer des lissns. L'on suiA it ses conseils, et des ateliers ne tardèrent pas à s'élever. Des ouvriers venaient en même temps se fixer dans notre ville ils y étaient attirés par l'exemption de tout impôt, qui leur était accordée pendant un an. Un certain nombre de marchands s'engageaient à habiter Pondichéry, sous les conditions avantageuses qu'on leur assurait pour leur trafic. Notre établissement commençait à devenir un centre commercial.
L'on obtint des résultats presque immédiats. Il y avait à peine six semaines que nous étions en possession de l'aidée de Pasquinambat, que déjà l'on y fal>riquait cent cinquante pièces de toile par mois. En 1076, c'est-à-dire deux ans après rétablissement sur la côte de T-oromandel, les magasins de la Compagnie en contenaient pour un million de livres, et Martin écî'iAait qu'il pouvait en livrer autant, chaque année et même plus. Il donnait on même temps une description détaillée de la colonie, en en faisant ressortir les avantages., et parlait du brillant avenir qui pouvait s'ouvrir pour elle, si on voulait le seconder. Depuis la prise de San-Thomé, les directeurs n'étaient plus habitués à recevoir de bonnes nouvelles de l'Inde. Aussi, ces renseignements leur causèrent-ils une vive satisfaction.
Pondichéry avait été fondé à une époque qui était loin d'être favoralde à la colonisation. La guerre était à l'élal permanent, et des Ijandes de
pillards parcouraioni l»> pays. Il y avait à craindre que noire (Hablissonienl ne tentai leur cupidité. Il fallait une Ibrce (•a[)able de l'aire respecter la nouvelle ville, et d'en assurer la sécurité. Dans celte circonstance, Martin, (jui n'avaifavec lui (jue quchpu^s Européens, s'adressa à son ami C-erkan-Soudy, et lui demanda l'autorisation de recruter des soldats indigènes. Gerkan-Soudy y consentit, et lui donna ménu^ (rois cents de ses hommes. Martin en fit non seulement des soldats, en les disciplinant à l'européenne, mais il les transforma en colons. Il concéda im morceau de terre à chacun d'eux, les encouragea à hàtir des maisons et à fabriquer des étofles et des tissus. De cette manière, les soldais, tout en assurant la défense de la ville, Iravaillaient à la colonisation et contribuaient à la prospérité de Pondichéry.
De grands dangers allaient bientôt menacer notre établissement. Au dix-huitième siècle, l'Inde était un champ de bataille et, à chaque instant, l'on assistait à des révolutions où des empires s'élevaient et d'autres étaient renversés. A cette époque les Mahrattes commençaient à devenir une puissance redoutable, et leur chef, Seva-Gi, cherchait à agrandir son royiume par des conquêtes successives. A mesure que les provinces et les villes tombaient en son pouvoir, il élargissait le cercle de ses opérations. En 1676, il s'élançait sur le Garnatic. Tout cédait devant lui, et notre
allié Cerkan-Soudy, qui avait voulu lui résister, était vaincu et tombait en son pouvoir. Seva-Gi j)ortait partout la ruine et la désolation : il menaçait d'anéantir l'établissement que les Français avaient fondé, en donnant pour raison qu'ils étaient les amis de Cerkan-Soudy. La situation était critique, il ne fallait pas songer à soutenir le choc de Seva (ii. C'est ce que comprit Martin. Il eut recours aux négociations. La connaissance (ju'il avait des conrs de l'Inde lui avait appris que tout était possible par la diplomatie.
Un Brahme, qui liabilait Pondichéry, reçut la mission d'aller trouver Seva-Gi, et de lui représenter que les Français ne lui étaient pas hostiles, et (juils n'avaieni (iniiii but, vivre paisiblement afin de pouvoir se livrer au commerce. Un présent de cinq cents pagodes acheva de faire entendre raison au farouche conquérant, qui, du reste, ii'élail pas pressé d'attaquer les Européens. Il n'avait contre eux aucune animosité personnelle. Il accorda un firman par lequel il permettait aux Français de résider à perpétuité 'dans la ville qu'ils avaient bâtie, à condition ([uils ne prendraient aucun parti dans les guerres qui agitaient le pays. Il leur confirma en outre la possession du territoire qu'ils occupaient, moyennant un léger tribut dont Martin ne tarda pas à s'affranchir. Du reste, Seva-Gi fut bientôt obligé de se porter vers le nord, pour combattre les Mon2K)ls. Il mourut, peu après, en 1080, et
Pondichéry fut bicMitôt délivré (run danger permanent.
A partir de ce moment, nos affaires marchèrent tran((uillernent. Ccrkan-Soudy nous abandonna le revenu des terres du <listrict de Pondichéry, el nous lit une cession absohie de la ville ellemême. Martin s'attachait à développer la colonie, en y augmentant la population. C'est pourquoi il attirait les indigènes, donnait une plus grande importance à la fabrication des tissus, faisait construire des maisons, des magasins, ouvrir des bazars, afin de faciliter aux marchands le débil de leurs marchandises, et établissait des pêcheries sur la rivière de Gingi. Le but qu'il se proposait était de gagner la confiance et les sympathies des populations, en respectant leurs coutumes et leurs usages, et de faire considérer les Franeais comme des amis et des protecteurs. Sa politique élait toute différente de celle des Portugais (>t des Hollandais. Les Portugais avaient dominé par la crainte; les Hollandais regardaient l'Inde comme un marché où l'on venait s'enrichir. JMartin, sans oublier que les établissements qu'il fondait, devaient être de nouveaux débouchés pour notre commerce, y voyait aussi le moyen de répandre' notre influence. Aussi, avait-il pris à tAche de cimenter les relations amicales qui existaient entre les Français et les indigènes.
A cette époque, les campagnes du Carnatic étaient sans cesse parcourues par des partis de
Maures et de Mahrallos, qui en venaient aux mains à chaque instant, et souvent des escarmouches avaient lieu sur notre territoire.. Une bande de pillards vint un jour nous enlever un troupeau de cinq cents vaches. Nous étions en quelque sorte toujours sur le qui-vive. Aussi, eu lOSO, Martin sétait adressé à Sambadgi, le fds de Seva-Cli, et en avait obtenu Tautorisation de forlitier Pondichéry, qui était une ville ouverte. 11 fil bâtir un fort qui avait la forme d'un carré irrégulier. C'était un ouvrage construit en briques, sans fossés, ni glacis, et flanqué de quatre tours. Si ces travaux de défense pouvaient résister à une attaque des indigènes, ils n'étaient pas en état de soutenir un siège contre une armée régulière.
Il ne fallait pas s'attendre à trouver à Pondichéry laspect d'une capitale ; ce n'était qu'une petite ville de province. La rade présentait un grand inconvénient. Les vaisseaux étaient obligés de mouiller à une demi-lieue, au large. Les chaloupes ne pouvaient approcher de terre qu'à une grande portée de fusil, à cause de la mer qui s'y brisait avec une telle furie qu'il eût été dangereux (le vouloir aborder. Pour le transport des marchandises, il fallait avoir recours aux indigènes et à leurs bateaux plats, connus sous le nom de schelingues, et dont ils se servaient avec la plus grande dextérité. Sur le rivage se trouvaient deux citernes, qui servaient à alimenter la
ville. Malin et soir, les femmes y venaient puiser de Teau et l'apportaient sur leurs têtes, dans des cruches de terre. Ce petit détail montre que notre colonie était encore peu considérable. Aussi, ne lallait-il pas y chercher des monuments. Son principal édifice était le fort, dont nous avons précédemment parlé, et- qui servait de logement au gouverneur et aux employés de la (compagnie. A l'ouest de la forteresse était le jardin public. Il était bordé par un marais, qui, en y entretenant l'humidilé, lui donnait une grande fertilité que les colons avaient su utiliser. L'on y cultivait les légumes nécessaires à la consommation locale et, tout en étant une promenade, il servait de potager. En dehors du fort, il y avait un certain nombre de maisons habitées par les Européens ; elles n'avaient qu'un étage. Quant h celles des indigènes, elles étaient éparses, çà et là, sans alignement et ne méritaient guère que le nom de huttes.
Les P'rançais n'étaient pas nombreux dans la colonie ; on en comptait environ deux cents. Plusieurs d'entre eux étaient mariés avec des métisses portugaises. Pour la plupart, ils étaient au service de la Compagnie et s'adonnaient au commerce. Aussi, l'agriculture était-elle un peu négligée. Les colons se bornaient à élever des oies, des canards, des poules, des porcs ou des moutons. Les chevaux étaient rares, et la Compagnie n'en possédait que quatre. Les bœufs
servaient de bêtes de trait, et le gouverneur n'avait pas d'autre attelage, quand il sortait en voiture^
Les commodités d'une ville d'Europe étaient inconnues à Pondichéry. Martin donnait luimême l'exemple de la frugalité et vivait avec ses officiers. Il tenait table ouverte, et se faisait un plaisir de recevoir les Français, qui étaient de passage dans la colonie. Comme sa politique avait pour principe le respect des usages et des coutumes des indigènes, la tolérance religieuse était plus grande dans notreétablissement quedans les autres possessions européennes. Les Musulmans aussi bien que les Gentils y avaient le libre exercice de leur culte. Au point de vue spirituel,- Pondichéry relevait de l'évêque de San-Thomé, et tout d'abord n'avait eu qu'une église, placée sous le yocable de Notre-Dame des Anges, et desservie par les Capucins, qui depuis 1070, s'étaient établis dans le pays. Les Jésuites n'arrivèrent qu'en IG9(I. Les missions du Carnatic furent bientôt regardées comme les plus florissantes de l'Inde.
Le commerce prenait chaque jour de l'importance. Les exportations consistaient principalement en toiles peintes, poivre, coton, soieries . et salpêtre. Tous les mardis, il y avait un marché considérable, qui attirait en moyenne dix mille indigènes. L(^ numéraire y était aussi commun (pie dans une foire d'Europe : l'on y
vendait même à crédit. Aussi, les transactions présentaient-elles une animation (jui étonnait, lorsqu'on se rappelait que notre élahlissemenl, sur la côte du (<oromandel, ne datait que de quelques années. Martin ne recevait pourtant aucun secours de la mère patrie, mais par son activité, il suppléait à tout. A partir de 1681, époque à laquelle Baron était tombé malaçle, il avait pris la direction générale des affaires. 11 voulait relever le comptoir que nous avions fondé à Mazulipatam, et qui avait été détruit pendant le siège de San-Thomé. Dans ce hut, il se rendit à la cour de Golconde, dans le courant de 1681; ses efforts furent couronnés de succès, el, en 1692, nous avions à Mazulipatam une factorerie qui devint bientôt le siège d'un trafic considérable. L'intérieur du pays, le Deccan commençait à s'ouvrir pour nous. Aussi, loin de désespérer de l'avenir, Martin l'envisageait avec confiance.
Le Bengale avait aussi attiré notre attention. Dès 1675, Bourreau-Deslandes, qui devait devenir le gendre de Martin, s'était rendu dans cette région, et y avait obtenu, moyennant la somme de quatre cent une roupies, la concession d'une aidée, située dans le voisinage de Baroguichempour. Notre nouvelle acquisition ne comprenait qu'une vingtaine d'arpents. Elle se trouvait au fond d'une belle anse, sur la rive droite d'un affluant du Gange, à trois lieues d'Hougly, où les
Hollaudais possédaient une riche factorerie. L'on y bâtit une loge, l'on y fit quelques constructions, et le nouvel établissement fut désigné sous le nom de Chandernagor, du sanscrit Trhondranagara, « ville de la lune ». Les Hollandais cherchèrent à nuire à notre nouvelle colonie. Grâce à l'appui du vice-roi du Bengale, nous n'eûmes rien à craindre et, en KWS, lerapereur Aureng- Zeyb nous concédait définitivement le territoire où nous nous étions établis. Chandernagor était fondé. Néanmoins, il progressa lentement, et pendant longtemps, son commerce se réduisait à peu de choses. Il fallut attendre trente el quelques années pour que notre nouvelle colonie devînt une ville tant soit peu importante.
Nous cherchions à fonder d'autres factoreries au Bengale. En KiSl, un de nos agents,'Duplessis, remontait le Gange et obtenait du grand Mogol l'autorisation de posséder des comptoirs dans les provinces de Bahar et d'Orissa. Nous nous étions établis à Balaçor, ville située sur le golfe de Bengale, et qui était alors le siège d'un commerce assez actif. Les Portugais y venaient en grand nondïre, et en avaient fait un centre important. Malheureusement, les ressources restreintes dont nous disposions nous forcèrent bientôt à abandonner ce comptoir. Du reste, pendant longtemps, notre situation, dans cette partie de l'Inde, fut assez précaire, et durant plusieurs années, les navires que nous envoyions remonter
le Gange, naviguaient sous le pavillon portugais, qu'ils regardaient comme une meilleure protection que celui de la France. Martin n'avait pas oublié Geylan. Mieux que personne, il appréciait l'importance de cette île. Aussi avait-il résolu d'en faire la conquête, et, dans ce but, il s'était mis en rapport avec le roi de Candy, et assuré de son alliance. En même temps, il ne cessait d'écrire à la Compagnie pour l'engager à fonder sur cette terre un établissement, qui nous aurait donné une station maritime de premier ordre.
Mais pour exécuter ces projets et créer notre puissance coloniale dans l'Extrême-Orient, deux choses étaient indispensables, l'argent et la paix. La situation de la Compagnie, malheureusement, n'était pas brillante. Elle végétait depuis 1678. En 1071, elle possédait vingt-six vaisseaux; en 1085, elle n'en avait plus que douze. De J675 à 1084, l'on n'avait construit aucun bâtiment à Lorient, et toutes les opérations de la Compagnie s'étaient bornées à expédier quatorze navires dans l'Inde. En 1084, les chambres particulières de Bordeaux, de Nantes, de Lyon et de Rouen avaient été supprimées comme inutiles. Les actionnaires s'étaient laissés aller à un profond découragement. En outre, la paix ne devait pas durer, et le traité de Nimègue, conclu en 1678, n'était qu'une trêve. L'Europe s'était liguée, à Augsbourg, contre Louis XIV. La guerre avait recommencé en 1088. Non seulement elle allait
paralyser le commerce, en suspendant toute expédition, mais elle allait encore être transportée dans l'Inde. Il fallait nous attendre à voir attaquer nos établissements, que l'on abandonnait systématiquement, malgré les supplications de Martin.
Les Hollandais s'étaient au contraire préparés à la lutte : ils disposaient de forces considérables. Dès le début des hostilités, ils s'emparèrent de deux vaisseaux de la Compagnie, qui avaient pris la mer, dans l'ignorance où ils étaient de la déclaration de guerre. Leur cargaison était estimée à plus de deux millions cinq cent mille livres. C'était une perte considérable. En 1690, une escadre française, forte de six vaisseaux, et commandée par Duquesne-Guitton, avait paru dans l'Inde; après êlre restée quelques jours dans la rade de Pondichéry, elle se rendait aux environs de Madras, pour échanger quelques coups de canon avec la flotte hollandaise.
Après avoir croisé quelque temps sur les côtes du Bengale et du Pegou, elle reprenait la route de l'Europe. C'était une campagne inutile, et l'expédition navait servi qu'à attirer l'attention de nos ennemis. Martin comprenait la gravité de la situation, et dans ses lettres, il ne pouvait dissimuler ses inquiétudes, et ne cessait de demander des secours. L'abandon où on le laissait le faisait cruellement souffrir. Néanmoins, (juoiqu'il ne se
ru aucujie illusion, il ne s'en prépara pas moins à la résistance.
Dès 1090, notre colonie avait été menacée d'un bombardement. Après le départ de Duquesne, les Hollandais pensèrent qne le moment était venu pour eux de s'emparer de Pondichéry. Leur flotte comptait dix-neurvaisseaux de ({uarante à soixante canons, et leur armée quinze cenis soldats, deux mille matelots, quarante-huit pièces de canon, avec plusieurs milliers d'auxiliaires indigènes que le gouvernement de Batavia avait à sa solde. Malgré leur supériorité numérique, nos ennemis s'adressèrent au chef des Mahrattes, et recherchèrent son alliance. Ram-Raja fut d'abord indigné de cette proposition ; mais versatile comme le sont tous les Orientaux, il oublia ses anciennes relations d'amitié avec les Français, et s'engagea à fournir des vivres aux assiégeants. Quant aux Mongols, ils avaient vendu la ville de Pondichéry aux Hollandais, moyennant la somme de cinquante mille pagodes; ils envoyèrent même un corps de troupes, qui resta en observation. Nous nous trouvions complètement isolés.
Martin s'attendait depuis longtemps à être attaqué; aussi, avait-il pris ses précautions. La place avait été approvisionnée, et, en 1691, l'on avait envoyé à San-Thomé les femmes, les enfants inutiles. Bien pénible, la situation de Martin; il avait construit une ville, jeté les bases de notre puissance dans l'Indie, et il voyait que l'édifice
qu'il avait eu tant de peine à élever était sur le point de s'écrouler.
Pour résister aux forces considérables de nos ennemis, il n'avait que six canons, .deux cents Français et trois à quatre cents indigènes. Martin et ses compagnons savaient qu'ils ne devaient compter sur aucun secours, et cependant, il n'y eut pas chez eux la moindre défaillance. Le gouverneur avait communiqué son ardent patriotisme à tous ceux qui l'entouraient', et l'on s'était préparé à une résistance énergique.
Le 25 août 1695, l'escadre ennemie était en vue. Les Hollandais étaient commandés par l'un de leurs meilleurs généraux, Laurent Pit. Ils débarquèrent et établirent leur camp à un quart de lieue de la ville, qu'ils isolèrent par terre et par mer. Une de leurs batteries n'était quà une portée de mousquet de la forteresse. Le 50, au matin, ils s'ébranlèrent, et dans la journée eut lieu une violente escarmouche, qui dura près de quatre heures. Le 51, l'on se canonna de part et d'autre. L'église des jésuites était le principal objectif de l'ennemi. Martin l'avait fait occuper par soixante soldats, dont les deux tiers étaient des indigènes, et en avait confié le commandement au lieutenant de vaisseau de la Comme. Le 1'=' septembre, les Hollandais commençaient à battre cette position avec leur artillerie, et un de leurs boulets tua le lieutenant de la Comme. Une panique s'empara de nos soldats qui, pour la plu-
part, prirent la lïiilc et coururent se réfugier dans le fort. Les !2 et 3 septembre, Pondichéry eut beaucoup à soulï'rir. Grâce à la supériorité (le leur artillerie, les Hollandais causèrent de i^rands dégâts à la place. Malgré leur petit noml)re, les Fiançais tenaient ferme, et pendant la nuit, ils rci)araient les l)rcclies des remparts, au moyen de sacs de terre. Le 4 septembre, il y eut un feu continuel de mousqueterie et d'artillerie. Le soir, la ville n'était plus qu'un amas de ruines; il étail impossible de prolonger plus longteuips la résistance. Aussi, Martin denuuida à parlementer, et, le ('» septembre, une capitulation était signée. Pondichéry était remis aux Hollandais. La garnison sortait avec les honneurs de la guerre : les Français devaient être envoyés en Europe et les soldats indigènes pouvaient se n^irer où bon leur semblait. Martin fut conduit à liatavia; il y fut entoure du respect de nos ennemis. Le gouverneur voulut qu'il logeât dans son palais, et les principaux habitants s'empressèrent de rendre hommage au courage malheureux.
Les Hollandais conliaissaient la valeur de leur nouvelle conquéle et la considéraient comme l'une des meilleures places de l'Inde. Aussi, la (lest inaient-ils à être la capitale de leiu^s positions sur le continent. Dans ce but, ils la fortifièrent en y construisant de solides bastions, et s'occupèrent aussi de l'embellir en y achevant plusieurs
édifices que nous avions commencé à bâtir. La Compagnie hollandaise pensait si bien avoir acquis Pondichéry d'une façon définitive, qu'elle avait fait graver ses armes sur les portes des maisons.
Grâce à son éloignement, Chanel ernagor n'avait pas eu à redouter les attaques des Hollandais ; mais notre commerce fut complètement anéanti au Bengale. Le pavillon français ne disparut pas cependant de la mer des Indes. Une escadre de cinq vaisseaux, commandée par le capitaine Daudennes, était partie de Lorient, en février 1092, et était revenue en mars 169i, après être allée à Surate. Ce voyage n'avait pas été heureux : un bâtiment avait été capturé en route par les Hollandais, et un autre, qui était charge d'une riche cargaison, englouti par un cyclone. De plus, le capitaine Daudennes apportait la triste nouvelle de la prise de Pondichéry. En 1695, la Compagnie s'était décidée à faire un nouvel armement et avait expédié six navires dans l'Inde. Le capitaine de Serquigny accompagnait le convoi avec trois vaisseaux de guerre, afin do le protéger. Au mois de mars 1690, l'escadre arrivait à Surate. La peste venait d'éclater dans cette ville. De Serquigny n'y fit qu'un court séjour. En présence de la supériorité de nos ennemis, il renonça au Bengale et revint en Europe. Il ne ramenait qu'un seul des navires qu'il était chargé d'escorter. Les cinq autres se trouvaient à Su-
raie au moment où le Grand Mogol avait mis l'embargo sur tous les bâtiments chnHiens qui se trouvaient en rade. Ils avaient été surpris, et étaient obligés d'attendre la révoeation de cet ordre. Des pirates anglais avaient capturé des pèlerins musulmans, ([ui se rendaient à la Mecque, et la cour de Delhy usait de représailles. Cet événement eut pour effet de suspendre les préparatifs d'une nouvelle expédition.
Pendant que Pondichéry devenait une possession hollandaise, Martin et ses compagnons arrivaient en France. On leur (it une réception encourageante. Le ministre et les directeurs prenaient plaisir à entretenir <f ce Français de vieille roche », comme l'appelle un contemporain. Le roi lui avait accordé des lettres de noblesse en 1092; il allait bientôt lui conférer la dignité de chevalier de Saint-Lazare (1701). L'on était ému quand Martin racontait le siège de Pondichéry et parlait de l'avenir qu'il rêvait pour la colonie. L'on commençait à comprendre l'importance de l'Inde. Pour le moment, il n'y avait rien à faire. Nous étions en guerre avec l'Europe. L'Angleterre et la Hollande avaient la supériorité sur mer, et nous réduisaient à l'impuissance. Nous étions forcés d'attendre la paix.
La paix fut signée à Ryswick, en 1697. Pondichéry nous était rendu. La Compagnie des Indes résolut de s'occuper activement de ses établissements. Malheureusement, sa situation financière
ne lui permettait pas de faire de grands sacrifices. La guerre lui avait causé de graves préjudices : elle y avait perdu seize vaisseaux. Eu outre, l'excès des réglementations el la mauvaise direction donnée à ses entreprises lui avaient été funestes. Dès 1682, Colbert avait, sur sa demande, porté atteinte à son monopole, et autorisé des particuliers à faire le commerce de l'Inde, en se servant de vaisseaux de la Compagnie. La mort de Colbert, en 1085, la priva dun puissant protecteur. Le marquis de Seignelay lui succéda en qualité de c/ief perpétuel et de président pour le roi. A sa mort, en 1690, ce fut le comte de Pontchartrain. En 1684, dans le but de procurer des capitaux à la Compagnie, on avait voulu forcer les intéressés à verser les deux derniers tiers de leurs souscriptions. Cette contrainte effraya beaucoup d'actionnaires et produisit un mauvais effet. L'on eut recours à divers expédients. L'on augmenta le nombre des directeurs, et l'on força les actionnaires à fournir en argent le quart en sus de leurs actions . tout fut inutile. La confiance ne se commande pas. Notre commerce restait languissant, et nos factoreries en étaient réduites à un trafic assez restreint. Aussi, qu arrivait-il? Les agents de la Compagnie attendaient l'arrivée des vaisseaux pour faire des achats, ils réunissaient des marchandises dans un court délai, et souvent se rendaient acquéreurs de produits qui se vendaient difficilement en France. Il en résultait que.
l/lNDE FRANÇAISE. 105
quelquefois, une partie de la cargaison se trouvait perdue.
La Compagnie avait, en outre, à lutter constamment contre l'hostilité qu'elle rencontrait en France, et il en résultait pour elle le i)lus grand préjudice. L'on divisait les produits de l'Inde en deux catégories : la première comprenait les épices, les drogueries, le salpêtre et la soie écrue; la seconde catégorie les étoffes de soie, de coton, d'écorce d'arbre, les toiles peintes et les mousselines. L'on partait de cette idée fausse que la Compagnie avait été uniquement fondée pour fournira la métropole les produits de la première catégorie, qu'on ne pouvait se procurer qu'en s'adressant à l'étranger. Quant à ceux de la seconde catégorie, l'on pensait pouvoir s'en passer. L'on disait que notre pays avait des produits analogues qui devaient les remplacer, et l'on regardait leur importation comme funeste à nos manufactures.
Colbert avait eu soin de ménager les intérêts du commerce français, en frappant de droits protecteurs les marchandises qui venaient de l'Inde.
L'édit de 16G41esavait soumises à un tarif, qui variait suivant leur valeur et leur qualité. Plus lard, l'on éleva ce tarif, et bientôt l'on alla jusqu'à prohiber complètement certains produits, qui pouvaient faire concurrence à notre industrie. Les exportations de Surate consistaient principalement eu toiles peintes. La Compagnie en
avait introduit un grand nombre, et leur usage commençait à se répandre. Cette importation donna lieu à une véritable révolution économique. Des fabriques se fermèrent, et Lyon, qui occupait plus de neuf cents ouvriers, n'en employa bientôt plus que six cents. De tout côté, l'on dcmandail rinterdiction des toiles peintes qui eut lieu à partir de 1685. La factorerie de Suratenefit plus que végéter. Pour obéir aux réclamations de l'industrie, le gouvernement limitera l'importation des étoffes de soie brodées d'or et d'argent, à I r)00 000 livres par an, et permettra seulement aux ports de Rouen et de Saint-Valéry de recevoir des toiles blanches. En 1701), l'on ira jusqu'à prohiber les mousselines.
L'on voulait restreindre le rôle de la Compagnie à l'importation des épices, qui n'était pas suffisante pour donner lieu à un commerce considérable. L'on songea alors à faire le trafic des cafés; mais ce trafic était encore peu important. Le café n'était pas encore entré dans les habitudes, et en 17 JO, sa consommation annuelle ne dépassait guère un million de livres. Aussi, la situation de la Compagnie était-elle déplorable. Elle perdait son crédit, même à Paris, et vivait d'emprunts dont elle était obligée de payer les intérêts à un taux très élevé. C'est en vain que le roi lui donnait 4 millions pour l'indemniser des pertes qu'elle avait éprouvées pendant la guerre. En 1097, l'on voulait expédier un armement, et
pour se procurer les ressources sulTisantes, l'on força les intéressés à rapporter leurs anciens bénéfices, sous peine de perdre leurs droits à toute répartition. Les dettes de la Compagnie s'élevaient alors à 1 1 millions de livres. En 1699, le commerce de l'Inde avec la France; alleignail à peine .") millions de livres, dont 'iàOOOUO pour les exportations et 400 000 pour les importations. Dans la situation où elle se trouvait, la Compagnie ne pouvait songer à exploiter tous les pays dont le monopole lui avait été concédé. La Chine était de ce nombre. Les actionnaires, qui se voyaient dans l'impossibilité d'user de leur privilège, pensèrent faire une bonne opération, enabandonnant en 1698 le commerce du Céleste Empire à une nouvelle Compagnie qui venait de se fonder et s'intitulait Compagnie de la Chine. La fameuse association, qui avait pensé s'emparer du trafic de tout l'Extrême-Orient, en était réduite, à Pondichéry, à la factorerie de Surale et à ses comptoirs du Bengale.
En 1698, Martin était retourné dans l'Inde, avec quatre vaisseaux de guerre et plusieurs bâtiments de la Compagnie, (^ette escadre arriva à Pondichéry au mois de mai 1699, et le 9 octobre de la même année, la place nous était remise par les Hollandais. Martin avait avec lui plusieurs officiers, des ingénieurs, deux cents soldats européens, des munitions de guerre, des canons et tout ce qui est nécessaire à un établissement. Il
se mil à l'œuvre el transforma la ville. Prévoyant l'importance qu'elle prendrait plus tard, il voulut la construire sur le modèle d'une grande cité. II lira les rues au cordeau, les traça de manière que les maisons, qui devaient être bâties, puissçnl concourir à sa régularité et à sa beauté, et fil élever un palais pour le gouverneur et un bazar. Sa politique attira beaucoup d'indigènes, marchands, tisserands, teinturiers et peintres sur toile, qui venaient fixer leur résidence dans notre colonie, certains d'y trouver sécurité et protection. Dès 1701, Pondichéry était devenu notre capitale officielle dans l'Inde. Le gouverneur général était assisté d'un conseil souverain, composé de cinq membres. Le premier était juge au tribunal de la diaudrie, le second commissaire des troupes, le troisième avait la surveillance des magasins, le quatrième la direction des armements maritimes, et le cinquième, en qualité de procureur général, avait spécialement pour mission de défendre les intérêts de la Compagnie. Le commerce et l'industrie commençaient à prendre de l'importance. La sage administration de Martin ne tarda pas à porter ses fruits, cl à sa mort, en 1700, la population de Pondichéry ai)procliait de 50 000 âmes.
A son retour dans l'Inde, Martin s'était parfaitement rendu compte de la situation, et dans un rapport du ]-> février 1700, adressé à Ponlchartrain. il faisait connaître létal des ditférentes
nalioiis européennes, dans rExIrôme-Orlenl. La paix de Ryswick marquait une nouvelle période. La Hollande avail perdu sa suprémalie, mais elle restait toujours une grande puissance commerciale. Martin avait remarqué que les pf)pulations lui étaient désallectionnées, et qu'en cas de guerre, il nous serait facile de nous emparer de Batavia et de Malaca. Nous pouvions abattre la prépondérance de notre rivale. Les Portugais conservaient une certaine réputation. L'Angleterre prenait de l'importance. Elle possédait plusieurs factoreries dont la principale était à Surate. Bombay dans la mer d'Oman, Madras et le fort Saint-David sur la côte de Coromandel lui appartenaient. Au Bengale, Calcutta, fondé en 1686, n'était encore qu'un village. Si les Anglais ne jouaient pas encore un rôle aussi considérable que les Hollandais, ils disposaient de nombreux capitaux. C'était eux qui dans l'Inde apportaient le plus de numéraire.
Surate était toujours la grande cité commerçante. Martin disait, en parlant de cette ville, « que l'argent y coulait plus qu'en aucun lieu du monde ». Aussi conseillait-il à la Compagnie d'y améliorer son commerce. Pour lui, nos comptoirs devaient avant tout fournir à la France les produits nécessaires à sa consommation et qui lui manquaient. Il pensait qu'il ne fallait pas trop compter sur le commerce à' Inde en Inde, pour en retirer des profits assurés. Pour le moment, ce
trafic ne pouvait donner lieu qu'à un cabotage sans importance. Martin ne cessait de déployer une activité incroyable, et cependant sa position n'était pas facile. Il avait à lutter contre la rivalité des fonctionnaires civils et militaires, qui formaient en quelque sorte deux camps ennemis l'un de l'autre. La question des rites maJahares vint aussi troubler la colonie. A Pondichéry, il y avait un assez grand nombre de chrétiens indigènes qui descendant des anciens chrétiens de San-Thomé en avaient conservé certains usages qu'ils mêlaient à la pratique du christianisme. C'est ce qu'on appelait les rites mahibares. Le clergé français les attaquait comme un reste de gentilité. De leur côté, les chrétiens indigènes les défendaient comme des coutumes particulières à l'Église de l'Inde et n'altérant en rien l'unité de la foi. De là, des controverses et des luttes passionnées. En France, on attachait peu d'importance à Pondichéry, et les secours qu'on y envoyait étaient insignifiants. Néanmoins, malgré ses nombreuses préoccupations, le gouverneur suffisait à tout, et, quoique affaibli par l'âge, il se multipliait. Aussi ses contemporains disaient avec raison en parlant de lui qu'il uvait une violente passion, Varnoiir du pays.
Martin ne bornait pas ses vues à Pondichéry. Par ses soins, un comptoir était fondé à Calicut, notre commerce encouragé à s'étendre au Bengale, et l'on essayait de rendre à notre établisse-
ment son arlivilé d'nulrofois. Nous chorcliions môme à 'nouer des relations avec la Perse et riman de Maskate. Malheureusement, la paix, qui était indispensable pour le succès de nos entreprises, ne fut pas de longue durée.
En 1701, la succession d'Espagne avait été ouverte, et la guerre avait commencé pour ne se terminer, qu'en 171."». Notre colonie ne fut pas attaquée. L'Angleterre avait concentré ses forces en Europe el en Amérique. Les Hollandais se bornèrent à faire quelques démonstrations, et employèrent les troupes dont ils disposaient dans les Indes à réprimer les insurrections qui éclatèrent à Java et aux Célèbes. Martin, qui voyail le danger qu'il y avait pour Pondichéry à un nouveau siège, profita de ces circonstances et, le !27 janvier 1700, il signait avec le gouvernement de Batavia une convention en vertu de laquelle les deux nations s'engagèrent à considérer comme zone neutre le littoral compris entre Négapatam et la pointe des Palmes. Grâce à ce traité, la ville de l^ondichéry n'avait rien à craindre. Dans les autres parties de l'Inde, les hostilités se réduisirent à quelques rencontres sans importance.
Pendant la guerre de la succession d'Espagne, les relations de la France avec l'Inde furent des plus restreintes. La mer avait cessé de nous appartenir. Aussi, le commerce était-il languissant, et les bénéfices que la Compagnie pouvait réa-
112 CHAPITRE m.
liser insuffisants pour subvenir aux dépenses. Notre crédit était tellement affaibli que nous ne pouvions emprunter à Surate qu'aux taux de 9 et 10 pour 100, tandis que la Compagnie hollandaise trouvait facilement des prêteurs à 4 1/2. Si la mer nous était fermée, il nous restait l'intérieur du pays. Au contraire des Hollandais et des Anglais, nous étions sympathiques aux populations. Il nous aurait été facile de nous emparer d'un trafic important et de nous créer une clientèle politiciue parmi les princes de l'Inde et de commencer à fonder notre empire colonial. Mais, pour mettre ces projets à exécution, il eût fallu avoir une bonne direction à Paris et des capitaux suffisants. Malheureusement, la Compagnie avait épuisé toutes ses ressources, et, de plus, elle était obérée. Elle devait 1 400 000 livres à Surate, 500 000 au Bengale et 450 000 à Pondichéry. Aussi nos établissements étaient-ils condamnés à vivre misérablement, tant que durerait cette situation.
Néanmoins, Martin ne désespéra jamais de la colonie. Il avait confiance dans l'avenir et pensait que la crise que traversait Pondichéry était passagère. Selon lui, la ville qu'il avait fondée était appelée à jouer un grand rôle. Cette idée le soutenait au milieu de ses vicissitudes : une grande joie lui était réservée avant de mourir. En 1701, l'on avait commencé à construire à Pondichéry une citadelle flanquée de cinq gros bastions et bâtie sur le modèle de celle de Tournay. Quand
I/INDE FllANr.AISK. 113
la consii'uclion lui Ic^rminéc, une (-(''rémonio vint consacrer la nouvelle forteresse, el la bénédiction eut lieu avec solennité, le 25 août 1700. L'on chanta le Te Demn e\ VE.raudlat; une procession lit le tour de la ville, et l'on lirait le canon à mesure qu'elle passait sur chaque bastion. Le vieux patriote pouvait s'endormir content; la capitale de l'Inde française était fondée. Martin survécut peu de temps à son 'triomphe et mourid en décembre I70(î. Son acte; de décès que nous reproduisons est le plus bel éloge (|ue l'on puisse faire de lui. 11 est ainsi rédigé : « Aujourd'hui 7)\ décembre 1 70.", j'ai enterré, dans la forteresse de Fort-Louis, M. François Martin, général et gouverneur de Pondichéry, après avoir reçu les sacrements de l'Eglise. Pondidiérij lui a obligation de ce qu'il Cf^t aujourd'/iui. Signé : F. Laureni d'Angoulesme, capuc. miss, apostolique et custode indigne. »
La mort de Martin était un malheur pour Pondichéry. Ses successeurs immédiats, Dulivier et Hébert, n'avaient rien de ce qu'il fallait pour diriger une œuvre aussi difficile que celle qui leur était confiée et, de plus, leur administration donna lieu à de nombreux scandales. Ce fut Dulivier qui remplaça Martin, en remplissant par intérim les fondions de gouverneur jusqu'au mois de juillet 1708, époque à laquelle Hébert arriva d'Europe. Dulivier ne s'était jusqu'alors fait remarquer que par la jalousie (|u'il avail con-
eue à l'égard de Martin. Son passage aux affaires fui déplorable. Les terres n'étaient pas affermées et les comptoirs tenus d'une façon irrégulière. De plus, par sa maladresse, le nouveau gouverneur froissait les indigènes, et en même temps, par son caractère fier et hautain, il dégoûtait du service les agents de la Compagnie et semait partout la division.
Hébert avait quelque entente des affaires coloniales. Mais il était cupide, violent et arbitraire. Au début, il affectait un grand zèle pour les intérêts de la Compagnie, ne parlait que d'économie, et cherchait à augmenter les revenus, en donnant à ferme le bétel, le tabac, le change de la monnaie et en mettant en location les terres inoccupées. Dans le but de faire parler de lui, le nouveau gouverneur poursuivait avec acharnement la destruction des armoiries de la Compagnie hollandaise qui existaient sur les portes de quelques maisons de Pondichéry. C'était puéril, et cependant, Hébert, dans les lettres qu'il adressait aux directeurs, se vantait de cette action, comme s'il avait assuré l'avenir de nos établissements. 11 n'avait pas tardé à montrer son caractère envieux et jaloux. La réputation de Martin lui portait ombrage. Aussi, s'efforçait-il de la calomnier ot voulait-il représenter l'administration du fondateur de Pondichéry, qui avait toujours été des plus intègres, comme déplorable, et ayant donné lieu à de nombreux abus. En agissant ainsi, il
rroyail arrivera se l'aire considérer eoinmc nécessaire et devenir l'homme indispensable. En 1715, Hébert quittait la colonie et faisait un voyage en Europe, il lut remplacé par Dulivier qui reprit le gpuvernemcnt en son absenc^e. En 1715, il était de retour, mais il devait bientôt être rappelé à la suite d'un acte odieux dont il se rendit coupable. Il y avait, à Pondichéry, un riche courtier au service de la Compagnie, nommé Naniapa. Hébert l'accusa de malversations, et sous ce prétexte il le fil fouetter publiquement, condamner à trois ans de prison, et confisqua ses biens. Cette infamie souleva l'indignation générale. Au mois d'août 1718, Hébert était destitué et appelé en France, et ai)rès un procès scandaleux, condamné à payer une indemnité aux enfants de Naniapa dont l'innocence avait été reconnue.
Si la direction donnée à nos établissements élait défectueuse, Pondichéry restait néanmoins un centre mporlanl. La vilalilé de la ville fondée par Martin était si grande que, malgré les crises ((u'elle avait eu à traverser, sa population augmentait. En I 7 l(i, elle approciiait de soixante mille âmes. L'industrie s'y développait et les pièces de coton, les jjroderies, les soieries donnaient lieu à un trafic qui, chaque jour, prenait de Timporlance. La France expédiait des vins, des eaux-devie et des draps. Le Languedoc, la Provence, le Daui)hiné, le Poitou et la Bretagne étaient les provinces avec lesquelles Pondichéry avait le plus
de rapports. Malheureusement notre marine était tombée, et les habitants de la colonie étaient souvent obligés d'avoir recours pour leurs transports aux vaisseaux des Anglais de Madras. Nos autres établissements étaient loin d'être dans une situation aussi satisfaisante. Chandernagor n'était qu'un village et son commerce presque nul. La factorerie de Surate avait pour ainsi dire cessé d'exister. Nous avions perdu tout crédit dans cette ville. Un jour, les Banians, dont nous étions les débiteurs, s'adressèrent directement au roi pour réclamer le paiement de leurs créances. Ils regardaient la Compagnie comme insolvable. A INIazulipatam, nous n'étions plus représentés que par trois employés européens, et l'agent qui dirigeait la factorerie du Cabinet, avait pris la fuite en emportant les fonds qui lui étaient confiés. De son côté, la Compagnie de la Chine végétait. Aussi, malgré la prospérité relative de Pondichéry, notre commerce s'affaiblissait de jour en jour dans l'Extrême-Orient, et en France l'on avait à peu près oublié nos possessions de l'Inde.
Jamais la Compagnie ne s'était encore trouvée dans un état aussi critique. Sa situation semblait désespérée. Elle avait fait perdre aux intéressés leurs capitaux, contracté en France des emprunts considérables, et dans l'Inde, elle devait plus de quatre millions. En 1708, elle déclarait qu'elle était dans l'impossibilité de payer ses dettes. La
même année, les actionnaires, qui se voyaient réduits à l'impuissance et incapables de faire des armements, permirent à un négociant, nommé ('rozat, d'équiper deux navires, moyennant une ])rime de IT) pour 100. G'élail pour la Compagnie l'abandon de son monopole. Kn 1711, une ordonnance royale lui imposait l'obligation de payer à ses créanciers chirographaires le tiers de ce qui leu-^r était dû. Le monopole accordé par l'édit de i(><ii était de cinquante ans et devait expirer en 171 i. L'on ne pensait pas que la Compagnie, qui traînait une existence misérable, demanderait la prorogation de son privilège. C'est cependant ce qui eut lieu; les intéressés espéraient des jours meilleurs. Le 29 septembre 17 M, un édit royal prorogea le monopole de la (Compagnie pour une période de dix ans, à partir du I'' janvier 171.'). Comme les actionnaires étaient dans l'impossibilité de faire quoi que ce soit, ils cédèrent leurs droits, pour dix ans, à une association de négociants de Saint-Malo. Malgré les espérances qu'ils avaient tout d'abord données, ces derniers ne purent exploiter leur monopole, et ils y renoncèrent au bout de trois ans.
La prorogation du privilège de la Compagnie ne pouvait donner aucun résultat, et aussi, pendant sa durée, l'Inde française semblait être condamnée à languir. Notre commerce s'ailaiblissait de plus en plus dans l'Extrême-Orient et, pour l'anéantir, les Hollandais et les Anglais vendaient
à perte. Il ne fallait pas songer à soutenir la concurrence et à entrer en lutte avec eux. Nous avions perdu notre crédit ainsi que notre prestige. Notre situation paraissait désespérée, les populations indigènes commençaient à douter de notre puissance et à nous considérer comme une nation sans autorité. Le rôle de la Compagnie semblait être fini, et chacun attendait sa ruine, quand Law parut avec son système. Ce fut une véritable révolution. Tout changea immédiatement et la Compagnie brilla d'un éclat qui. jusqu'alors, lui avait été inconnu.
Law. — La Conipagiiio perpétiiollo. — Lonoir. CoïKiiuMo de Maho.
John Law(Hait le fils d'un riche orfèvre d'Edimbourg. Familier dès son enfance avec les opéra- Lions et l'escompte, le mécanisme de la banque d'Angleterre l'avait frappé. Il étudia l'organisation de la banque d'Amsterdam et rêva de créer une nouvelle puissance, le crédit. Dans les temps primitifs, le commerce s'était borné à échanger des marchandises contre d'autres marchandises. Dans la suite, pour faciliter ces relations, l'on avait eu recours à un étalon, le numéraire. Law se demanda pourquoi il n'}' aurait pas une nouvelle période, où l'on se servirait d'un signe conventionnel , sans valeur par lui-même, et pourquoi l'État n'imiterait pas ce que font certains particuliers, qui emploient le bille.t et la lettre de change, et ne ferait pas usage d'un papier qui serait une simple promesse. Le crédit serait alors fondé.
L'organisation financière de l'État paraissait également vicieuse à Law. Pour lui, l'État qui ne produisait rien et empruntait devait produire el prêter, et par conséquent se faire banquier. Le trésor public serait alors une banque de dépôt et
d'escompte, émettant du papier monnaie, avec cours forcé, pour les rapports entre lui et les particuliers. Le crédit serait alors garanti par un fonds de valeurs correspondantes aux valeurs nominales. La banque percevrait les revenus publics et les particuliers viendraient y déposer leur argent. L'État se substituerait aux prêteurs et en prêtant à des conditions modérées, il faciliterait les moyens de parvenir à la fortune. Tel est le fameux si/stème dont riiistoire est intimemenl liée à celle de la Compagnie des Indes.
Law était venu en France à la paix, en 171 \. Louis XIV avait laissé un triste héritage à son successeur. La situation était déplorable. Law proposa son syslèrnr et prétendit aA^oir trouvé le remède que Ton cherchait. Il fut autorisé à créer une banque de dépôts et d'escompte qui devait émettre des billets au porteur, payables en espèces, au cours du moment. Le capital de la banque comprenait six millions représentés par douze cents actions. L'entreprise fut couronnée de succès. L'on s'empressait de se servir du nouvel établissement de crédit, et la confiance reparaissait. Le i décembre 1718, la nouvelle institution était déclarée Banque royale. Law allait poursuivre l'application complète de son système. La banque créait des ressourc-es nouvelles : il fallait les employer au moyen d'une grande compagnie de crédit qui absorberait toutes les forces du pays. La banque et la compagnie ne feraient ([u'un et
toute la nation doviendrait un corps de commci'eants, un Etat qui fi'rait lui-même le commerce, n'ayant pas à craindre de manquer de capitaux ni à redouter la concurrence, se livrerait à un trafic considéraltie et se créerait des revenus imporlants a^■ec lescpiels il pourvoirail aux services publics. On pourrait diminuer Timpôl, peul- (Hre même le supprimer. C'était là où le système tombait dans l'erreur. La compagnie de commerce devait être fatale à la banque.
La France possédait de vastes territoires, en Amérique, et entre autres la Louisiane, (le pays manquait de po])ulation, et n'avait pour habitants que des tribus indiennes et quekiues trappeurs ou rares colons. Law le regardait comme fort convenable pour la mise à exécution de ses projets. Aussi accepta-t-il avec plaisir l'offre de la Louisiane qu'il s'engageait à coloniser. Une compagnie se forma bientôt au capital de cent millions, tlivisé en deux cent mille actions de cinq cents francs chacune, à fournir en billets de l'État. La nouvelle société s'intitulait Compcujnii' (/'Occident. Law possédait la compagnie qui étail le complément de son système. Désireux d'étendre ses opérations, il se rendit acquéreur des droits de la compagnie du Sénégal et la réunit à celle d'Occident ainsi que la société qui avait été établie pour la pêche du corail sur les côtes des l'^tats barbaresques ; il obtenait en même temps kl concession de la ferme des tabacs, et celle
des mines de sel d'Alsace et de Franche-Comté. Les actions de la Compagnie, qui tout d'abord avaient baissé de moitié, ne tardèrent pas à remonter, et elles avaient regagné leur pair au mois de mai 171 y.
Law eut alors l'idée de réunir à la Compagnie d'Occident l'ancienne Compagnie des Indes Orientales, ainsi que celle de la Cliine. Il pensait cpie la Compagnie, devenue universelle, absorberait tout le commerce de la France en dehors de l'Europe, et donnerait lieu à des bénéfices considérables. Le Régent avait adopté ses projets et un décret royal, en date de mai I7I9, en ordonnait l'exécution. Cet édit constatait la décadence de la Compagnie des Indes Orientales et supprimait son privilège ainsi que celui de la Compagnie de la Chine, La Corfipagnie d'Occident avait désormais le droit exclusif de commercer avec les pays situés à l'est du cap de Bonne-Espérance, c'est-à-dire avec les îles d'Afrique, la Perse, l'empire INIogol, Siara, la Chine, le Japon et les mers du Sud. Un dernier édit établissait que la nouvelle Compagnie serait appelé la Cornjinr/nie dea Indes et prendrait les armes de la Compagnie d'Occident.
Law était autorisé à émettre cinquante mille actions au prix d'émission de cinq cent cinquante francs. Après le décret de fusion, Ion décida que, pour se rendre acquéreur d'actions nouvelles, il fallait posséder une valeur quadruple en actions
de la Compagnie d'Occidonf. Olle combinaison qui p'ermettait l'arliat d'aclions uoiivelles soulemenlà ceux qui possédaient des actions anciennes, avait pour résultai de l'aire rechercher ces dernières et de leur donner une hausse considérable. Aussi, leurs détenteurs réalisèrent d'énormes bénéfices. La spéculation allait bientôt recevoir une nouvelle impulsion. Le 2'» juillet 1719, la (lompatçnie prenait à i'erm(^ pour neuf ans la fabrication de la monnaie, au prix de cinquante millions payables au roi, dans un délai de quinze mois. Les actions atteignaient en ce moment mille livres. Pour payer les cinquante millions qui étaient le prix d'achat de la fabrication de la monnaie, la Compagnie était autorisée à émettre cinquante mille actions nouvelles au taux nominal de cinq cents francs. Mais l'on décida qu'elles ne seraient livrables qu'au taux de mille livres. De plus, pour les obtenir, il fallait prouver que Ton était en possession d'une valeur quintuple en anciens titres. La hausse ne s'arrêta plus, et les actions de la Compagnie triplèrent de valeur.
Enivré par le succès, Law voulut encore une fois faire un pas en avant. U offrit, au mois de septembre 1719, de se charger de la perception de tous les impôts et de prêter à 7) pou.r 100 une somme de 12U0 millions, destinée à rembourser les dettes de l'État. Cette otfre fut acceptée. La Compagnie avait tous les impôts directs ou indirects et les receveurs généraux étaient supprimés.
Pour réaliser les 1200 millions qu'elle olïrait de payer, la Compagnie l'ut autorisée à émettre des actions au porteur, donnant droit aux bénéfices. Lon fit une nouvelle émission de 240 000 actions qui, au lieu de valoir 500 francs, en valaient 5000. Les premières actions arrivaient à ce chifTre. L'on décida qu'elles ne pourraient ôtre payées qu'en billets de l'État ou en assignations du garde du Trésor. Pour placer les actions, on résolut de les olîrir au public au cours de leur émission, et de les vendre j)ar séries aux (închères, à la porte du palais que la Compagnie possédait rue Vi vienne.
La fièvre de la spéculation s'empara de Paris. Bientôt, il ne fut plus question que d'entreprises commerciales et coloniales et des bénéfices qui allaient être réalisés. Le charlatanisme, auquel on avait eu recours pour émettre les actions, avait enflammé les imaginations et disposé à la crédulité. Quand la Compagnie des Indes fusionna avec celle du Mississipi, l'illusion ne connut plus de bornes et devint presque de la folie. Les cafés avaient fait leur apparition sous Louis XIV. Aparlir de cette époque, ils remplacèrent définitivement les cabarets. L'on s'y réunissait, et l'on parlait des profits que chacun espérait réaliser. La Louisiane était l'objet de toutes les conversation, et l'art de la réclame était porté à ses dernières limites. La crédulité du public ne fut jamais exploitée avec tant d'impudence. On fai-
sait circuler des estampes, représentant l'arrivée au Mississipi, au milieu d'un paysage en('lianl(>ur. Jj'on y voyait des montagnes remplies d'or, d'argent, de cuivre et de plomb. Les annonces les plus chimériques n'éveillaient pas le moindre scepticisme. Les contes des Mille et une Nuits, (jue (lalland venait de traduire et les voyages de Chardin en Perse, avaient l'ail l'aire connaissance avec l'Orient. Lesproduclionsdes isd-sei les richesses des Indes alimentaient toutes les conversations. L'agiotage et la spéculation s'étaient donné rendez-vous darts la rue Quincampoix, devenue légendaire. Toutes les classes de la société se livraient à un agiotage cfï'réné ; des fortunes se faisaient en im instant. C'est alors que le mot de millioiuiaire fut créé. Ouant à Lavv, sa popularité était immense. 11 méditait des projets plus ou moins chimériques, entre autres, celui de créer un ])ni-t (le mer à Paris. Pour le public, c'était un être fantastique.' Sur son passage, l'on criait : « Vive monseigneur Law n. 11 était au faîte de la puissance.
Il était bien évident (pie la valeur attribuée aux actions ni^ devait pas toujours durer et qu'elles baisseraient du moment où des gens avisés voudraient réaliser. (Test ce qui arriva à la fin de 1719. Law eut recours à divers expédients. L'on parvint ainsi à arrêter les actions sur la pente de discrédit entre neuf et dix mille. Elles en avaient valu jusqu'à vingt mille. Ce n'était (ju'un temps
d'arrêl. L'on voulait réaliser à tout prix. Law continua la lutte, et prit plusieurs mesures, telles que la refonte générale des monnaies, et le cours l'orcé des billets de banque, dans lé but darrêter la baisse du papier, ("était inutile ; la confiance ne se commande pas, el rien ne pouvait arrêter la (iuite du système. Law fit accepter au Régent une mesure qu'il pensait être le salut. La ('compagnie prenait en main l'administration de la Ban- (pie et le Roi était garant des billets. Les billets de dix francs étaient remboursés en numéraire. Le Roi concédait à la (Compagnie cent mille actions, qui lui appartenaient, au prix de neuf cents millions. La valeur des actions était irrévocablement fixée à neuf mille livres.
il était inutile de songer à résister au courant. Le 21 mai 1720, le taux des actions était ramené à cinq mille livres, et les billets de l'État réduits de moitié. Law avait perdu tout crédit, et c'est en vain (juil puJjliail, dans le Mercure (jalant, des lettres apologiques, afin de ramener les esprits. La situation ne faisait qu'empirer. La (Jlompagnie offrait d'abandonner ce qui lui revenait de l'impôt, si on voulait la décharger des neuf cents millions qu'elle devait au Roi. On lui accorda ce (ju'elle demandait. Malgré les etTorts de Law, la Banque marchait à sa ruine. Elle fut bientôt obligée de suspendre ses paiements, si ce n'est pour les billets de dix francs. Une catastrophe était imminente. La Compagnie offrit alors de retirer de la
circiilalion, dans l'espace d'un an, six cents millions dé billeis, si on voulait lui concéder la perpétuité de ses privilèges commercianx. i.e gouvernement accepta, et la Compagnie, devenue (Compagnie perpétuelle, émit cinquante mille nouvelles actions. Son union avec la Banque «Hait rompue. Tout le .système s'écroulait. Law tomba ; il quitta la France poursuivi par les malédictions, et s'en alla mourir à Venise, en IT'iO, dans un état voisin de l'indigence.
L'œuvre de Law ne périt pas tout entière. La Compagnie subsistait et conservait tous ses privilèges commerciaux. Déjà, en i7'J0, dans le but de lui venir en aide, le gouvernement lui avait concédé les droits qu'une société particulière, fondée en 1698, avait à Saint-Domingue. On lui confirma la jouissance du commerce des castors, au Canada, le monopole du tabac et, en 1725, (•(dui (le la vente du calV'. En IT^'J, on lui avait concédé les comptoirs de la côte de^ Guinée. Elle restait ainsi une grande association privilégiée et gardait les Indes, le domaine d'Occident, ainsi que toutes ses autres possessions territoriales.
L'on s'occupa ensuite de la situation financière, qui fut mise au net. La Compagnie était devenue une société particulière, au capital de cent douze millions, divisé en cinquante-six mille actions qui lurent fixées à deux mille livres chacune. Leur trafic fut, en même temps, régularisé, et reçut un caractère officiel. C'est l'orii^ine du cours de
la Bourse. L'administration de la Compagnie fut réorganisée et un arrêté du ÔO août 17'2r) vint la régler d'une manière définitive. Cet arrêté instituait douze directeurs Les affaires de la Compagnie étaient divisées en douze départements; à la tète de chaque département, était un directeur. Huit syndics, nommés par l'assemblée générale, surveillaient l'administration et avaient voix délibérative dans les assemblées des directeurs. Chaque année, une assemblée générale se réunissait pour examiner le bilan. Tous les (juinze jours, se tenait une assemblée particulière composée du contrôleur général des finances, de quatre inspecteurs nommés par le Roi, des huit syndics et douze directeurs. Sa mission consistait, principalement, à examiner l'emploi des fonds. Rien ne fut négligé pour relever la Compagnie. Le Roi lui donna deux millions et le revenu de la loterie pour l'indemniser des perles qu'elle avait faites. La paix existait et l'on comptait sur une reprise des transactions commerciales. Le gouyernement pensait, qu'une fois débarrassée des opérations financières, l'association chargée du trafic avec l'Inde allait s'ouvrir de nouveaux débouchés. En I7î25, la situation de la Compagnie fut clairement établie. Ainsi se termina cette entreprise, l'une des plus étonnantes qui aient jamais existé.
Pendant que la Compagnie était absorbée par ses spéculations, elle ne pouvait guère s'occuper
l'iNDK française. 129
(le rindc. .Ius(iircii IT'iO, notre comiiieice clans le llaul-Oricnl fut à peu près nul, et tout ce (pio l'on pouvait l'aire, c'élaiL d'assurer l'exislencc des (•t)mploirs que nous y avions fondés. Kn 17 IS, Hébert avait été remplacé |)ar de la Prévostière. L(> nouveau gouM'rneur élail d('']»()nr\n d'amljitiou el remaniait le poste qui lui était confié comme une tâche fort lourde et au-dessus de ses lorces. L'on était à la veille de traverser une crise; sa nomination fut néanmoins accueillie avec joie. Hébert avait, })ar son arbitraire, falii;ué la population. Durant les dernières années, les agents de la Compagnie avaient montré une grande incurie. Aussi, la situation de la Compagnie n'était pas brillante. Les fortifications de Pondichéry n'avaient pas été entretenues et avaient besoin de réparations. Les magasins tombaient en ruines. Le numéraire était rare, et les vaisseaux qui venaient en rade trouvaient difficilement à vendre leurs cargaisons.
De la Prévostière remédia à ce qui était le plus urgent. Pour lui , tout ce qu'on pouvait faire, en attendant des jours meilleurs, c'était d'assurer l'existence de la colonie. Peu favorable aux idées nouvelles, il s'attachait à suivre les anciens errements. Un meml»re du Conseil, Lenoir, avait proposé de s'adonner à la culture du coton, pensant que la production de cette matière première constituerait, tôt ou tard, une branche importante d'exportation que l'on pou-
130 ghapitrp: iv.
vait assurer à llnde. De la Prévostière s'opposa à ce projet, et, à ses yeux, Lenoir était un visionnaire. Son administration^ du reste, devait être de courte durée : il mourut en 1721, et ce fut Lenoir qui lui succéda.
Pendant que, par suite de la ruine du .système, notre commerce allait être pour ainsi dire anéanti, voyons ce que devenaient les autres nations qui avaient fondé des établissements dans l'Inde. Les Portugais avaient perdu toute influence. Goa dépérissait de plus en plus, et Diu qu'ils avaient repris en 1717 était une ruine. Le Portugal avait eu beau recouvrer son indépendance en KHO, il n'avait pas retrouvé son ancienne prospérité. Son commerce s'affaiblissait de jour en jour et son rôle était fini. Les Hollandais restaient toujours une puissance maritime importante; toutefois, les mers de l'Extrême- Orient avaient cessé de leur appartenir exclusivement, et, quoi({u"ils eussent commencé la conquête de Java, et que Batavia lut devenu une grande cité, leur décadence avait commencé. Il leur devenait de plus en plus difficile de soutenir la concurrence étrangère, et les profits, qui autrefois les enrichissaient, se réduisaient de plus en plus. Les Provinces-Unies n'étaient plus, comme autrefois, l'entrepôt universel des nations, et leurs marins ne jouaient plus le rôle d'intermédiaires de l'Europe. L'Angleterre avait fait de sérieux progrès dans l'Inde. Elle possé-
(liiil Mqdras cl, Bombay, drjà deux villes imporlantes; quant à Calculla, il n'était encore qu'un village, à peu près ignoré. Les Anglais avaient ('•tendu leurs relations cl créé de nouveaux comploirs. Les nombreux capitaux dont ils disposaient leur permettaient d'agir. Leurs vaisseaux se multipliaient. La Compagnie anglaise éfail encore restée une association purement commerciale, mais elle n'allait pas larder à devenir une puissance militaire. Les Danois continuaient de se livrer à un commerce actif et leur ville de Tranquebar çtait toujours un entrepôt important.
D'autres nations se montraient pour la première fois dans l'Inde. Ln 1718, une Compagnie pour le commerce du IlaïU-Orienl s'était for^iée à Ostende, et, en 1120, un vaisseau de cette ville occupait Koublon, à vingt lieues de Pondichéry, ' et y fondait un établissement. En 1719, u-ne Compagnie des Indes avait été créée à Trieste, et la -Maison d'Autriche avait obtenu une concession au Bengale. Des vaisseaux prussiens paraissaient dans l'océan Indien, principalement au Bengale, et l'on prêtait au roi de Prusse l'intenlion de fonder des factoreries sur les rives du Gano-e. Les Suédois allaient organiser une nouvelle Compagnie des Indes. A partir de 1750, des vaisseaux polonais se montrèrent sur les côtes de l'IIindouslan, et essayèrent, à diverses reprises, dé nouer des relations commerciales avec les indigènes. De son côté, la Russie manifestait déjà
liiilenlion de s( -ni parer de la roule des Indes, et, dans ce but. elle allait, en 1 7'29, sij^ner un traité avee la Perse. Tous les Etats de rEurope se donnaient, de nouveau. rende/,-vous dans rExtrème- Oiient.
Lenoir. qui avait suceédi- à de la Prévostière. en qualité de g-ouverneur, était dans Flnde de- ])uis plusieurs aimées et se rendait compte de Tétat de nos ('-tablissenients. Sa loyauté (Hait grande. Pour lui, une société de eonnnerce devait vivre sur le crédit, et avant tout faire honneur-à sa signature. Il voyait que notre réputation avait faibli, et il n'avait qu'un but, la relever en j)ayant les dettes de la Compagnie. Grâce à lui, la colonie parvint à un degré de prospérité (|u"elle n'avait |)as encore connu. En 1720, la Compagnie des Indes avait été réunie à celle dOccident. Conliante dans le succès, elle comptait sur l'avenir et avait ex[)édié à Pondichéry trois vaisseaux chargés non seulement de marchandises européennes, mais aussi de matières d'or et d'argent. Lenoir, qui n'avait que des ressources fort restreintes, n'était pas préparé à larrivée de ces navires; il fut |)ris au dé- ]>ourvu.
(Tétait cependant un événemenl heureux. Une partie des sommes <|ui avaient été expédiées fut employée à payer les dettes de l'ancienne Compagnie dans les places où nous avions des compvoirs. Aussi, les vaisseaux partirent avec une car-
r/lNDE FRAXCAISK. 13H
<>aison (jiii n^'-lail iiiillciiir'iil en i-a|»|)«>rl, avec Ir-s avances' (|ui avaionl été laites.
Lenoif pensait ([ne eet envoi allail hicnlôl (Mre suivi d'antres plus importants. Les directcMirs 1 avaient assuré de nouveaux arrivages. 11 se décida à l'aire dc! nouveaux achats, afin de pouvoir l'aire dc^s expéditions en France. Sur ces entrelaites, le système de Law \int à ei'onler el une crise terrible» éciala à PondieJK'rv. Ouand cet événement fut connu dans llnde, ce fut une eonsternation g(''nérale dans nos établissements.
Les Anglais répandaient partout le bruil *\\\o nous étions ruinés. Le crédil de la colonie était engagé dans les marchés que nous avions conclus. Or, nous n'avions ni argeni, ni marchandises. L'on recueillit alors les fruits de l'administration de Lenoir. La confiance qu'il avait su inspirer sauva Pondichérv. Les marchands indigènes, avec qui nous avions traité, conscntircMit à attendre el voulurent bien patienter. La parole du gouverneur était pour eux une garantie. L'on connaissait la cause qui l'empêchait de tenir ses engagements, et l'on se rappelait que, précédemment, il avait employé les subsides qu'il avait reçus d'Europe, à payer les dettes de l'ancienne (-omi)agnie. L'on put apprécier tout le mérite d'une administration dont la probité élait la principale qualité. Pendant deux ans, l'on ne fit aucune expédition dans l'Inde, et la pénin-ie était graiule à Pondichi-rv. Lenoir fui admirnlile dans
ces circonstances; il tâchait de porter remède aux niisères dont il était témoin, et se prodiguait; rien ne pouvait labattre, et pourtant, il avait été cruellement éprouvé. La chute du Système de Law l'avait ruiné. Ses malheurs privés le laissaient impassible. « Je m'en consolerais, écrivait-il, si jetais seul. » Tout ce qu'il demandait, c'est qu'à son retour en France, on lui assurât un emploi qui lui permit de vivre avec sa famille. Mais il ajoutait qu'il resterait dans rinde, tmit que sa 'présence y serait jugée nécessaire. Pour récompenser ce désintéressement, digne des temps antiques, la Compagnie, se faisant l'écho de médiocrités jalouses, accusa Lenoir d'intrigues et de malversations.
La chute du Système avait eu pour nous des efTets désastreux. Notre crédit avait été ébranlé, et il fallait attendre qu'un certain temps s'écoulât, pour que la confiance put renaître. En France, l'opinion publique n'était pas favorable à la Compagnie, que l'on regardait comme un débris du Système. Les intéressés trouvèrent heureusement un protecteur dans le contrôleur général Orry, qui persuada au cardinal de Fleury qu'il était de notre honneur de favoriser nos établissements dans l'Inde. Grâce à cet appui, notre situation ne tarda pas à s'améliorer.
De 1727) à 1726, la Compagnie envoya chaque année trois ou quatre vaisseaux, chargés de marchandises. Le commerce de notre colonie se
relevait ^radiiellomenl ; la crise élnil l(>rminée. Dos rapjîorts réguliei's s'établissaient avec Moka et les Philippines. Nous avions un comptoir à Canton, et notre Cactorcrie de Mazulipatam prenait de rimportance.
Malheureusement, si notre situation commerciale s'améliorait, on. se trouvait en présence d'autres difficultés. Le gouverneur et le conseil étaient l'objet de dénonciations continuelles. En 1727), Lenoir avait été oblig-é de se rendre en France, pour se justifier d'attaques calomnieuses. 11 avait été remplacé par Beauvallier de Cour- (lianl, (pii précédemment avait administré l'île lîourbon et était au courant des afïaires coloniales. La direction (ju'il donna à nos intérêts fui toujours inlelligente. Ainsi que son prédécesseur, il eut à lutter contre les difficultés et se plaignait qu'au lieu de lui envoyer des hommes laborieux, on lui expédiait des jeunes gens de hinuvcma lête, qui, parleur inconduite, pouvaient être une cause de troul)]es dans la colonie. Les ordres religieux, établis à Pondichéry, étaient d'un g'rand secours. On manquait d'ingénieurs et d'architectes. Le capucin Louis construisait des magasins, et le jésuite Loupias faisait fondre une belle cloche et plusieurs pièces de canon. Aussi, le gouverneur écrivait-il « que fon était heureux dan-^ le>i colonies /or.s^w'on y possédait de si habiles gens ». Il y avait une reprise des affaires, et Pondichéry commençait à être un mar-
l.-iij CIJAPITIIE IV.
ché important. Le grand cabotage, connu soiif^ le nom de commerce d'Inde en Inde, se développait de plus en plus. Le pavillon français se montrait depuis la mer Rouge jusqu'à Manille. Un tratîc immense s'ouvrait pour nos nationaux, et les Anglais étaient stupéfaits de la résurrection de la marine marchande. Du reste, une nouvelle expédition allait contribuer à augmenter notre inlluence. Xous nous étions emparés de Mahé.
On sait peu de choses sur ^lahé, antérieurement à notre expédition. Son nom était Maïhi ou Mayé. Tl'est à tort que Ton dit que le nom de Mahé lui fut donné en Fhonneur de la Bourdonnais, (le dernier ne ligurnil à rex})édition que comme second de la Badine. Les premiers documents qui font mention de celte ville, la désignent sous le nom de Mayé. Ce n'est qu'à partir de 1740 que l'on commença à dire Mahé, qui n'était qu'une altération du mot Mayé.
Mahé est situé sur la côte de Malaljar, près de l'embouchure d'une petite rivière qui porte son nom, et est navigable pour les bateaux do soixante à soixante-dix tonneaux, jusqu'à une distance de d(Hix ou trois lieues dans l'intérieur. L'entrée de la rivière est obstruée par des rochers qu'on ne peut passer qu'à marée haute. L'eau est assez profonde, dès qu'on a franchi cet obstacle. Le commerce du poivre avait attiré de bonne heure les Européens sur la côte de Malabar. Dès notre arrivée dans llnde. nous avions cherché à nous"
I/INDK FRANr-AISK. 137
procurer celle préei(Hise denrée el l'oiidé une faeloreric à Galicul. En IT'Jâ, raj^enl de la Compagnie, iVIoIlandin, qui dirigeait celte laclorerie, avait obtenu de Rayanagor, roi de lîargarel, l'aulorisation d'établir un comptoir à Mahé. Celle ville faisait partie de ses possessions. Les Anglais, qui s'étaient fixés dans le voisinage, à Tallichéry, voyaient de mauvais œil notre établissement. Ils excitèrent le roi de Bargarel à nous l'aire la guerre, capturèrent des bâtiments maures qui se rendaient à Mahé sous le pavillon français, el s'emparèrent même d'un navire qui appartenait à la Compagnie, Ils allèrent jusqu'à se l'aire incendiaires, el envoyèrent à terre un ('afre, en le chargeant de mettre le l'eu, pendant la nuit, aux magasins de noire l'aclorerie. Ce misérable fut heureusement arrêté, avant d'a\oir pu mettre son projet à exéculion.
Nous ne pouvions nous laisser impunément insulter, et l'on résolut d'agir. Des troupes furent réunies, 40(1 hommes de la garnison de Pondichéry furent désignés pour prendre part à l'expédition et une escadre prit la mer; elle compre-» nail quatre vaisseaux, la Vior>jo-de-Gràc(\ la Dannc, le Triton et la Badine, et deux brigantins, le Dili(j('nl et le Trilun, et élait commandée par de Pardaillan. Le corps expéditionnaire élait sous les ordres du major de la Farelle. Il ne s'agissait pas de faire une démonstration, c'était rtne véritable expédilion. L'escadre avail des ca-
nons et des munitions, et Ton avait embarqué des matériaux, des briques et tout ce qui était nécessaire pour la construction d'iin fort. On avait recruté des ouvriers, et un ingénieur était à leur tête.
La flotte arriva devant Mahé, le 129 novembre 1723. Il était temps. La population, excitée par les Anglais, faisait, en quelque sorte, le siège de notre factorerie, et était sur le point de la prendre d'assaut. De Pardaillan envoya la Badine et le Triton mouiller à peu de distance de terre, afin de pouvoir balayer le rivage, si besoin en était; puis, il alla reconnaître la côte. Pendant près d'une lieue, nos ennemis avaient élevé des retranchements qu'ils avaient garnis d'une nombreuse artillerie. La Badine et le Triton reçurent l'ordre d'attaquer et de détruire ces travaux de défense. On songea ensuite à débarquer. De Pardaillan fit construire un radeau sur lequel se placèrent nos soldats, que protégeait le feu de l'escadre. Le 2 décembre 172."), à neuf heures du matin, nos troupes étaient au pied de la falaise; elles comprenaient 510 hommes, dont une centaine de matelots, qui formaient une compagnie de débarquement.
De Pardaillan aborda, s'empara d'une fortification construite par les indigènes, et y établit un camp rétranché. A l'entrée de la nuit, il formait deux détachements, l'un de 150 hommes, l'autre de 100, et laissait le reste de ses gens dans le
camp rolranché, sous lo commandcmcMit du capilaine de Bury. Le premier de ces délachemenls, commandé par le major de la Fa relie, s'en alla occuper la posilion des Montagnes Rouges, situées dans le voisinage; de Pardaillan prit avec l'autre la route de Mahé. (-hemin faisant, il enlevait une batterie de canons, ralliait de la Farelle, franchissait des défdés où l'ennemi aurait pu facilement nous écraser el arrivait au point du jour devant la ville. Le gouverneur voulait parlementer, pour gagner du lemps. De Pardaillan le somma de se rendre, sous peine d'être passé au fil de l'épée avec la garnison, et ordonna l'assaut. Le corps expéditionnaire n'avait rien de ce qu'il fallait pour faire un siège. Nos soldats dressent deux poutres, le long de la citadelle, escaladent le rempart et pénètrent dans la place. Les Maures se défendaient en désespérés, et l'on combattait corps à corps. Rien ne put nous arrêter, et j\Iahé tomba en notre pouvoir. L'ennemi avait perdu plus de trois cents hommes, et cette expédition ne nous coûtait que quinze tués et trente-deux blessés.
On se mit en mesure de conserver notre nouvelle conquête, et l'ingénieur Deidier ne perdit pas un instant. Un fort fut rapidement construit, les travaux de défense, déjà existants, augmentés, et des ouvrages en maçonnerie, élevés sur la montagne voisine. Mahé ne larda pas à devenir une place importante. Une partie du transit de la
cote dt' Malabar s'y porta, et bientôt, nous en exportions annuellement deux millions de livres de poivre. Ce succès eut pour nous des résultats immédiats. Le Zamorin de Calicul recherchait notre alliance et demandait notre protection contre les Hollandais. Le roi de Bargaret, luimême, fatigue de la morgue des Anglais, finit par traiter avec nous. La nouvelle de la prise de Mahé fut accueillie avec joie à Pondichéry. Ce fut un jour de fête. Les habitants pavoisèrent leurs maisons, et un Te Dmm fut solennellement chanté dans l'église du fort, au bruit du canon et de la mousqueterie. Pour notre colonie, cette victoire était le commencement d'une nouvelle époque. On pressentait que la l'rance était sur le point d'accomplir de grandes choses.
Beauvallier de Courchant allait bientôt quitter l'Inde. Lenoir était de retour; après s'être justifié des attaques calomnieuses dont il avait été l'objet, il était revenu prendre possession de son poste, en septembre 1726. Il le garda jusqu'en 1755. Cette période de neuf années fut une période de calme pour nos établissements, qui jouirent d'une prospérité, qui jusqu'alors leur avait été inconnue. Les exportations s'augmentaient considéral)lement. En octobre 1727 et en jauNier 1728, Ion expédiait en Europe des marchandises pour une valeur de 2 500 000 livres. En septembre 1729 et en janvier 1730, le montant des expéditions atteignait 5 400000 livres, et en
L'INDE FRANr.AISK. 141
I7r>l,il d(''|»assail (> millions. Nos airaircs s'aniélioraiciil de jour en jour, cl le chirfre croissaiil (le nos expoilalions atU^slail la bonne adniiiiisli'alion (le Lenoir, cl la iV'sui'reclion <l(^ noire coniniei'ce. Les aelionnaires loncluTenl de hcanx dividendes el, à parlir de ce nionienl, Ton eonsid(''ra Pondicli(''ry comme nne colonie scuicnsc. La lourde machine des Indes commençais à l'onclionnei', el donnait des résultais salisl'aisanls.
La Comj)ai'nie était en bonne voie; jus([u'îtlors, ellci navait eu que des charges. Elle avait dé- [XMisé des sommes considérables à LorienI, et la Louisiane lui avait coûté S millions de livres. Les directeurs, qui voulaient borner leurs elï'orts au llaicL-Orlent^ et y porter toutes les ressources dont ils disposaient, avaient rétrocédé au roi, en 177»(l, le privilège du commerce des c(Mes barbarestpies ; Tannée suivante, ils lui aI)andonnaienl la Louisiane. Eu agissant ainsi, ils taisaient preuve de sagesse et de prudence. En dehors du produit qu'elle pouvait tirer de ses factoreries, la Com})agnie avait d'autres revenus, assez importants. Le monopole des tabacs lui rapportait 8 millions de livres, la loterie '2 millions, et (die touchait une prime de 5(1 francs par tonneau.
Lenoir et Beauvallier avaient pris h tàcdie d'exécuter dans Pondichéry les travaux conçus par Martin, (ît qui étaient restés à l'état de projet. Les fortifications avaient été réparées, et le mur d'enceinte achevé sur trois côtés. Le (|ua-
trièmc. qui faisait face à la' mer, ne devait être élevé que par Dupleix. La ville ne tarda pas à subir une transformation complète. Ce n'était plus le petit établissement, dont les commencements avaient été si modestes : c'était une grande cité. En 1755, Pondichéry comptait plus de 80 000 habitants, et avait six portes et onze bastions. Toutes les rues étaient tirées au cordeau, largues, à angles droits et bordées de maisons, qui se joignaient sans interruption. La rue principale avait mille toises de long; celle où se trouvaient les édifices les plus importants, et qui portait le nom de rue du Gouverneur, en avait six cents. Ainsi que toutes les villes de rinde, Pondichéry comprenait la ville blanche, qui était habitée par les Européens, et la ville noire ou indigène. Dans la ville blanche, les maisons étaient construites en bois et en cliunam., sorte de composition faite avec des coquilles réduites en poudre, et qui, exposée à l'air, devenait aussi blanche et presque aussi dure que la ])i(Mre : un certain nombre d'entre elles avaient deux étages. On remarquait des magasins, et ' un immense bazar des plus fréquentés. A l'ouest de la maison du gouverneur, était un magnifique jardin, planté de beaux arbres, servant de promenade publique et appelé Jardin de la Compagnie ou Jai'din du Roi. Au centre de ce jardin, s'élevait un palais magnifiquement meublé; il servait de résidence aux princes étrangers et aux
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ambassadeurs, qui venaient visiter Pondichéry, et qui, séduits par notre bon aecueil, y proloug-eaient volontiers leur séjour.
Il y avait, à Pondicbéry, (rois maisons de relig-icux. La première était celle des Jésuites, qui avaient un collège avec douze ou ([uinz(^ prêtres, auxquels étaient confiée l'éducation de la jeunesse de la colonie. La seconde, celle des Missions Étrangères, était le rendez-vous des missionnaires, qui, de là, s'en allaient évangéliser le royaume de Siam et la Cocliincbine. La troisième était un couvent habité par sept ou huit Capucins. La ville noire était distincte de la ville blanche, et plus tard, elle devait en être complètement séparée par un canal. Chacune de ces deux villes formait une paroisse. Les Capucins desservaient celle de la ville blanche, dont l'église, placée sous le vocable de Notre-Dame-des-Anges, se trouvait dans la citadelle. La paroisse de la ville noire, connue sous le nom de cure des Malabares, était administrée par les .Jésuites. On comptait environ huit mille chrétiens indigènes à Pondichéry. Les musulmans, assez peu nombreux, possédaient néanmoins trois mosquées. Les gentils étaient en majorité et avaient plusieurs pagodes, dont les deux principales étaient situées dans la rue de Madras et dans celle des Tisserands. L'une des principales conditions de la cession du territoire faite à Martin, avait été la tolérance du culte des Hindous.
Î4i CHAPITRE IV.
Les indigènes habiliiienl des cases: ils lra\aillaienl le jour dans les rues, à l'ombre des arbres, el passaient la nuit dans les cours ou sur les terrasses des maisons, hh plupart étaient tisserands, |X'intres de toiles ou orfèvres ; ils gaii^naient en moyenne deux sols par jour, et ce modique s;dairc sultisait à leurs besoins et à ceux dr leurs l'amilles. Leur nourriture se composait principalement de riz cuit à l'eau et de pain sans levain. Les gentils étaient fort laborieux, tandis que les musulmans vivaient souvent dans linaction la plus complète.
La population cui-oixîenne s"élait augm<Mdée, cl indépendamment des troupes et des employés de la Compagnie, on comptait une centaine de négociants. Le commerce de Pondichéry consistait surtout à importer des malières d'argent, du fer, des draps et à exporter du riz, des toiles ])eintes et des mousselines. Peu de villes possédaient un marché mieux approvisionné en grains de toute espèce. La viande, le poisson, le gibier y abondaient et se vendaient à un vil prix. Le vin seul était cher el on le faisait venir de France et de Perse. En sominç. la vie était facile dans noire colonie. C'était le plus bel établissement que les Européens eussent encore fondé sur la côte de Coromandel.
Les environs de Pondichéry étaient bien cultivés, et nulle part, dans l'Inde, l'on ne pouvait trouver une campagne présentant un aspect plus
L'INDE FRANÇAISE. l'<5
lianl. Plusieurs hnnienux élaicnt oxclusivemenl habiles par les Parias. La chaleur élail grande, et, parl'ois, l'on avait à soullVir Je la séclieresse. Mais les Hindous savaient, par leur industrie, remédier à cet inconvénient. Ils creusaient dans leurs champs des puits, de dislance en dislance, et montraient une grande habileté pour arroser l(Mirs terres, aménager l'eau et la distribuer à la surface. Aussi, le riz croissait en abondance, ainsi que les bananiers, les orangers et les citronniers. Il y avait de nombreuses plantations de bétel, qui donnaient un beau revenu. Dans la banlieue de la ville, les indigènes cultivaient dans leurs jardins quantité de fruits et de légumes, tels que des citrouilles, des concombres, des grenades, des pamplemousses, des ananas, des raves, des choux l)lancs et des melons d'eau, et venaient approvisionner le marché qui se tenait deux fois par semaine. Le cocotier était très répandu, et sa culture constituait l'une des principales sources de richesse. Les naturels exportaient les cocos, et savaient en extraire un liquide qui, par suite de la fermenlalion, acquérait le goût et la qualité du vin. Les bœufs et les vaches étaient assez rares, et les buffles étaient les animaux dont on se servait comme bètes de trait.
Notre terriloirc possédait de Itelles forets, remplies de cerfs et de sangliers, on y trouvai! même des lièvres et des perdrix. Aiissi, la chasse
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était-ello l'une dos grandes distractions dos Européens.
Nous connaissons l'organisation de la Colonie. Le gouvernement se composait du gouverneur et d'un Conseil de cinq membres. Le gouverneur recevait un traitement de 15 000 livres. Dans les grandes circonstances, quand il sortait, il élsit accompagné de douze gardes à cheval, vêtus d'écarlate brodé d'or, et commandés par un capitaine galonné sur toutes les coutures. Il avait en outre une garde à pied de trois cents indigènes appelés pions, et se faisait porter sur un palanquin, dont le dais et les carreaux étaient ornés de Ijroderies d'or et d'argent. Telle était cependant l'économie qui présidait à l'administration que les pions travaillaient sur le port et dans les magasins, lorsqu'ils n'étaient pas réclamés par leur service, et ils n'avaient pas d'autres gages que la solde qu'ils recevaient comme gens de peine et de journée. Les fonctionnaires européens étaient peu nombreux, et leurs émoluments n'avaient rien d'excessif. Du reste, l'on vivait simplement et le luxe était encore inconnu. La garnison présentait un effectif d'environ cinq cents hommes et comprenait une vingtaine d'artilleurs et quatre compagnies d'infanterie'.
Nous possédions Chandernagor, au Bengale ; mais, malgré un certain progrès, cet établissc-