‹ L'Inde française au 18e siècleChapitre 5 sur 7 · Al>lié Guvon : Histoire des Indes · texte numérisé non relu

Al>lié Guvon : Histoire des Indes

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inci>l so réduisnil (Micoro à jxmi do choses. Jiis- ([u'(Mi l(»l)8, (;haii(l(M"nai:;or avail, au point, de vue relit;ieux, dépendu d'Hougly. A celle époqu(^, la cliapelle avail clé érigée en église paroissiale, sous le vocable de Nolre-Dame-du-Gang-e, et une seconde, celle des Bengalis^ créée et spécialement réservée aux chrétiens indigènes. Un hôpital et des magasins était construils. Le commerce, ([iii pdrlait principalement sur les soieries, était encore insignifiant. Aussi, le nombre des Européens était peu considérable dans la colonie. La (Compagnie; n'y était représentée que par une (juinzaine de marchands et de sous-marchands. L'une des principales causes qui s'étaient opposées au développement de Chandernagor, c'était le peu de sécurité ([u'otlVait le pays. Les campagnes étaient souvent ravagées par des maraudeurs, et les bateaux (jui remontaient le Gange étaient parfois exposés à être rançonnés. La petite garnison ([ue nous avions dans notre établissement, et qui consistait en une compagnie d'infanterie et queUpies canonniers, était impuissante à réprimer le brigandag-e. Aussi, les transactions étaient languissantes à Chandernagor, et l'arivée d'un navire était considérée comme un événement. Notre colonie du Bengale paraissait être vouée à mener une existence misérable, et pour que sa situation changeât, il fallait attendre l'administration de Dupleix. Quant à notre nouvelle acquisition, elle avait donné lieu à cer-

IkS CHAPITRE IV.

tailles dépenses. En IToo, nous avions élé obligés de faire une expédition contre des pirates, appelés Canaras. qui désolaient la côte de Malabar, et de détruire la flottille de ces forbans. Aussi, il était nécessaire qu'un certain temps s'écoulât pour que Mahé donnât des résultats de nature à satisfaire les actionnaires de la Compagnie.

En dehors de nos possessions, nous avions un certain nombre de factoreries. La plus importante était celle de Mazulipatam ; la Compagnie y entretenait cinq marchands et sous-marchands. Quant à celle de Surate, elle était tombée, et nous n'y avions plus qu'un représentant et quelques pions, qui gardaient la loge et le jardin. Lenoir «s'était opposé à l'abandon définitif de cette ville; il espérait que tôt ou tard, nous pourrions y créer de nouveau un centre d'affaires. Les comptoirs que nous avions fondés à Calicut et à Balassor étaient à peu près délaissés, et avaient été avantageusement remplacés par Mahé cl Chandernagor. Notre factorerie de Moka était devenue importante, grâce au commerce du café. Nous avions envoyé un agent à Patna, et de grands avantages nous avaient été concédés dans cette ville, pour la vente de nos marchandises. Un trafic régulier s'établissait entre Pondichéry et IManille. Nous portions des toiles bleues du Bengale en Perse, du riz à Bassorah, et nous envoyions des bœufs à l'île de France.

Nous étions en rapport avec la Chine, et tous les ans, un vaisseau allait de Pondichéry à Canton. Sa cargaison consistait surtout en poivre; il en rapportait des soieries, du thé et des porcelaines. Nous avions continué d'entretenir des relations avec Achem. La navigation, principalement celle des C(Mes de llnde, prenait un essor inouï. Les équipages qui y étaient employés se recrutaient en grande partie parmi les indigènes. La solde qu'on leur donnait étant moins élevée que celle des Européens, il en résultait que les armements étaient plus faciles et moins coûteux. En somme, nos alTaires étaient dans un élat des plus satisfaisants.

L'horizon s'élargissait en môme temps; l'on voulait fonder de nouveaux établissements. En 1721, l'on s'était assuré la route des Indes, en mettant la main sur l'île de France. Il était question d'occuper le pays de Natal et d'y créer une colonie agricole, en faisant appel à l'émigration allemande. La môme année, l'ingénieur Renauly allait explorer les côtes de Cochinchine, et levait le plan des îles Poulo-Condor, qu'il appelait iles d'Orléans. La Compagnie se proposait d'y établir une station navale. En 1750, elle voulait rétablir les comptoirs que nous avions possédés autrefois à Madagascar, et, en i7o4, elle manifestait l'intention de s'emparer de l'île l'Ascension. On pensait à fonder un établissement aux îles Nicobar, où l'on trouvait de l'ambre, et dont le sol était

couvci'l de belles l'orèls de cocotiers. Un inslant, il fut question de créer une colonie d'épiccs en Nouvelle-Guinée. Ce mouvement d'expansion attestait la vitalité de notre puissance maritime.

Le commerce avait été le mobile ([ui nous avait amenés dans l'Inde. Au commencement de leurs expéditions, lesl<'rançais, ainsi que tous les autres Européens, n'avaient qu'un but, se procurer de riches cargaisons et les importer dans leur pays. Bientôt des idées nouvelles se firent jour, et l'on entra résolument dans la voie de la colonisation. L'intérêt se porta bientôt sur les populations soumises à notre domination, l'on chercha à améliorer leur situation morale et à les initier à notre civilisation. Des écoles étaient fondées et le conseil de Pondiclîéry mettait en avant un projet, (|ui aurait eu d'immenses résultats. Il s'agissait de créer en France un collège destiné à recevoir de jeunes Hindous, qui y auraient été envoyés pour faire leur éducation. Les mariages entre Français et indigènes étaient encouragés, et l'existence d'une race de sang mêlé était considérée comme de nature à consolider notre établissement dans l'Inde, et à y répandre notre influence. L'on voulait avoir une population française dans nos comptoirs d'Asie. Dans ce but, l'on essaya d'y conduire des enfants trouvés, el une douzaine d'entre eux furent envoyés à Pondichéry. Leur jeune âg'e faisait supposer (ju'ils s'y acclimateraient facilement. L'on songea aussi à

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l'aire de nos racloicries un lieu de déiioi-laLion pour l'es faux-saulniers, c'était riuau^uration d'un nouveau système pénitentiaire, ((ui i-erut un commencement d'applica-tion, et est devenu depuis la hase de notre législation criminelle.

Les expéditions scientifiques étaient fréquentes ilepuis quelques années, et inutile de dire que la l)otanique était l'objet de nombreuses études. Nous étions au xvni'- siècle. La r,ompag;nie ordonnait à ses agents de faire la description des graines et des arbustes qu'ils découvriraient et d'en envoyer des échantillons à Paris au Jcu-dhi du Roi. La culture des plantes médicinales était (Micouragée; en IT'i?, le médecin Couziec recevait la mission d'aller explorer l'intérieur de l'Hindoustan et d'en étudier la flore. Quelques années plus tard, Dufay, membre de l'Académie des sciences, envoyait le capitaine Beaulieu apprendre, sur les lieux mômes, les procédés dont se servaient les Hindous pour teindre leurs toiles. Pondichéry n'était pas seulement une ville d'affaires, on s'y adonnait aux lettres. Mgr Visdelou, évêque de ('laudiopolis ', y résida plusieurs années, et, durant son séjour, il se livra à de nombreux travaux historiques. La (<hine commençait à s'ouvrir pour l'Europe, et en IT^'i, le jésuite Foucquet apportait en France une véritable

I. Clondo Visdelou, do l'cn-drc des Jésuites, naquit on Brelagne, en 1050; il partit pour la Chine, en 1085, et mourut à l'ondichérv, en 1757.

bibliothèque de Hvre.s chinois. L'ait rnlion se portait plus que jamais du côté de TOrienl. En 1712], une école de langues orientales avait été fondée à Paris. Les- idées s'étaient transformées et une révolution s'opérait dans les esprits. La colonisation était décidément entrée dans nos mœurs.

Nos possessions de Tlnde resplendissaient d'une activité incroyable. Entre 1754 et 175G, elles exportaient pour plus de J8 millions de marchandises; en 174'2,sept navires en rapportèrent pour plus de 24 millions. Cette prospérité se retrouvait en Amérique, au Canada, aux Antilles. Partout notre sucre et notre café chassaient, des marchés d'Europe, les produits similaires de l'Angleterre. Notre marine marchande s'était élevée, et chaque jour, l'on pouvait constater ses progrès. En 1715, nous ne possédions que trois cents vaisseaux de commerce ; en 1735, nous en avions dix-huit cents, dont soixante de quatre cents à huit cents tonneaux appartenaient à la Compagnie.

La France entière prenait part à ce mouvement fécond en richesses et se ressentait de cette révolution pacifique. Lorient, qui sous Louis XIV, avait été le chantier de la première Compagnie, et en 1720 n'était encore qu'une bourgade de huit à neuf cents âmes, devenait rapidement une cité splendide. Les beaux granits bleus du Blavet et du Scorff se transformaient en imposantes

(îonstnictions sur ses (|uais, où so pressaient les navires de l'Inde, plus nombreux cl plus richement chargés d'année en année. Les somptueux édifices, dont le xvni' siècle a peuplé Bordeaux, Nantes et Marseille, attestent quelle lut la vie brillante de ces jours de prospérité. L'aisance s(^ répandait partout et le luxe n'était plus l'apanage de quelques privilégiés. Le présent était splendide et l'avenir nous appartenait. Partout la fortune semblait nous sourire. Notre commerce paraissait être appelé à s'étendre indéfiniment, et nos colonies montraient noire grandeur et notre force d'expansion.

('.otivcriH'iiiciil (11- Dumas. — Hx|tédili<>ii de :M(ika. — .\c(iuisili(iii (le KaiHvMl. — i.i's IMahralles nicnarciil l'oiidiclK'iv.

En 17."),'», Pieri'c-BcnoîL iJuinas succrdaiL à Lcnoir. Le nouveau gouverneur était né à Paris, en I(»1M). Entré de bonne heure au service de la Compagnie, il avait rempli diverses fondions à Pondichéry, et de 17127 à 1728, il avait administré les îles de France et Bourbon, il était ensuite retourné dans ITnde. Son long séjour dans les colonies l'avait mis au courant des alTaires de l'Extrême- Orient. Avec lui la France allait cesser de jouer un rôl(^ purement commercial, pour devenir une puissance politique.

L'Inde était alors le théâtre de guerres continuelles. Aureng-Zcyb était mort en 1701). Ses fils se disputèrent sa succession ; l'un deux, (Ihah- Allem, linit par s'emparer de l'empire, qu'il conserva jusqu'à sa mort, en nl'i.

Plusieurs princes ne firent que passer sur le trône et en 1717, Mohammed-(<hah, petit-fils de Chah-Allem, était élevé à la dignité impériale. L'empire Mogol avait été ébranlé par toutes ces secousses, et sa chute pouvait être regardée

comme un événement prochain, d'autant plus quaux désordres de l'intérieur allaient bientôt se joindre les ennemis du dehors. Le Persan Nadir devait prochainement livrer Delhy au pillaii:e. Au nord, les Afghans et les Sikhs ravageaient plusieurs provinces, et au midi, les Mahrattes terrorisaient les populations par leurs dévastations. Les soubabs et les nababs s'étaient rendus en fait indépendants de la cour. L'empire était en décomposition. Cet état de choses favorisf.it les entreprises des Européens, (jui recherchèrent des alliés parmi les potentats indigènes, afin d'avoir l'occasion d'intervenir dans leurs querelles. C'est ce que ne tarda pas à faire Dumas, et il fut favorisé par les circonstances.

Le Carnatic est une partie de la côte de Coromandel, il formait alors l'une des principales provinces de la vice-royauté du Deccan ; sa capitale était Arcate. Le nabab Daoust-Ali-Khan y commandait depuis 1752. Son premier soin avait été de se rapprocher des Français, qui lui étaient sympathiques. Il noua des relations assidues avec la colonie de Pondichéry et se lia étroitement avec Dumas, cette amitié n'allait pas tarder à servir nos intérêts. Les Anglais avaient obtenu du Grand ^logol l'autorisation de battre monnaie et de fabriquer des roupies, Dumas avait remarqué qu'ils en retiraient un grand bénéfice. Dans le but de nous assurer les mêmes avantages, il s'adressa à son ami Daoust-Ali-Khan et il le pria

de nous faire accorder la permission qui avait été concédée aux Anglais. Le nabab transmit la requête de Dumas à la cour de Delhy et l'appuya chaleureusement. A la fin de 1736, le Grand Mogol nous donna par un firman l'autorisation de frapper des roupies en or et en argent. La fabrication de la monnaie prit rapidement de l'importance,' et Pondichéry devint le siège d'un commerce considérable de lingots d'or et d'argent. Les transaclions reçurent une vigoureuse impulsion. La monnaie française se répandit dans l'Inde, et sa réputation était telle que les indigènes s'en servaient de préférence à la leur. Dumas fut créé, en récompense de son succès, chevalier de l'Ordre de Saint-Michel, et reçut des lettres de noblesse Un autre événement allait bient(M augmenter notre inllucnce.

Daoust-Ali-Khan avait deux fils, Sabder-Ali et Hassan-Ali, et plusieurs filles. L'époux de l'une d'elles, ('hando-Saheb, qui se rendait compte de la situation de l'Inde et du rôle que les Européens devaient y jouer, s'était rapproché des Français pour qui il professait la plus vive admiration, il espérait trouver en eux un appui pour seconder ses projets. Aussi, venait-il souvent à Pondichéry et s'était-il tout particulièrement lié avec Dumas. Sur ces entrefaites, en 1753, le rajah de Tritchinapaly était mort sans enfants et deux compétiteurs, sa veuve et un parent éloigné, se disputaient sa succession. Daoust-Ali-Khan ne négligea pas

celle occasion d'agrandir son lerriloire, il réunil une armée de Irenlo mille hommes et la confia à son fils Sabder-Ali et à son gendre Chando-Saheb. O dernier étail le vérilable chef de l'expédition. Le royaume de Tritchinapaly fui envalii, et bientôt il ne resta plus à prendre que la capitale, qui fut assiégée et capitula après un blocus de cinquante jours. Le 20 avril 1751), Chando-Saheb entrait dans la place. Daousl-Ali-Khan lui conféra le titre de nabab, et le chargea en même temps de gouverner sa conquête, en qualité de lieutenant. Dans sa nouvelle situation, Chando-Saheb ne cessa de servir les intérêts de la France, et se montra pour nous un allié fidèle et dévoué.

Nous avions un comptoir à Moka, et depuis longtemps, la Compagnie avait à se plaindre de l'iman. Nos nationaux avaient été insultés à plusieurs reprises. Les Arabes détenaient cent mille piastres qui nous appartenaient et refusaient de nous vendre du café. L'on se décida enfin à agir. En octobre 175(), une escadre, composée de quatre vaisseaux, le Mai/repas, le Triton, le Sainl- P'ierre et Ylnclien, quittait Pondichéry et venait mouiller à Alahé. Le 10 décembre, elle levait l'ancre, et le 20 janvier, elle arrivait devant Moka qu'elle bombardait après des pourparlers inutiles. Au bout de quelques jours, la ville tombait en notre pouvoir, et un traité étail conclu avec l'iman. Les Français entraient en possession de leurs privilèges, et avaient le droit d'avoir une factore.

rie cl d'y arljorcr leur pa\ill(Mi. I)o i)lns, ils observaient le libre exercice de leur culte, la concession d'un cimetière, et de j^rands avantages pour leur commerce. L'expédition était de retour à Pondichéry, au mois de juillet 1757.

Dans rinde, nos affaires étaient en bonne voie. Pondichéry prenait chaque jour de l'importance. Le compto'ir que nous avions l'onde à Palna était devenu le centre d'un trafic assez considérable, et nous y importions des draps de Reims et de la porcelaine de Chantilly. Au Bengale, les agences de la Compagnie venaient acheter des soieries. Chandernagor cessait d'être un village'; au Malabar, nous importions du vin, de salpêtre et de l'opium, et nous en lirions du bois de teck, du santal, du safran et de la cannelle. Notre pavillon se montrait de nouveau à Surate. L'on songeait à fonder une factorerie à Gougam, au nord d'Yanaon. Notre commerce se développait de plus en plus ; en 1740, la Compagnie possédait (piarante vaisseaux.

Ce mouvement ne se bornait pas à l'Inde, et s'étendait à tout le Haut-OrunU. Le marchand Velaerd de la Barre était envoyé en Chine pour relever la factorerie que nous avions à Canton, et faisait dans cette ville des achats de thé, de camphre, de porcelaines et de rhubarbe. Des capucins pénétraient dans le Thibet, et la Compagnie leur venait en aide, en leur accordant une subvention, On espérait entrer en rapport par

leur intermédiaire avec ces régions lointaines. Des agents se rendaient au Pégou, et fondaient un comptoir à Mergui. L'on songeait à reprendre les anciens projets de Martin sur le royaume de Siam. Dumas proposait en même temps de s'établir en Cochinchine et au Tonkin, et donnait sur ce dernier pays de nombreux renseignements. Un évêque, Mgr de la Beaume, qui résidait depuis plusieurs années en Indo-Chine, nous mettait en relations avec la -cour de Hué, en négociant la cession du port de Touranne, qui était situé dans le voisinage de Faifao, où s'était concentré le commerce annamite. Dumas n'avait pas oublié que, dès notre arrivée dans l'Inde, nous ^ avions cherché à étendre nos opérations en Perse. Il voulut reprendre la même pratique, et envoya dans ce royaume le capitaine de la Baume; en 1758, un traité était conclu entre V Empereur de France et la cour d'Ispahan. Ce traité nous ouvrait le pays, en nous donnant l'autorisation d'y posséder des comptoirs. Malheureusement, la guerre qui éclata peu après, entre les Turcs et les Persans, nous empêcha de rien entreprendre de ce côté. Le café de Bourbon faisait son apparition à Bassorah, et un consulat était créé dans cette ville. Nos draps commençaient à se vendre à Bagdad. Notre prestige s'affirmait de plus en plus, et noire puissance était sur le point de recevoir un nouveau développement par l'acquisition que nous allions faire de Karilval. Sur la

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cùLc (le (.oromandel, dans le voisinai^o- de Trilchinapaly, se trouvait le royaume de Tandjaour dont les Mahrattes s'étaient emparés en l(»7i. En 17Ô8, le roi Tukod-ji, qui gouvernait ce petit Élal, était mort, laissant Sohagy, un de ses fils, régnant. Le chef des troupes, Séïd-Khan, qui avait un parti considérable, suscita un prétendu parent du roi, nommé Cidogy et fomenta ime émeute. Sohagy n'eut que le temps de se sauver à cheval avec quelques amis. Il passa le Coldran, qui servait de limite à son royaume, et vint se réfugier dans la pagode fortifiée de Ghalambron, à huit lieues de Pondichéry. Il eut alors recours aux Français, et envoya des délégués pour solliciter l'appui de leur gouverneur et traiter avec lui.

Sohagy offrait de nous céder la ville de Karikal, le fort de Kercangery, dix villages et toutes les terres de leur dépendance. Dumas saisit avec joie l'occasion de fonder un établissement dans le royaume de Tandjaour, d'autant plus qu'il y avait déjà songé. Il signa un traité avec les envoyés de Sohagy, et s'engageait à fournir à ce prince deux cent mille livres de notre monnaie en argent, les armes et les munitions dont il avait besoin pour les troupes qu'il avait levées. En retour, Sohagy lui expédiait l'acte de cession de Karikal (juillet 1758). Dumas fit aussitôt appareiller deux vaisseaux, le Bourbon de soixante canons, eile Saiiit-Géran^ de quarante-six, pour

aller prendre possession de Karikal, et porter aide à notre nouvel allié. Sur ces entrefaites, une révolution avait eu lieu dans le Tandjaour. L'usurpateur avait été abandonné par la plupart de ses partisans, et assassiné. Sohag-y rentra triomphalement dans sa capitale. Pendant que ces événements s'accomplissaient, les navires français arrivaient devant Karikal. Les Hollandais, qui nous voyaient avec déplaisir fonder un nouvel établissement, étaient venus s'opposer à nos projets, et autant par menaces que par caresses, ils avaient amené Sohagy à ne pas tenir sa parole. Aussi, le général Kansaëb, (pii occupait Karikal, au nom du roi de Tandjaour, avec quatre mille hommes, fit dire aux Français que, s'ils débarquaient, il les ferait charger. Le Bourbon et le Saint-Géran restèrent mouillés, deux mois, devant la ville. Après quoi, Dumas leur ordonna de revenir à Pondichéry.

Nous aurions pu nous emparer de Karikal. ^lais Dumas ne voulait pas effrayer les indigènes par un coup de force. Du reste, le roi de Tandjaour ne refusait pas d'exécuter le traité, il promettait de nous remettre Karikal. sitôt qu'il aurait fait la paix avec le nabab de Tritchinapaly avec qui il était en guerre. Ce nabab était Chanda- Saheb, notre allié : sitôt qu'il eut appris ce qui se passait, il offrit de nous mettre en possession de la place. Dumas accepta, et Chanda-Saheb fit marcher contre Karikal quatre mille cavaliers,

commandes par un officiel' espagnol, nommé Péreira ({u'il avail à son sen'ico. Kansaëb prit la Cuile avec la plus ^i-ande parlie de ses troupes et ne laissa qu'une garnison de quatre cents hommes dans le tort de Kercangéry. Péreira s'en em|)ara, sans coup férir, et vint à Pondichéry nous faire hommage de sa conquête. Dumas ordonna immédiatemenl d'appareiller un petit vaisseau de cent cinquanle tonneaux, et le li février IT-'U, nous prenions possession de Karikal et du fort de Kercangéry. Soiiagy ap|)rit cette nouvelle avec indifférence, et [»cu après (avril 177(9) il ratifiait l'occupalion de Karikal. Les seigneurs qui l'avaient rétal)li sur son trône ne tardèrent pas à l'assassiner et proclamèrent, à sa place, son cousin Prato-Sing. Le nouveau roi, ([ui désirait n'avoir que do bons rapports avec nous, reconnut la cession de Karikal, et il venait à Pondichéry rendre visite à Dumas.

Karikal, notre nouvelle acquisition, était situé ù quatre lieues de Négapatam, à deux lieues de Tranquebar et à vingt-cinq de Pondichéry. La " ville avait six cent trente-huit maisons en briques, couvertes de tuiles et deux cent quarante paillotes. L'on y comptait cinq mosquées, cin([ grandes pagodes, neuf petites el trois chaudries ou caravansérails, destinés à loger les voyageurs. La population s'élevait à près de cinq mille habitants, en majorité gentils. Les Maures s'adonnaient principalement au commerce. La fabi'ication des toiles

peintes était une industrie assez florissante. La ville était bâtie à un raille et demi de lArselor, lune des branches du ("avéry, et dont Tembouchure était malheureusement obstruée par les sables, pendant la sécheresse. Durant la saison des pluies, les petits bâtiments du pays pouvaientremonter jusqu'à Karikal. Les indigènes se livraient à un cabotage assez actif, sur le fleuve. La campagne était fertile et présentait cet avantage qu'elle était bien arrosée, par suite du grand nombre d'étangs qu'elle possédait, et que les pluies y étaient plus abondantes que dans le reste de l'Inde. De plus, lorsqu'elles venaient à cesser, les rivières, en débordant, suppléaient au manque d'eau. Aussi, cultivait-on avec succès le coton et l'indigo, 1(; riz croissait en abondance, et l'on remarquait beaucoup de jardins entretenus avec soin. Notre nouvelle acquisition formait un territoire de cinq à six lieues de tour, et le revenu que l'on en tirait annuellement s'élevait à dix mille pagodes ou environ cent mille livres de notre monnaie. Le gouvernement colonial s'occupa sans retard de fonder un établissement et fît exécuter plusieurs travaux de défense, construire une église et un hôpital. Les Français étaient accueillis avec empressement par les indigènes. Nous avions pris pied dans le Tandjaour.

De graves événements s'accomplissaient alors dans l'Inde. L'empire mogol était en décomposition. Un aventurier, Nadir-Chah, s'était emparé

(lu trôno (le Perse en \17}'-2: peu apix's, il occupait Knndaîiar et étendait sa dominalion sur l'Afghanistan, appeh'' par plusi(>urs soubabs, (jui voulaient profiter d'une invasion, pour se rendre indépendants; il n'avait pas tardé à paraître dans rinde, victorieux en plusieurs rencontres, il pi'it, dans le courant de 1 77*9, la route deDelhy, et s'en vint camper à Karnal,à quatre journées de marche de cette ville. L'armée moi>-ole l'attendait de pied ferme, Nadir-Chah lui livra bataille et la mit en déroute; il entra ensuite dans Delhy, donna le sii^nal du massacre et saccagea la capitale de l'empire après y avoir levé une lourde contribution; il retourna en Perse, semant partout sur son passage les ruines et la désolation.

L'Inde était encore sous l'impression de ce désastre, quant les Mahrattes firent trembler les provinces du midi. Daousl-Ali-Khan, qui cherchait à agrandir ses domaines, assiégeait depuis six mois la ville de Tandjaour, il était musidman ; le roi du Tandjaour, ainsi cpi'un grand nombre de rajahs du pa\s, étaient brahmanistes. Tremblant pour leur indépendance, ils eurent recours aux Mahrattes, qui avaient la même religion qu'eux, et leur représentèrent qu'une fois que les musulmans se seraient emparés de leurs Etats, ils tourneraient leurs armes contre eux. Les Mahrattes accueillirent avec joie ces ouvertures. Leur roi Sahodgi leva une armée de ITjOOOO fantassins et de (WKlOO cavaliers, et en confia le commande-

ment à son fils Ragodgi Bounslah. qui se mit en marche en octobre 1759.

Au bruit de l'invasion mahratte, Daoust-Ali- Klian ordonna à son fils Sabder-Ali et à son g-endre Chanda-Saheb de lever le siège de Tandjaour et de venir le rejoindre. Lui-même rassembla tout ce qu'il pouvait de troupes, et s'en alla occuper les gorges des montagnes de Kanouray, à trente lieues d'Arcate. La position était bien choisie, et malgré leur infériorité numérique, les Mogols avaient chance de résister. Les Mahrattes parurent au mois de mai 1 740; quand ils virent qu'ils ne pouvaient forcer les défilés sans perdre beaucoup de monde, ils eurent recours à la trahison. L'un des principaux passages était défendu par un rajah, qui était brahmaniste et commandait à cinq ou six mille hommes. Les Mahrattes le décidèrent à leur livrer le passage, et l'occupèrent pendant qu'ils amusaient les ]\logols par des escarmouches. En apprenant qu'un corps de cavalerie s'avançait, Daoust-Ali -Jvhan crut d'abord que c'était son fils et son gendre, qui venaient le rejoindre. Quand il vit qu'il était trahi, il engagea la bataille. La mêlée fut terrible. Les musulmans furent, malgré leur courage, écrasés parle nombre. Daoust- Ali-Khan, blessé par plusieurs coups de feu, se tua, en tombant de son éléphant. Son second fils, Hassan -Ali, l'un de ses gendres, Taqua-Saheb, périrent, ainsi que ses principaux officiers. La déroute fut complète.

Vingt mille Mogols périrent. Les Malirattcs s'empafèrent d'un grand nombre de prisonniers et firent un butin considérable. Quarante éléphants étaient en leur pouvoir. Cette bataille avait eu lieu le 20 mai 1740.

La nouvelle de ce désastre se répandit dans tout le pays, et lelTroi fut général. Une multitude de- fuyards, musulmans et gentils, prirent la route de Pondichéry, en emportant ce qu'ils avaient de plus précieux, et vinr(>nt nous demander asile. Dumas fut obligé de faire fermer les portes de la ville et de renforcer les postes, afin d'éviter la confusion. La foule des fugitifs ne cessa de s'accroître, et les maisons et les rues en étaient tellement remplies qu'on ne pouvait que difficilement y circuler. Le 25 mai, cinq jours après la bataille, l'on signala un immense convoi, qui se dirigeait vers Pondichéry. C'était la veuve de Daoust-Ali-Khan et ses filles, qui se présentaient à la porte de Valdaour, avec ce qu'elles avaient pu ramasser d'or, d'argent et de pierreries, et demandaient qu'on voulût bien les recevoir. La situalion était délicate; recevoir la famille de Daoust-Ali-Khan, c'était s'attirer la colère des Mahrattes. D'un autre côté, la repousser, c'était faire preuve d'ingratitude. Daoust- Ali-Khan n'avait-il pas été notre allié? Dumas sentait la responsabilité qui pesait sur lui : aussi réunit-il le Conseil. Pendant la délibération, la population se pressait aux abords du palais. Le

g-ouverneur exposa au Conseil les raisons qui militaient en faveur de chaque parti, mais lui n'hésitait pas, il représenta que les sentiments, qui avaient toujours animé notre nation, ne permettaient pas do renvoyer une famille malheureuse, ni de repousser ceux qui venaient implorer notre appui. Le Conseil fut de cet avis, et .quand il sortit, une immense acclamation vint ratifier sa décision.

On alla en grande cérémonie au-devant de la veuve de Daoust-Ali-Khan, Dumas vint la recevoir à la porte de la ville, et la garnison se mit sous les armes. La princesse et ses filles avaient avec elles vingt-deux palanquins, une escorte de 1500 cavaliers, quatre-vingts éléphants, trois cents chameaux, deux cents carrosses traînés par des bœufs, et plus de deux mille bêtes de charge. Quand le cortège entra dans la ville, on le salua par une décharge d'artillerie et l'on conduisit la princesse avec sa suite au palais, qui lui avait été préparé. Les officiers mogols témoignaient une joie extrême de se voir si bien accueillis. Ce désintéressement auquel ils ne s'attendaient pas, l'ordre qu'ils voyaient régner dans Pondichéry, leur donnèrent une haute idée de la France. Ils étaient charmés des entretiens qu'ils avaient avec Dumas, et voyaient qu'ils pouvaient compter sur notre loyauté. Un prince avait été vaincu, et son armée dispersée; sa veuve et ses enfants s'étaient réfugiés sur le ter-

l'iloiro français, à l'ombre de notre drapeau, (".'('•lail reconnaîlro la supériorité de notre pays, et notre prestit^e devait en sortir grandi aux yeux des indigènes.

A la nouvelle du désastre, le fds de Daoust- Ali-Khan, Sabder-Ali s'était réfugié dans la forteresse de Velore, et de son côté, (-handa-Saheb était allé s'enfermer dans Tr.itchinapaly , bien résolu à s'y défendre. Les Mabratles entrèrent dans Arcate (ju'ils livrèrent au pillage, puis se répandirent dans le pays, qui fut dévasté. Néanmoins, le butin fut moins considérable qu'ils ne lavaient espéré. La plupart des hal)itants s'étaient réfugiés dans les places fortes avec ce qu'ils avaient de plus précieux. Les Mahrattes entamèrent alors des pourparlers avec Sabder- Ali, qui traita avec eux. Ce prince s'engageait à leur payer 10 millions de roupies et à évacuer les royaumes de Tandjaour et de Tritcbinapaly- Moyennant ces conditions, il succédait à son père, en (jualité de nabab d'Arcate. Ce traité fut signé le I" août 17iO. Si contrairement à leurs habitudes, les Mahrattes avaient consenti à faire la paix avec des vaincus, c'est qu'ils avaient eu connaissance des préparatifs que faisait le Nizom pour venir les attaquer, et disait-on, rassemblait ime armée de 200 000 hommes. L'attitude des Européens de la côte de Coromandel, qui paraissaient décidés à résister, leur avait aussi donné à réfléchir.

Dumas n'avait pas attendu l'approche de l'ennemi, pour mettre Pondicbéry en état de défense. Les approvisionnements avaient été l'objet de tous ses soins. Pendant quinze jours, des chariots avaient apporté, sans interruption, dans la ville des grains et des vivres de toute espèce. Le gouverneur présidait lui-même aux achats et à l'eramagasinement. Les fortifications avaient été réparées; le côté de la place, qui regardait la mer, et était situé entre les bastions de Saint- Louis et de Saint-Laurent n'avait pas de muraille, et était, par conséquent, complètement ouvert. Dumas fit fermer l'intervalle de quarante à cinquante toises, qui s'étendait entre les maisons et le rivage, par une estacade d'ancres entrelacées et liées ensemble. Du côté de la terre, à huit ou dix toises du mur d'enceinte, on creusa un fossé et on jeta sur la berne une grande quantité de ronces et d'épines pour la rendre impraticable aux gens de pied. Les remparts étaient garnis de plus de quatre cents bouches à feu, tant canons que mortiers. L'on travaillait jour et nuit. La garnison, malheureusement, n'était pas nombreuse. Elle ne comprenait que 520 soldats. Deux vaisseaux, le Comte de Toulouse et le PentJiièvre se trouvaient en rade. L'on retint les équipages et l'on se procura ainsi 500 marins, tous gens aguerris. Le Comte de Toulouse était chargé d'une riche cargaison. Dans la crainte de porter préjudice à la Compagnie, qui était pro-

priétairc do ce bâtiment, on lui donna nn éf[nipage composé de lascarins (ou lascars), et on l'envoya à l'île de France, pour y faire connaître, ainsi qu'à l'île lîourbon, la situation critique où l'on se trouvait et demander des secours dans le plus bref délai. On arma les employés de la Compagnie ainsi que les colons, et l'on parvint à réunir ainsi l'ilK* Européens. Pour augmenter l'eflectif de la garnison, le gouverneur recru la parmi les Hindous ceux (|ui lui paraissaient capables de porter les armes, et forma ainsi un corps de 'mOG hommes, en grande majorité musulmans. Ces auxiliaires se rendirent fort utiles, en faisant le service de place et montrèrent une grande aptitude à se plier aux exercices et à la discipline des armées régulières. Ce fut l'origine des Cipayes, qui avec Dupleix devaient acquérir une si grande célébrité, et prendre une part si active à nos guerres dans l'Inde.

Dumas assigna à chacun son poste de combal.

Les marins étaient chargés de garder les bas-

* lions Saint-Louis et Saint-Laurent et le côté de

la ville, qui faisait face à la mer; la garnison, les

portes et les autres bastions. La ciladelle était

confiée aux habitants, on avait distribué des

bombes sur les remparts afin de les jeter sur les

assaillants, en cas d'attaque. Toutes les maisons

de la banlieue, qui auraient pu gêner le tir de

l'artillerie ou servir d'abri à l'ennemi, avaient été

rasées. Rien ne fut négligé. L'on veillait en

même temps à la sécurité de la ville. Des patrouilles circulaient jour et nuit, tant pour maintenir Tordre que pour éviter une surprise, et empêcher que des espions ne pussent se glisser parmi les nombreux fuyards, qui se trouvaient à Pondichéry. L'on resta ainsi sous les armes, depuis le mois de mai 1740 jusqu'en avril 17 41. Dans cette longue période, il n'y eut pas la moindre défaillance. La population se montrait calme et décidée à s'ensevelir sous les ruines de sa ville.

Pendant que l'on était ainsi sur le qui -vive, Pondichéry reçut la visite du iiouveau soubab, Sabder-AIi. La veuve de Daoust-Ali-Khan, pénétrée de reconnaissance des attentions que [l'on avait pour elle, en avait instruit son fils, qui écrivit à Dumas pour le remercier. Il se disposa à venir à Pondichéry, afin de voir sa mère, et de pouvoir exprimer de vive voix toute la gratitude qu'il avait pour les Français. Bientôt après, il se mit en marche, avec son beau -frère Clianda- Saheb, et le P' septembre 4740, il faisait une entrée solennelle dans la ville, escorté par une compagnie d'infanterie, les pions de la garde, des danseuses et des tamtams que l'on avait envoyés à sa rencontre. Dumas alla le recevoir à la descente de son palanquin, tous deux s'embrassèrent avec de grandes démonstrations d'amitié. La garnison était sous les armes et l'on tirait le canon. Le soubab se rendit à la résidence de sa

mère, el passa près iVrWc plusieurs jours dans le deuil el dans la retraite, après quoi, il alla rendre visite au gouverneur, qui lui ofl'rit, suivant l'usage, le bétel, l'eau de rose et les présents de la Compagnie. Sabder-Ali ne voulut accepter que d(Mix vases en vermeil et en fdigrane, et encore ne les prit-il qu'en signe d'alliance. Pour montrer cond)ien il avait été touché de notre conduite, il (•oinl)la Dumas de cadeaux, et lui envoya un serpeau, ou costume de cérémonie, l'une des plus grandes marques d'honneur chez les Mogols, un éléphant, en y joignant l'armure de son père, qui était enrichie de pierreries et son diadème, remarquable par ses nombreux diamants. « Il ne pouvait, disait-il, mieux lui faire connaître sa reconnaissance qu'en lui donnant les marques de la souveraineté d'un père dont la mémoire lui était chère. » Sabder-Ali resta dix-sept jours à Pondichéry, et durant son séjour dans la colonie, il accorda à Dumas six aidées, dont le revenu s'élevait à plus dé 25 000 livres de notre monnaie. Cette donation était personnelle au gouverneur et n'était pas faite à la Compagnie.

Sa])der-Ali reprit la route d'Arcate, en emmenant avec lui sa mère et toute la suite de celle-ci, qui répandirent partout le bruit de la générosité des Français.

La sœur de Sabder-Ali, la femme de Chanda- Saheb, resta à Pondichéry. Son mari n'avait pas traité avec les Mahrattes, il regagna Tritchinapaly,

bien tranquille sur le sort de sa l'amille (|u"il laissait sous notre garde. Dumas, de son côté, était loin d'être rassuré, et les événements hii donnèrent raison. Les Mahrattes ne lardèrent pas à reparaître dans le Carnatic. Sabder-Ali n'avait pu leur donner qu'une partie du tribut qu'il s'était engagé à leur payer, et était dans l'impossibilité de tenir ses promesses. Pour détourner la colère de ses ennemis, il les engagea à assiéger Tritchinapaly, et sur son conseil, le chef des Mahrattes, Ragodgi, s'en vint bloqiier la place au mois de décembre 1740, avec 100000 combattants.

Chanda-Saheb n'avait avec lui que oOOO fantassins et oOOO cavaliers, il résolut néanmoins de se défendre et manda à son frère, Baro-Saheb, de venir à son secours : celui-ci répondit à son appel (;t réunit 10 000 soldats. Son intention était de débloquer Tritchinapaly, mais il était trop lard. La place était serrée de près. Ragodgi vint l'attaquer avec 50 000 hommes. La rencontre eut lieu à une journée de marche de la ville et fut sanglante. Les musulmans furent écrasés par le nombre, et Baro-Saheb périt avec ses principaux officiers. Chanda-Saheb continua de se défendre, et ne capitula que quand la ville fut aux abois, cl qu'il ne lui resta aucun moyen de prolonger la résistance. Le îil mars 17-41, les Mahrattes entraient dans Tritciiinapaly, qui fut livré au pillage. Ils y laissèrent une garnison de 14 000 hommes. Chanda-Saheb eut la vie sauvée; Ragodgi lui of-

IViL la liberté, moyennant une l'orle ranron. C-omme le gendre de Daoust-Ali-Klian ne pouvait pas la payer, on le conduisit prisonnier à Sattara, et pour le moment, il disparut de la scène politique.

Pondichéry n'avait pas tardé à attirer l'attention des IMahraltes, qui avaient appris que nous avions donné asile à la famille de Chanda-Saheb; ils pensaient que de i>randes richesses avaient été transporté(!s dans !a ville, et voulaient s'en rendre maîtres, dès que Tritehinapaly serait tombe en leur pouvoir. Ragodgi ne croyait pas que les Français dont il connaissait le petit nombre oseraient lui résister. Aussi, il écrivait à Dumas, le 20 janvier 1741, et dans cette lettre, il le sommait de payer tribut, de lui livrer la femme et le fils de Chanda-Saheb, et de se soumettre à toutes les conditions qu'il voudrait lui imposer. En cas de refus, il lui rappelait le châtiment qu'il avait fait subir à la ville de Cazaïm, dont il s'était emparé, en 1758, malgré la résistance désespérée des Portugais. Dumas ne se laissa pas ébranler par ces menaces, il répondit fièrement que les Français étaient les alliés des IMogols, qu'ils ne devaient pas de tribut, et s'honoraient de donner asile à la femme et au fils de Chanda-Saheb. Il ajouta qu'ils étaient tous résolus à périr plutôt que de les livrer, et à défendre la place jusqu'à la dernière extrémité.

Ragodgi pensa (lue ses menaces aboutiraient

à un résultat, s'il les appuyait d'une dcmoTistration armée. Il détacha un corps de 1') 000 hommes, qui promena ses ravages dans les environs et vint mettre au pillage Porto-Novo, situé à sept lieues de Pondichéry. Porto-Novo était une place ouverte, qui servait d'entrepôt aux négociants hollandais, anglais et français. La Compagnie de France eut peu à soufl'rir de celte incursion, et n'eut à déplorer que la perte de trois à quatre mille pagodes, consistant en toiles bleues, Dumas ayant eu soin de faire transporter à Pondichéry la plupart des marchandises que nous avions à Porto-Novo. Des bandes de pillards se montrèrent bientôt sur notre territoire, et un parti ennemi parut sur les allées d'Oulgaret. Le capitaine de Cossigny reçut l'ordre d'aller chasser les maraudeurs avec '200 soldats, et le fort d'Ariancoupan commença à tirer le canon. LesMahrattes se retirèrent à cinq lieues de la ville et s'en furent ravager les établissements hollandais de Konjeinar et de Sadras.

Ragodgi voulait cependant en finir. Il envoya au gouverneur un officier, qui réitéra ses menaces. Dumas le reçut poliment, lui montra la grande quantité de vivres et de munitions que l'on avait amassés dans la place, et lui dit que la garnison était résolue à se défendre, que tous les effets précieux étaient sur des vaisseaux, prêts à partir en cas de désastre, et qu'il n'y avait aucun butin à espérer. Les Européens et les Cipayesqui

sVxoraniont au maniement des armes claienL un iiidict^ q'u(^ la population était déterminée à se dérendre. L'officier mahratte, qui n'avait jamais vu une ville aussi Ijien ))réparée à soutenir un sièg-e, se retira plein d'admiration. Dumas, voulant (ju'il emportât un bon souvenir de sa visite, lui fit cadeau de dix bouteilles d'une liqueur appelée liqueur de Nancy.

L'officier étant musulman ne put les apprécier lui-môme et les oflrit à Ragodgi, qui déclara ctdte liqueur délicieuse, et en fit part à sa femme. Cette dernière trouva b^ breuvage tellement de son goûl, qu'elle voulait en avoir à tout prix. Ragodgi, qui était très attaché à sa femme, chercha à se procurer à tout prix ce précieux nectar et alla jusqu'à offrir cent roupies par bouteille. Force fut de s'adresser à Dumas qui lui envoya trente bouteilles en présent. Le Mahratte fut enchanté de cette générosité et parut dès lors disposé à oublier sa haine contre les Français, il défendit à ses gens de pilhn- les environs de la ville. Nous avions de plus une alliée dans sa femme que sa passion pour la liqueur de Nancy avait rendue favorable à nos intérêts. De nouvelles négociations furent entamées, Dumas envoya à Ragodgi deux Brahmes, complètement dévoués à notre cause. Ils représentèrent au chef des Mahraltes qu'il ne pourrait s'emparer de Pondichéry qu'au prix des plus grands sacrifices, et qu'il ne trouverait aucun dédommagement

dans sa conquête, qui ne renfermait plus aucune richesse. Ces raisons, jointes à l'impression que produisaient sur lui les fortifications de la place, au faible qu'il avait pour la liqueur de Nancy et à l'influence de sa femme, le décidèrent à se retirer et à reprendre la route de son pays ; il envoya même un officier demander l'amitié du gouverneur, et sur le bruit de l'arrivée prochaine du Nizam, il partit dans le mois de mai 17 41, et se hâta de gagner les montagnes du Maharash- Ira.

Pondichéry se trouvait . ainsi délivré d'un danger, et si les événements avaient bien tourné, c'était en grande partie à Dumas qu'on le devait. Les indigènes le regardaient comme un héros, et les félicitations lui arrivaient de tous les côtés. Le Nizam El-Molouek lui envoya un serpeau et lui adressa une lettre conçue dans les termes les plus flatteurs. Sabder-Ali renouvelait ses protestations d'amitié. Le Grand Mogol lui faisait remettre de riches présents, et lui accordait une faveur éclatante, en lui conférant la dignité de nabab, et en le nommant en outre mansoub dar. Ce dernier titre lui donnait le commandement de quatre mille cinq cents cavaliers, dont deux mille devaient être spécialement attachés à sa personne. Jamais un Européen n'avait encore reçu un tel honneur dans l'Inde. Le gouverneur d'une colonie française devenait un dignitaire de l'empire mogol. C'était un fait unique qui ne s'était

jamais encore présenté, aussi, il on rejaillissait un presli^(i immense pour notre pays.

Pondichéry se réjouissait encore de sa délivrance, quand le X juin 1741, une petite flottille parut en rade. C'étaient les secours ({ue les îles de France et Bourbon envoyaient, alors que (oui était terminé. Lorsqu'on avait appris dans les îles le danger qui menaçait Pondichéry, il y avait eu un élan général, tous les habitants avaient voulu partir. La Bourdonnais commandait l'expédition, il avait avec lui trois cents soldats de l'armée régulière. Ce renfort ne devait pas éti-e inutile et allait servir à délivrer Mahé. Les Anglais nous avaient vu avec déplaisir pnmdre possession de cette ville, ils s'étaient établis à Tallichéry, et ne pouvaient admettre qu'une autre nation européenne possédât une station sur la côte du Malabar, aussi ne cessaient-ils d'exciter les indigènes à attaquer notre nouvelle colonie. Poussés par eux, de petits seigneurs des environs, connus sous le nom de Nambiards, le roi de Bargarel, Bayanor, et le prince de Colatrix, étaient venus eerner Mahé. En raison du grand nombre des ennemis, la garnison ne pouvait sortir et livrer une Ijataille en rase -campagne. Le siège se resserra de plus en plus et se changea bientôt en un blocus.

Sur ces entrefaites, La Bourdonnais arrivait dans l'Inde, et ce fut lui qui fut chargé de délivrer Mahé. Il rassembla une escadre composée de

cinq vaisseaux, le Fleurus, le Brillant, V Aimable, le Crniilé et le Nrplune. Le 8 octobre 17 41, il quittait Pondichéry avec ses deux meilleurs voiliers, et se rendait à Galicut, sans les autres vaisseaux; le 25 novembre, il mouillait en rade de Mahé. Il était temps : la place était aux abois. La Bourdonnais fit débarquer son matériel. Comme poiu- le moment, il n'avait que deux compagnies, il ne pouvait songer à prendre l'ofTensive. Il se borna à faire construire des parapets et ouA'rir des tranchées afin de pouvoir résister aux masses ennemies en cas d'attaque. Les indigènes étaient campés dans un bois de cocotiers rempli de broussailles et coupé de larges fossés, ils avaient élevé un fort et des retranchements en terre, capables de résister aux boulets. Ils prirent TolTensive dans l'intention d'enlever nos positions. Nos troupes reçurent l'ordre d'ouvrir le feu, et bientôt les assaillants décimés par notre fusillade et nos canons étaient forcés de reculer. Le 29 novembre, avait lieu un cond^at d'artillerie, qui dura toute la journée. Sur ces entrefaites, arrivèrent les trois autres vaisseaux de l'escadre. Toutes nos forces étaient réunies et nous pouvions agir.

La Bourdonnais, qui connaissait la supériorité numérique de nos ennemis, était d'avis de ne pas les attaquer de front, afin de ne pas exposer sa petite armée à subir des pertes considérables ; il pensait que nous devions tourner les positions de

nos adversaires. Dans ce bul, il i)rofila de la nuit du ^2 au 7) décembre, qui était fort sombre, pour construire une batterie de quatre; canons à environ cent toises des avant-postes ennemis.

Grand fut rétonnemcnt des indigènes, quand ils virent, au point du jour, nos travaux de défense; ils se massèrent dans la plaine, comme s'ils avaient eu rint(Mition de nous attacjuer. Mais, en présence de notre attitude, ils renoncèrent à leur projet, et rentrèrent dans le bois.

G était le moment d'agir. La Bourdonnais réunit sa petile armée qui se composait de huit compagnies d'infanterie européenne et de cinq cents Gipayes. Il la forma en colonne d'attaque, fit battre la charge et prit la route du bois. Nous avions affaire à sept ou huit mille Maures ou Genlils. Rien n'arrêtait nos soldats, qui, malgré une violente fusillade, franchissaient des obstacles de douze à quinze pieds de haut. La Bourdonnais était en lète, et toujours au premier rang. Quatre carabiniers de son escorte furent tués et le capitaine Destimonville, qui la commandait, était blessé.

Bientôt Ton arriva au pied du fort. Nos troupes l'escaladèrent au cri de « Vive le Roi » et, en quelques instants, nous en étions les maîtres. Les indigènes commençaient à plier et à se débander. La Bourdonnais laissa quatre compagnies à la garde du fort, et se dirigea avec le reste de sa petite armée vers l'extrémité du bois, où l'ennemi,

appuyé par de solides retranchements, qui constituaient une véritable forteresse, résistait encore. De Rostaing y pénétra à la tête de sa compagnie. Cette fois, la victoire était définitive, et le champ de bataille nous restait.

Les routes étaient encombrées de fuyards. Nos Gipayes .les poursuivaient avec acharnement en ravageant le pays. Plusieurs villages furent la proie des flammes. Les indigènes elTrayés abandonnèrent deux positions importantes, le fort des Bambous et la montagne du Porc-Epic que nous nous empressâmes d'occuper. Nous n'avions plus rien à craindre. Cette expédition ne nous coûtait que vingt-huit tués et quatre-vingts blessés, tandis que l'ennemi avait eu plus de quatre cents morts. Dans son rapport, La Bourdonnais parlait peu de lui, il se bornait à raconter ce qui s'était passé, et à nommer les officiers et les soldats qui s'étaient le plus distingués. Il citait, entre autres, le capitaine de Rostaing, le lieutenant de Guédon, le commandant de V Aimable, Ducolombier, Joliff. disant quil serait à xouJuiiter que tous les officiers fussent de sa trempe, le commandant du Brillant, de Peulan, qui, quoique malade, avait voulu prendre part à l'action, le capitaine Thorel, qui possédait un fond de gaîté si inépuisable, qu'il avait trouvé le moyen de faire rire ses soldats au plus fort du combat!

Notre victoire eut un grand retentissement, et l'on s'attendait a nous voir poursuivre le cours de

nos succès. La Bourdonnais pensa que nous (levions nous l)orneràravanlage que nous venions (le remporter. Selon lui, il (*tait (J'une bonne polili(iue de ne pas soulever les haines des indigènes, en se montrant trop exigeant. Des n(''!gocia lions furent entamées, et bientôt la paix (îtait signée avec les petits princes, qui nous avaient déclaré la guerre. Le roi de Bargaret nous cédait quelques lambeaux de territoire situés dans la banlieue de Mahé, et s'engageait à ne vendre du poivre qu'aux Français. Les Nambiards et le prince de Colalrix reconnaissaient notre suprématie. Cette expédition n'avait pas seulement eu pour résultat de débloquer Mahé ; elle avait donc affirmé notre prestige sur la côte de Malabar et ouvert le pays à nos entreprises. Au moment où La Bourdonnais délivrait Mahé, Dumas n'était plus gouverneur. Fatigué par le climat de l'Inde, il avait informé les directeurs de son intention de revenir en France; sa démission avait été acceptée; avant de partir, Dumas remit le gouvernement à Dupleix, il quitta Pondichéry en octobre 1741, et en juin 1742, il arriva à Paris où il mourut en 17 4(».

Nous nous étions définitivement établis dans rinde. Avec Martin nous avions fondé nos premiers comptoirs et bâti notre capitale, Pondichéry. Lenoir avait créé, étendu nos relations, et sous son administration, nous étions devenus une puissance commerciale. Avec Dumas, nous avions accompli un immense progrès. Notre colonie

n'était pas seulement un comptoir où les marchands venaient trafiquer; c'était une place forte. La France avait pris rang parmi les nations indiennes, et commencé à jouer un rôle militaire. Dumas avait fait de Pondichéry l'une des principales villes de l'Inde méridionale. Son successeur paraissait n'avoir pas d'autre chose à faire que de suivre la môme politique et marcher sur ses traces, mais Dupleix avait des vues plus élevées et ses projets étaient plus vastes: il voulait donner l'Inde entière à la France et assurer notre suprématie dans tout l'Extrême-Orient.

Diipleix. — Ses (lébiils. — Sa politique. — , Situation de I'IihIc. — Coiunicncemcnt de la guerre avec l'Angleterre.

Joseph-Franrois Duplcix nacjuit à Landrccie.s,

10 !'■' janvier 1097'. Son père était fermier général de la province de Ilainaut, et sa famille originaire de Chàtellerault, dans le Poitou. Dès son enfance, Dupleix avait donné des preuves de son intelligence et de la supériorité de son caractère.

11 avait une véritable passion pour les' sciences, particulièrement pour les mathématiques. Tout jeune encore, il se plaisait à étudier les questions les plus ardues, et à écouter les conversations d'hommes sérieux. Il avait le culte du beau; toute sa vie, il s'adonna à la musique et y excella. Plus

1. Pendant longteniiis, l'on ignora le lieu de naissance de l)upleix, quoi([u'il lût mentionné dans plusieurs actes du dépôt de l'état civil des colonies, à Paris. L'acte de naissance que nous rei)roduisons ne permet |)lus d'a\ uir le moindre doute à ce sujet.

« Le !"'■ janvier de l'an 10t)7 a esté baptisé un fils du légitime mariage de M. François Dupleix et de damoiselle Anne Louyse de Massac, lequel a esté nommé Josepli-l^'rancjois. Lepar)'in,'M. François-Joseph Solmines. escuyer, siedr d'Arning, intéressé dans les fermes générales de sa Majesté et général des poudres et salpêtres; la marrène, damoiselle Claude-Jeanne de Massac. »

lard, gouverneur général de l'Inde française, il continua de la cultiver, et se reposait ainsi de ses fatigues. Dans les lettres qu'il écrivait à ses amis, il leur parlait souvent de ces récréations, et leur envoyait quelquefois des sjmphonies qu'il avait composées dans les moments arrachés à la politique.

Il fut élevé sévèrement. Son père le destinait au commerce, et souvent il le réprimandait durement, en le voyant s absorber dans des études spéculatives, et manifester sa répugnance pour la carrière à laquelle on le destinait. Dans le hui d'initier son fils à la vie pratique, il l'enleva à l'existence monotone du bureau et l'embarqua à l'âge de dix-sept ans, en qualité d'enseigne, à bord d'un vaisseau de Saint-Malo. Le jeune Dupleix fit plusieurs voyages en Amérique et dans la mer des Indes, et revint dans sa famille avec le goût des aventures dans les pays lointains. Il possédait déjà une certaine expérience, et était désireux d'employer les connaissances qu'il avait acquises. Son père, qui était directeur de la Compagnie, lui en fournit le moyen, en le faisant nommer membre du Conseil et commissaire des troupes à Pondichéry. Quoique riche, il ne lui donna que fort peu d'argent et un méchant trousseau. Une lettre de Dupleix, le père, adressée à un ami qu'il avait chargé de pourvoir son fils du nécessaire, montre sa parcimonie. Dans cette lettre, le vieux financier énumère tous les articles

cl recommande de ne pas acheter du linge fin.

Ce fut avec ce modeste bagage cl une basse de viole, qui ne le quitta jamais, pendant trente ans, que Dupleix [)rit la roule de l'Inde. Il débarquait à Pondichéry au mois d'août, en 1720. Ses débuts furent modestes, et il ne put d'abord que déployer les qualités d'un agent inférieur. En 1722, la Compagnie, écoutant les dénonciations de médiocrités jalouses, l'envoyail en disgrâce à Masulipatam, en qualité de sous-marchand. Dupleix protesta, et déclara qu'il serait obligé de refuser ce poste, ])arce que, en l'acceplanl, il se reconnaîtrait coupable. Dans une lettre du 19 septembre 1722, il s'adressa aux directeurs pour leur demander justice. La Compagnie fit droit à sa réclamation, et il resta à Pondichéry, en qualité de conseiller.

Dupleix commença à se révéler. Le but que Ion poursuivait avant tout était d'assurer les relations commerciales entre la France et la colonie. Ce but ne suffisait pas à l'activité de Dupleix. Gomme ville de commerce, Pondichéry laissait à désirer. Il lui manquait un port qui permît aux vaisseaux de venir s'y abriter. Au point de vue politique, cette ville était merveilleusement placée. Aussi Dupleix voulait en faire un centre où viendraient se concentrer les rapports de l'Inde avec la France. Pour le moment, la situation n'était pas brillante. Malgré l'opposition ((u'il rencontra tout d'abord, Dupleix pra-

liqua sur une large échelle le grand cabotage connu sous le nom de commerce d'Inde en Inde. Il alla jusqu'en Chine et montra aux Européens, qui résidaient à Pondichéry, que le Haut-Orient était un champ ouvert à leur activité, et qu'en entrant dans cette voie, ils pourraient facilement réaliser des bénéfices considérables. Aussi, un grand nombre de ses compatriotes suivirent son exemple, et bientôt, le commerce français prit sur les côtes de l'IIindouslan un essor, qui jusqu'alors lui avait été inconnu.

La bureaucratie de la (Jlompagnie, qui siégeait à Paris, voulait administrer de loin la colonie. Les directeurs, qui ne pouvaient se rendre compte par eux-mômes, subissaient l'influence d'intrigants et d'ambitieux. Des dénonciations arrivaient à chaque instant contre |le Conseil de Pondichéry, et, malheureusement, elles n'étaient (jue trop écoutées. Diipleix devait naturellement être en butte aux attaques. En 1726, il avait été nommé directeur de Chandernagor; il fut suspendu de ses fonctions, avant d'avoir pris possession de son poste. Au lieu de se laisser abattre, il resta à* Pondichéry, en attendant des jours meilleurs. En apprenant sa disgrâce, son père s'était adressé au ministère et avait sollicité de lui pour son fils le poste de directeur à Paris. Combien eussent été différentes les destinées de Dupleix, si cette démarche avait été couronnée de succès ! Heureusement pour lui qu'elle fut

sans résultat. Un rapport qu'il adressa sur les afiaireé coloniales lut la révélation de son ^énie. Les directeurs virent qu'ils s'étaient trompés, (^t, en 1750, Dupleix étail de nouveau nommé dii-ecteur de Ghandernai^or.

Cet établissement se réduisait à peu de choses. Ses opérations commerciales étaient des plus restreintes, et l'argent fort rare. Aussi, les agents de la Compagnie étaient-ils découragés. Ils vivaient au jour le jour. De temps en temps, une caravane venait apporter dans la colonie une activité passagère, et sitôt qu'elle était partie, tout retombait dans la stagnation. Chandernagor était un village, les rues étaient envahies par les broussailles. Les quelques Européens qui y halîitaient s'y regardaient comme dans un lieu d'exil, et ne pensaient qu'au moment où ils pourraient le quitter. Le Bengale se prêtait pourtant merveilleusement à l'activité européenne. C'était la région de l'Inde où le commerce était le plus considérable, grâce aux marchandises que l'on pouvait en tirer, telles que les toiles de coton, les mousselines, les étoffes de soie, l'opium, la laque, sans parler des produits du sol. Dans les projets de Dupleix, Chandernagor devait être un grand entrepôt, le point où il fallait concentrer tout le trafic de l'Inde, la métropole commerciale du Bengale.

Dupleix vit de suite l'œuvre qu'il avait à accomplir. Il mit à contribution la fortune qu'il

avait acquise, stimula tous les Européens qui se trouvaient près de lui, et les fit sortir de leur torpeur. Il attira des marchands indigènes, fit construire ou acheter des navires de oOO à iOO tonneaux, et leur procura des cargaisons. Chandernagor devint bientôt une ville florissante, possédant des chantiers d'où Ton lança 15 vaisseaux delà Compagnie; 72 bâtiments prêtés par Dupleix et ses amis sillonnèrent toutes les mers de l'Asie, depuis le g-olfe Arabique jusqu'aux Philippines, et portèrent des marchandises à ]\Ioka, à Surate, à Manille, à Achem, en Chine et dans l'Indo-Chine. Ce changement prodigieux, qui paraissait féerique, avait été accompli dans l'espace de cinq ou six ans. La Compagnie n'était d'aucun secours. Dupleix suppléait à tout; il faisait appel à tous les hommes de bonne volonté, avançait de l'argent aux uns et employait les autres. Le comptoir que nous avions à Patna prenait de l'importance et "des rapports s'établissaient avec Delhy. Chandernagor expédiait du riz à Goa et du sucre sur la côte de Malabar. Tout ce qui était de nature à développer ou à favoriser le trafic attirait l'attention de Dupleix. Le commerce anglais, au Bengale, ne pouvait soutenir la lutte, et périssait sous une formidable concurrence.

Chandernagor n'était plus reconnaissable et s'était transformé. Au moment où Dupleix fut nommé gouverneur général, c'était une grande

ville, qui avait deux ég'iisos, deux mosquées, plusiours'pagodcs, un hôpital, des quais, un arsenal et des fortifications en bon état. A la place des huttes de paille et de terre glaise, l'on y voyait ()0()0 maisons dont plus de tiOOO étaient construites en briques. L'industrie s'y était développée, et l'on fabriquait de l'huile, du vin de palmier et de l'araque. Plus de deux mille artisans étaient occupés à tisser des toiles de coton, pour l'exploitation. Des Banians et des Arméniens étaient venus s'y établir. La population approchait de aO.OOO âmes. La culture avait fait de iifrands progrès, et aux environs, la campagne s'était couverte de belles plantations. En un mot, quoique Chandernagor fût le dernier établissement européen, au Bengale, il était devenu le plus florissant, en laissant bien loin derrière lui ceux que les Anglais et les Hollandais y possédaient. Tout faisait prévoir que notre colonie serait la plus grande cité européenne dans cette partie de l'Inde, et que le rôle joué actuellement par Calcutta lui était réservé.

Ces résultats si brillants valurent à Dupleix une approbation générale. Ceux-là mêmes qui l'avaient attaqué faisaient son éloge et le déclaraient l'homme nécessaire. Le gouverneur et les directeurs l'appréciaient comme il le méritait. Le 20 octobre 1755, le contrôleur général des finances, Orry, lui écrivait pour lui exprimer l'espoir de le voir toujours agir comme il avait

fait. La grande fortune que Dupleix avait gagnée avait été acquise, au grand jour, dans des opérations commerciales dont il rendait le compte le plus détaillé. L'on ne pouvait suspecter sa probité et sa délicatesse. Son afîabilitc lui conciliait tous ceux qui le connaissaient. Les directeurs lui avaient donné leur confiance, et au mois de janvier 17 40, ils le nommaient gouverneur de l'Inde française. Le 25 août 17 il2, Dupleix prenait possession de son poste.

L'année qui précéda son départ de Cliandernagor, c'est-à-dire en 1741, Dupleix s'était marié et avait épousé la veuve de M. Vincent, membre du Conseil de Pondichéry. Mme Vincent était née à Pondichéry en 1706. Son père, Jacques- Théodore Albert, originaire de Paris, était venu dans rinde, en qualité de médecin de la Compagnie. Sa mère, Rose-Élisabeth de Castro, était née à Madras, et appartenait à l'illustre famille portugaise de ce nom. Jeanne Albert n'avait rien de l'affaiblissement maladif si propre aux enfants européens, nés dans l'Inde. En 1719, elle avait épousé, à Pondichéry, M. Vincent, conseiller en cette ville, et avait eu^e lui cinq enfants. Dupleix avait connu M. et Mme Vincent à Pondichéry, et il avait été le parrain de leur dernière fdle, Jeanne, née en 1720, connue plus lard sous le nom de Chouchou, et qui devait être la fiancée du marquis de Bussy. En 1759, Mme Vincent était devenue veuve, et en 1741, elle avait épousé Du-

pleix. Elle était digne de son mari, et faite pour le eomprendre. Dans toutes les eirconstanccs où elle se trouva, elle montra constamment un héroïsme qui rappelait les temps antiques. Elle possédait à fond les dialectes de l'Inde, et parlait le persan aussi facilement que le français. Elle servit puissamment la France, en se mettant en rapport avec les princes indigènes dont elle connaissait les mœurs et les usages, et conduisit notre diplomatie. Elle fut la compagne dévouée de son mari, au courant de tous ses projets, et partagea sa bonne et samauvaise fortune. Le rôle actif qu'elle joua dans l'Inde la rendit bientôt célèbre sous le nom de Jan Béf/oion^ la princesse Jeanne.

Avec Dupleix, notre politique devait changer. Jusqu'alors, le commerce avait été notre principal mobile dans l'Inde et la Compagnie avait été créée pour donner des épices à la France. L'Inde était pour nous un marché où nous venions acheter les produits nécessaires à notre consommation, et qui nous man({uaient. Chaque année, la Compagnie envoyait deux ou trois vaisseaux en Chine, autant à Chandernagor et quatre à Pondichéry. Le commerce (Tlnde en Indé^ était plus considérable, et un assez grand nombre de bâtiments allaient de Pondichéry à Surate, à Mahé, à Moka, à Manille. Les marchandises que nous apportions d'Europe se réduisaient à peu de choses. Les draps, les étoffes, la quincaillerie

et les vins de Bordeaux constituaient la plus grande partie de nos importations. Les produits que nous tirions de l'Inde dépassaient de beaucoup, comme importance, les marchandises que nous pouvions lui expédier. Aussi, chaque année, nous étions obligés de faire des envois d'argent plus ou moins considérables. L'Inde absorbait nos capitaux et était un goufi're où notre numéraire venait s'engloutir.

Dupleix comprenait ({ue cette situation ne pouvait pas durer. Le premier, il devina f{ue l'Asie, qui paraissait vouée à limmobilité, était destinée à subir la loi des sociétés européennes, et que l'Inde serait un jour conquise, non par des Asiatiques, mais par des Européens. Pour lui, une colonie qui nécessitait à chaque instant des envois d'argent n'avait pas d'avenir, et n'était qu'une possession dispendieuse. L'expérience le prouvait. La Com- [>agnie, fondée par Colbert, avait dû céder son privilège. En outre, la situation qui était faite à la Compagnie restreignait forcément ses opérations et arrêtait son développement. Les produits que nous fournissait l'Inde se divisaient en deux catégories. La première comprenait ceux qu'il était permis d'importer en France, c'est-à-dire les épices et les drogueries. Les autres produits, comme les toiles peintes et les étoffes de soie, étaient prohibés, et ne pouvaient être vendus qu'à l'étranger. Si la Compagnie continuait à fournir à la France des épices et des drogueries,

cL so bornait à ce rôle, clic clail deslinco à avoir le mcilie sort que celle qui avait été fondée par Colbert. Le rôle qui avait été autrefois rempli parles Portugais et les Hollandais était devenu impossible. Le temps était passe où une nation pouvait accaparer à son profit le commerce du II((ul Oricnl, et approvisionner tous les marches de TEurope.

Tous ces inconvénients avaient frappé Dupleix. Il voulait que l'Inde fût une terre française, et fonder en Asie notre empire colonial. Dans ses projets, les colonies devaient se suffire; à ellesmêmes. Nous devions posséder dans Tlnde un vaste territoire, donnant un revenu considcral)lc. et y entretenir une armée, pour affirmer noire puissance militaire. L'on ne pouvait songer à avoir une armée européenne assez nombreuse pour le but que l'on se proposait. Elle aurait difficilement supporté le climat. II fallait organiser une force militaire, en la prenant dans le pays même. C'est ce qu'on trouva dans les Cipayes. Dupleix fut le premier à comprendre l'avantage que nous })ouvions retirer des troupes indigènes. On appelait Cipayes les indigènes qui avaient adopté les usages militaires des Européens, et en avaient pris l'armement. Le premier corps de Cipayes avait été formé par Dumas, lorsque Pondichéry avait été menacé par les Mahratles. Mais la nouvelle milice n'avait encore aucune organisation. Ce fut Dupleix qui en forma

une troupe régulière, en la divisant par compagnies, en lui apprenant nos manœuvres. Le nombre de nos auxiliaires indigènes ne larda pas à s'augmenter, et les bataillons, qui, tout d'abord étaient de ÔOO hommes, furent portés à 600 et au delà. Nos Gipayes formaient de l'infanterie et de la cavalerie. Ils étaient commandés par des officiers de leur race et de leur religion. Les officiers supérieurs mêmes étaient indigènes, et, de plus, chargés du recrutement. Nous avions ainsi une armée indigène appropriée au pays et au climat, et, pour lui donner de la solidité, il nous suffisait d'entretenir quelques compagnies européennes. Nous verrons tout le parti que Dupleixisaura tirer des Gipayes.

Dupleix voulait soumettre l'Inde à la domination française, et cependant il n'avait pas l'intention d'entreprendre une guerre aussi longue que dispendieuse, pour en faire la conquête. Nous devions noug implanter dans le pays, gagner la confiance des populations indigènes, ne rester étrangers à aucun des événements qui s'y accompliraient, nous immiscer dans toutes les révolutions qui auraient lieu, et arriver ainsi à nous former une clientèle politique.

Pour obtenir ce résultat, le gouverneur de Pondichéry avait un double rôle à remplir • être le chef d'une colonie européenne et devenir le feudataire du Grand Mogol. Nous serions arrivés ainsi à posséder un territoire assez étendu, et la

ville fondée par Martin serait devenue un centre d'où aurait rayonne notre influence, la capitale d'un empire franco-indien .

Au moment où I)ui)l(!ix prenait possession du pouvoir, la situation était favoraljle. La faiblesse de l'empire du (Irond Mogol, qui avait été fondé par un petit-fils de Tamerlan, Babour, au commencement du seizième siècle, et était parvenu à son apogée, sous l'empereur Aureng-Zeyb, de IG59 à 1707, n'était un secret i)our personne. Il était en pleine décadence et destiné à appartenir au premier conquérant qui se présenterait.

Depuis peu, deux nouvelles puissances indigènes avaient paru dans l'Inde, les Sikhs et les Mahrattes. A la fin du quinzième siècle, un réformateur, Naneck, avait prêché une nouvelle religion, et tout d'abord ses adeptes, les Sikhs, étaient restés une secte purement religieuse. Un peu avant la mori d'Aureng-Zeyb, ils devinrent un peuple guerrier, et se lancèrent dans la voie des conquêtes. Les provinces du nord de Tempire étaient en quelque sorte devenues leur champ de bataille. Un autre enn(nni, plus redoutable encore, s'était levé contre l'empire mogol. Le fondateur delà puissance des Mahrattes, Civadgi, était mort en 1C8'2, laissant un royaume ayant 1 iO lieues de long sur 50 de large. Ses successeurs avaient marché sur ses traces, et, malgré plusieurs défaites qu'Aureng-Zeyb leur avait infligées, ils avaient été en état de défier la cour de Delhy. A

l'époque où l'on était, les Mahrattes possédaient une partie du Deccan et étendaient leurs ravages de rindus au Bengale. C'était alors la race la plus militaire' de l'Inde, et l'on se demandait si elle n'était pas appelée à remplacer les Mogols. Tout annonçait que la péninsule allait bientôt changer de maîtres.

La .voie était ouverte aux Européens, et une nation d'Occident devait faire succéder sa domination à celle des musulmans. Quelle serait cette nation? Serait-ce le Portugal, la Hollande, l'Angleterre ou la France?

Le Portugal avait été le premier État de l'Europe à paraître dans l'Inde. Vasco de Gama et Albu- C|uerque avaient fondé lempire colonial portugais et à un moment donné, Lisbonne avait été l'entrepôt des produits de l'Extrême-Orient. Mais cette époque était passée et cette grandeur n'existait plus qu'à l'état de souvenir.

Le Portugal était devenu une puissance de deuxième ordre et sa marine militaire ne comprenait plus au dix-huitième siècle que vingt-quaire vaisseaux, deux brûlots et (jûatre galiotes. Goa était une grande ville, sans animation et sans commerce. Le Portugal ne regardait plus l'Inde comme sa propriété exclusive. Son rôle y était fini et nous n'avions pas à craindre sa rivalité.

Au moment ou nous étions arrivés dans l'Inde, la puissance des Hollandais était à son apogée; au dix-huitième siècle, elle était sur son déclin.

Autrefois la Hollande s'6lait arrogé la dominalion dés mers, mais sa population peu nombreuse et son territoire peu étendu faisaient que son empire ne reposait pas sur des bases bien solides; la décadence économique du pays allait en précipiter la chute. La Hollande avait également cessé d'(Mre FentrepcM. universel de l'Europe, et sa marine militaire, qui, en 1071, comptait cent cinquante et un vaisseaux, en 1740, était réduite à quarante-deux. Si les Hollandais ne pouvaient plus prétendre à la suprématie dans l'Inde, ils étaient toujours à la tète d'un commerce considérable qu'ils faisaient depuis le Japon jusqu'à la Perse et dans les îles de la Sonde. Ceylan leur appartenait ainsi que les Moluques, et ils avaient commencé à faire de Java une colonie à plantations et fondé des comptoirs à Gélèbes et à Bornéo. Leur ville de Batavia, qui datait de 1619, commençait à devenir importante et, dans l'Inde, Négapatam, sur la côte de Coromandel, était leur principal centre. Leur concurrence commerciale était à redouter pour nous, ou tout au moins de nature à nous créer de sérieux obstacles, mais le rôle politique de la Hollande était fini et dans la guerre que nous allions soutenir, elle ne pouvait plus figurer qu'à titre d'alliée de l'Angleterre.

Les Anglais nous avaient précédés dans l'Inde. Leur première expédition dans l'Extrême-Orient ne date que de 1601, et en 1002, ils fondaient une factorerie à Surate. En 1019, ils avaient acquis

Madras et en 1CG2, Bombay. Au dix-seplièmc siècle, leur rôle était assez modeste; ils acceptaient la suprématie commerciale des Hollandais et ils avaient été forcés de s'humilier devant le Grand Mogol. La Compagnie d'Angleterre possédait plusieurs factoreries au Bengale, et en, 1086, l'un de ses agents avait fondé Calcutta, sur le Gange. Rien cependant ne pouvait faire prévoir que les Anglais deviendraient un jour les maîtres de l'Inde. Madras avait cent mille habitants, Bombay quarante mille et Calcutta n'était pas fortifié, ce n'était guère qu'un grand village. Quoique arrivés les derniers, nous avions pris les devants et Pondichéry avec ses remparts et ses bastions paraissait nous assurer la prépondérance. Il semblait que l'Inde < dût nous appartenir. Telle était la situation.

Lorsque Dupleix prit possession de son poste, la colonie était en pleine crise. La Compagnie était endettée; à Pondichéry, il y avait des travaux à exécuter, et l'on n'avait aucune ressource. Aussi \lans une lettre du 1*.) juillet I7A'2, Dupleix né dissimulait pas ses inquiétudes. Prévoyant que nous aurions bientôt la guerre, il ne cessait d'insister pour que l'on mît la ville en état de défense, en y achevant les fortifications. Malheureusement, la Compagnie, loin de lui venir en aide, semblait tout faire pour l'entraver.

En 1742, elle n'expédiait que huit vaisseaux, et elle alla jusqu'à défendre de construire des

L'INDE KHANCAISK. "201

navires au Prgou cl pro]>osa do réduire relToctif des troupes. Elle ne voulait jouerqu'un rôle purement commercial. Dupleix n'(?n persista pasmoins dans ses projets. Persuadé que Pondichéry avait pris une importance assez grande pour que l'autorité de son gouverneur put s'y connaître, il paraissait en public, revêtu des dignités accordées à Dumas, par le (îrand Mogol, et s'entourait d'un luxe et d'une étiquette incounus à ses prédécesseurs. Il voulait aiusi couvaiucre les princes du voisinage de sa qualité de nabal), et du rang qu'il tenait en cette qualité à la cour de Delhy, et en même temps, il trouvait le moyen d'affermir le prestige de la France.

Le Carnatic avait été ruiné par l'invasion des !ilahrattes. De plus, le nabab Sabder-Ali y était devenu impopulaire par suite des impôts qu'il levait pour payer la rançon promise aux Mahrattes. Les populations ne cachaient pas leur mécontentement, et une conspiration fut organisée; Mortiz-Ali, le beau-frère du nabab, en était le chef. Dans le courant de septend^re 1742, Sabder-Ali était poignardé, et Mortiz-Ali se faisait proclamer à sa place. Mais, en présence de la réprobation générale, il fut obligé de prendre la fuite. Informé de ce qui ce passait, le soubab de Deccan, Nizam el Molouck envahit le Carnatic avec une armée de deux cent mille hommes, et y rétablit la tranquillité. Lefdsde Sabder-Ali, SaïdjMohammed fut nommé nabab; mais comme il

n'avait que neuf ans, un ancien joueur do tambourin, qui, à la cour de Deccan, occupait une haute dignité, Anaverdy-Khan, lui fut donné comme tuteur. Quelques mois après, le jeune prince était assassiné. Anaverdy-Khan fut nabab à sa place; il n'ignorait pas les relations qui avaient existé entre les Français et les anciens souverains du Carnatic. Mais il' pensait, néanmoins, qu'il était de son intérêt de les ménager. De son côté, Dupleix ne négligea rien pour nous le rendre favorable. Le nabab vint bientôt à Pondichéry. Le gouverneur lui fît rendre les plus grands honneurs. Flatté de sa réception, Anaverdy-Khan jura amitié constante à la nation française. Si nous n'avions pas en lui un allié aussi dévoué que Dàoust-Ali-Khan, nous pouvions compter sur sa neutralité bienveillante, et c'était beaucoup.

La guerre était sur le point d'éclater entre la France et l'Angleterre. Dupleix le savait, et aussi, il se mettait en mesure d'achever les travaux de défense de Pondichéry , quand il reçut une dépêche datée du 18 septembre 174"). Les directeurs annonçaient la guerre comme prochaine, et en même temps, ils lui ordonnaient de suspendre le travail des t'ortifications.

L'Inde était sacrifiée. En sa qualité de gouverneur, Dupleix sentait qu'il devait assurer le salut de la colonie, et il résolut de passer outre. Il fit élever du côté de la mer une solide muraille et

contribua de sa bourse à rachèvemenl des fortififalions. L'on travailla jour et niiil ; néanmoins malgré toute la diligence que Ton y ajjporta, le rempaii'l ne fui achevé que deux ans après la rupture avec l'Anglelerre. La Compagnie écrivit alors à Dupleix [JOur le remercier de son zèle. Sa désobéissance paraissait alors avoir l'approbation des directeurs.

En 174(1, la mort de l'empereur Charles VI avait mis l'Europe en feu, et en 17ii, la France et l'Angleterre s'étaient officiellement déidaré la guerre, ('et événement était prévu depuis longtemps. Dans l'Inde l'on se demandait ce qu'il allait arriver. La Compagnie française croyait pouvoir garder la neutralité. De son côté, la Compagnie d'Angleterre paraissait manifester des intentions pacitiques. Mais en nous donnant de fausses espérances, les Anglais avaient voulu gagner du t(Mnps. Sitôt que la guerre avait été déclarée, le Commodore Barnet et le capitaine Peyton étaient partis pour l'Inde, avec quatre vaisseaux de ligne, et nous avaient capturé un certain nombre de bâtiments sur les côtes de Chine et dans les mers de la Sonde. Nos ennemis avaient le champ libre. La mer leur appartenait; nous n'avions pas un seul navire de guerre à leur opposer. Sur terre, notre situation n'était pas brillante. Notre effectif militaire ne dépassait pas un millier d'Européens. Conformément aux ordres de la Compagnie, Dupleix s'était mis en rapport avec

Wi , CHAPITRE \T.

le gouverneur de Madras, dans le but d'obtenir sa neutralité. Il était même allé jusqu'aux supplications. Tout fut inutile. A Madras, l'on voulait la guerre. Dupleix ne se laissa pas abattre. II expédia un navire à l'île de France pour demander des secours à La Bourdonnais. Puis apprenant (jue les Anglais se disposaient à attaquer Pondichéry, il s'adressa au nabab du Carnalic, lui rappela l'alliance qu'il avait récemment promise, et lui représenta que si les Anglais s'emparaient de notre ville, ils deviendraient redoutables pour sa puissance. Anaverdy-Khan se laissa persuader, et fit notifier au gouverneur de Madras quil ne permettait aucune attaque contre les établissements français de la côte de Coromandel. Pondichéry était sauvé: mais le prestige de la France avait subi une rude atteinte. Les indigènes commençaient à s'éloigner de nous. Au milieu du découragement, Dupleix conservait la même attitude cl dissimulait ses craintes, lorsqu'il apprit, au mois de mars ITifi. que La Bourdonnais allait le rejoindre avec une escadre.

Bernard -François-Mahé de La Bourdonnais était né à Saint-Malo, en I(>tl9, d'une famille d'armateurs. Dès son enfance, il montrait un goût prononcépour la marine, et à dix ans, il faisait un voyage dans les mers du Sud. En 1715, il se rendait aux Indes, parcourait ensuite les mers du Nord et visitait les échelles du Levant.

Fnlré au service de la (lompagnie. il prenait

j)arl à l'expédition de Mahé; au Bengale, il se livrait au commerce et réalisait des bénéfices considérables. Il acceptait plus tard un poste important que lui ollVail 1(^ vice-roi de Goa, et en 1731, il rovenaii à Saint-îMalo, où il se mariait. En 1735, il était nommé gouverneur des îles de France et lîourbon. Dès cette époque, il était avantageusement connu; un traité de mathématiques, une étude remarquable sur la nature, qu'il avait publiés, lui avaient valu une grande réputation.

Nous avions commencé, en 1721, à coloniser l'île de France dont nous avions pris possession en 1715. La Bourdonnais, ([ui y avait autrefois séjourné, avait pu en apprécier les avantages. Quand il arriva, notre établissement se réduisait à peu de choses. La plus grande partie de l'île était couverte de forêts impénétrables. Les différents quartiers pouvaient à peine communiquer entre eux faute de routes.

La garnison n'avait pas de casernes et occupait un camp de chaumières. Il n'y avait pas de fortifications, et l'île était ouverte à toutes les agressions. Il n'y avait pas d'ateliers où les navires pussent réparer leurs aviiries. Tout était à créer; La Bourdonnais, qui connaissait la supériorité de l'île de France, résolut d'en faire une citadelle de premier ordre.

L'île de France avait^deux ports : Port Sud-Est et Port Nord-Ouest. Port Sud-Est, quoique plus vaste, présentait de sérieux inconvénients.

La sortie des vaisseaux était difficile à cause des vents, qui soufflaient directement dans les passes, formant l'entrée du port, et de plus en temps de guerre, la défense présentai! de grands obstacles. Toutes ces raisons firent que La Bourdonnais donna la préférence à Port Nord-Ouest qu'une ceinture de montagnes garantissait des ouragans, qui, dans ces climats, causent de si grands ravages. Port Nord-Ouest devint bientôt une ville sous le nom de Port-Louis. L'on y voyait des bastions à flot, des pontons, des cales, et il était aussi facile d'y construire ou d'y réparer des navires que dans aucun port d'Europe. En même temps, La Bourdonnais faisait bâtir des caserties, établir des batteries, un hôpital, former des ateliers et percer des routes.

Les terrains incultes avaient été défrichés; les huttes, parsemées sur la côte, avaient disparu et fait place à de belles maisons. L'administration du gouverneur avait accompli de véritables prodiges, eu égard au peu de ressources dont il disposait. Il avait, en quelque sorte, tout tiré du néant. En (juelques années, grâce à lui, notre établissement était devenu une belle colonie, une petite France, située au delà des mers. Nous dominions dans la mer des Indes.

En 1741. La Bourdonnais était venu porter secours à Pondichéry que menaçaient les Mahrattes. Après avoir délivré Mahé, il était revenu à l'île de France. Là, il se préparait à la guerre qu'il

I/INDE FUANr.AISE. 207

Icnail pour corlainc, cl Ijii'nlùl son cscndre lui en état de 'reprendre la mer. Sui' ces enlrefailcs, il reçut l'ordre de renvoyer en France ses vaisseaux. (le fut pour lui une douleur cruelle. Cependant il la Ha il obéir. La Bourdonnais fit prendre à son escadre la route de l'Europe, et en môme temps, il (Mivoyail sa démission au ministre, en le priant de [)ourvoir à son remplacement. Peu après, arrivait à l\)rt-Louis un navire français porteur d'une lettre du contrôleur général Orry. Cette lellrc était une contradiction formelle avec les ordres l)récédents. Orry écrivait à La Bourdonnais que la sécurité où l'on se trouvait n'existait plus, et qu'il éiail à désirer qu'il n'ait pu exécuter en entier les ordres qui lui avaient été donnés. Il ajoutait qu(^ deux vaisseaux au moins devaient rester à l'île de France. Malheureusement, il était trop lar-d. L'escadre était partie, et il n'y avait aucun moyen de la rappeler. Ce message ne fit qu'augmenter la douleur de La Bourdonnais. Il apprenait en même .temps que les ministres refusaient sa démission.

Il reprit ses fonctions de gouverneur, et se mit en mesure de faire face aux éventualités. Dans une nouvelle lettre, le conti'ôleur général Orry lui écrivait qu'il avait la confiance du gouvernement; il le priait en même temps de rester dans l'Inde, et lui annonçait qu'il serait gouverneur général, s'<7 arrivait quelque chose à Dupleix. Une nouvelle lettre, datée du 9 mars 1744", annonçait la guerre

comme certaine, et cependant oucune flotte n'était expédiée d'Europe. Celte contradiction indique dans quel désarroi se trouvait le gouvernement de Louis XV.

La Bourdonnais avait accepté ]a mission qui lui était confiée, et pourtant elle était difficile. Les Anglais étaient maîtres des mers, Pondichéry menacé, et Dupleix demandait des secours dans le plus bref délai. La Bourdonnais fut à la hauteur des circonstances. 11 n'avait ni vaisseaux, ni soldats: il sut équiper une flotte el réunir un corps de troupes. Les ressources dont il disposait se réduisaient pourtant à bien peu de choses. Le Neptune était sur le point de partir pour l'Europe ; La Bourdonnais le rclinl. VJnffulairc sortait des chantiers de construction, le Bourbon venait d'arriver de l'Inde, et, en rade de Port-Louis, se trouvaient la Renommée et VElisahcth. Il fallait armer ces vaisseaux, et l'on manquait de tout. La récolte de l'année précédente avait été médiocre, par suite de la grande sécheresse, et les ravages des sauterelles avaient perdu celle de l'année courante. En outre, le Aaisseau le ^ainl-déran. qui apportait des vivres de France, avait coulé bas à l'île d'Ambre, en entrant dans le port, le 15 août 1744. L'on était menacé de la disette, et il fallait faire subsister les équipages jusqu'au moment de leur départ. Aucun obstacle n'arrêta La Bourdonnais. Il rationna la population et augmenta l'eirectif de ses équipages, qui était insuffî-

sanl, on y incorporani dos nègros. Les liommes qu'il avtiit sous sa direction n'avaionl pas Tinslruction nécessaire pour monter sur des vaisseaux do guerre. La Bourd/^nnais les exerça au travail on comrtiun, leur apprit ;\ radouber dos navires, à jeter le grappin d'abordage et à placer le pétard. Il leur enseigna les évolutions militaires, le service des pièces et le tir à la cible. Il se fit ingénieur, charpentier, et, à force d'un travail extraordinaire, il arriva à avoir une flotte capable d'entreprendre une campagne.

La Bourdonnais s'était mis en rapport avec iJupleix, et, dans la correspondance échangée entre eux, l'on ne peut découvrir la moindre rivalité. Le 15 septembre 1744, La Bourdonnais écrivait à Dupleix : « Je compte sur vous avec confiance, comme vous devez compter sur moi, de galant homme à galant homme ». De son côté, Dupleix ne restait pas sourd à cet appel et l'assurait de son concours. Tous les deux poursuivaient le même but : la destruction do la puissance anglaise dans l'Inde. La Bourdonnais avait terminé son armement et, voyant que la saison s'écoulait sans qu'il parftt aucun navire venant d'Europe, il avait fixé son départ au 1'' août 1745. Le 20 juillet, la frégate V Expédition vint lui annoncer que cinq vaisseaux devaient arriver aux îles, dans le courant d'octobre. Cette frégate apportait en même temps un ordre du roi. en vertu duquel les capitaines et officiers des vais-

seaux de la Compagnie devaient reconnaître La Bourdonnais comme chef et lui obéir. Le ministre invitait en même temps La Bourdonnais à faire la course dans la mer des Indes, et à agir de concert avec Dupleix. C'est ici que nous devons signaler lincapacité du gouvernement de Louis XV, qui, lorsqu'il se décide enfin à agir, au lieu de concentrer Tâulorité dans les mômes mains, commet la faute de créer deux pouvoirs, et prépare ainsi une rivalité, qui devait nous $tre si funeste.

La Bourdonnais attendait l'escadre. Les vivres qu'il avait à sa disposition étaient peu nombreux, et l'arrivée de nouveaux vaisseaux n'était pas un mince embarras. Il se mit en mesure, en expédiant successivement à Madagascar chacun de ses navires, aussitôt qu'il était prêt à prendre la mer, pour y subsister et s'y approvisionner. L'escadre, qui était attendue en octobre 1745, n'arriva qu'en janvier 1746. Elle comprenait un vaisseau de guerre, YAcIrille, et quatre navires marchands : le Pliénix, le Lz/s, le Dur -(V Orléans et \e Saint-Louis. Malheureusement, cette escadre, sur laquelle on fondait tant despérances, n'avait pas de vivres. La Bourdonnais écrivit à Dupleix qu'il ne partirait pas avant le 10 mars, et qu'avant de prendre la route de Pondichéry il se rendrait à Foulpointe pour embarquer du riz et des bœufs. En attendant, il s'occupa d'armer les bâtiments marchands qu'on lui avait envoyés, ce qui n'était

pas chose l'acilo. L'arlillerie dont on disposait était insiilïiî^ante comme calibre, et, de plus, l'on manquait de canons. Les bâtiments, qu'on transibrniait en vaisseaux de guerre, étaient percés pour })lus de pièces (ju'on ne pouvait leur en doniu'r. Cependant La lîourdonnais triompha de Ions les obstacles, et ses navires, quoique imparfailenient équipés, se rendirent un à un à Madagascar. L'escadre comprenait neuf bâtiments, portant oOi canons et 0501) hommes,. dont 700 nègres'.

Le 4 avril 1746, La Bourdonnais mouillait à Foulpoinle: il y trouva la Parfaite et la lîcnorniiiée, qui s'étaient approvisionnées de riz. Il apprit, en arrivant, que le vaisseau \e Saint-Pierre s'était perdu à la côte. Ce malheur fut bientôt suivi d'un autre plus grand. La mer était devenue mauvaise, et une tempête éclata. Les navires, qui avaient jeté l'ancre, furent entrahiés et devinrent le jouet des flots. L'escadre était dispersée. La Bourdonnais se dirigea, avec VAchille et le Lys, vers la baie d'Antongil, à l'île Marosse. La tempête ayant cessé, il envoya des pirogues à la découverte pour savoir ce qu'étaient devenus les autres bâtiments, et leur donner l'ordre de venir

1. L'escadre était ainsi composée : L'Achille, 70 canons cl 780 liommes; le Bourbon, 50 canons elô50 hommes ; le Phénix, 58 canons et .540 hommes ; le Neptune, 50 canons et 550 hommes; le Saint-LouiA, '20 canons et 35(lhommcs; le Duc-d'Orléans, 20 canons et 550 hommes; le Lys, 20 canons et 590 hommes; la Renommée, 2i canons et .550 hommes; Vlnsulaire, 28 canons et .550 hommes.

le rejoindre. Tous arrivèrent plus ou moins maltraités. Ils avaient besoin de réparations, avant de pouvoir reprendre la mer. Il fallait renoncer au projet d'aller dans l'Inde au mois de mai.

L'île Marosse, où Ton s'était réfugié, était peu propice pour la réparation d'une flotte. Les rives en étaient escarpées et couvertes de mauvais bois. La Bourdonnais y fit néanmoins établir un quai et des ateliers. En même temps, il envoya ses officiers à Madagascar chercher dans les forêts des arbres assez gros pour faire des mâts et des vergues. La forêt qui pouvait fournir des bois de construction était située au delà d'un marais impraticable et large d'une lieue. Il fallait ensuite descendre pendant 7 ou 8 lieues une rivière, qui n'avait pas assez de profondeur pour se prêter au flottage des bois. Une fois arrivé à l'embouchure de cette rivière, il y avait encore une lieue de mer à traverser pour arriver à l'île Marosse. Rien n'arrêta La Bourdonnais : une route fut créée à travers les marais, avec des roseaux et des arbres abattus. On tira les pièces de bois, et on parvint à leur faire descendre la rivière et traverser le bras de mer, en les suspendant sur des pirogues attachées l'une à l'autre. Malgré les pluies, malgré les maladies, qui firent périr 95 Européens et 55 nègres, Ton était arrivé à des résultats qui tenaient du prodige. En quarantehuit jours, l'escadre avait été réparée et mise en état de tenir la mer. Elle partait de la baie d'An-

longil, le l''^ juin I74<), et ses équipages complaient encore Trli'i hommes, dont o à 400 malades. Pendant la traversée, La Bourdonnais ne cessait d'exercer ses équipages à l'exercice du canon. Le 23, nolie escadre était au cap Comorin, et, le 29, dans les eaux do Trinquemalé. Là, l'on apprit que la Hotte anglaise avait été vue du côté de Négapatam. Après avoir mouillé (quoique temps dans la rade do Merguy, elle était revenue sur la côte de Coromandel, en janvier MM'}, à la nouvelle de l'expédition de La Bourdonnais, et avait jeté l'ancre devant lo fort Saint-David. Son intention était de nous baricr la route de Pondichéry. Le commodore Barnet, ([ui la commandait, était mort en avril I7i6, et avait eu pour successeur le (;ommodore Peyton. L'escadre anglaise comprenait 6 vaisseaux, tous vaisseaux portant ensemble 290 canons ', et les équipages formaient un effectif de 1000 hommes. La Bourdonnais qui, à part VAclLiUe, n'avait que dos navires marchands, • armés d'une manière incomplète, so trouvait dans une infériorité marquée.

Le 5 juillet, à la nuit tombante, notre escadre mettait le cap sur la côte de Coromandel; le (5, à cinq heures du matin, l'on apercevait la flotte anglaise, qui pouvait être à 0 lieues. La Bourdon-

1. Les six vaisseaux de l'escadi-e anglaise étaienl : io MedioaySj 60 canons; le Prestsn, 50 canons; le Harioirh., 50 canons ; le Winchesler, ôO canons ; le Medivays, 40 canons; le Licely, '20 canons.

nais pensait que Tac lion allait s'engager sur les dix heures. Mais les Anglais manœuvrèrent de manière à n'arriver que sur les quatre heures, afin de pouvoir fuir à la chute du jour, si le combat ne leur était pas favorable. Ils avaient sur nous l'avantage de l'artillerie; à leurs pièces de !24, nous n'avions à opposer que du 8 et du 12. Du côté des Français, l'activité du feu suppléait à l'infériorité de l'artillerie. Notre escadre tira 2000 coups de canon, et V Achille, monté par La Bourdonnais, en tira à lui seul plus de 1000. Nos cajions étaient garnis de platine de fusils, appliquée à côté de la lumière. Par ce moyen et celui d'une ficelle attachée à la gâchette, que les pointeurs tiraient aussitôt que le mouvement du navire mettait la pièce du canon vis-à-vis l'objet que l'on visait, le feu avait la promptitude du coup d'œil. Cette invention, due à La Bourdonnais, ne contribua pas peu au succès. Des deux côtés, l'on se battait avec acharnement. A sept heures et demie du soir, le combat cessa. Le Commodore Peyton profita de la nuit pour opérer sa retraite. Son escadre avait beaucoup souffert. Deux de ses vaisseaux étaient désemparés, et ses équipages comptaient 55 morts et 400 blessés. Le lendemain matin, il refusait le combat et pouvait, grâce au vent et à la marée, s'éloigner et gagner Trinquemalé. Les Anglais s'avouaient vaincus.

De notre côté, nos ^Dertes étaient sérieuses. 'L'Achille avait reçu (>0 boulets en plein bois. Le

Bourbon clait fortemcnl endommage, cl Vlnsulaire avait une \oi(? d'eau. Les autres bâtiments avaient leurs mâtures plus ou moins brisées. I I oITiciers et '200 hommes avaient été mis hors de eombat. Après avoir pris l'avis de ses capitaines, La Bourdonnais résolut de se rendre à r^oiidichéry, où il devait porter 100 000 piastres, et alin de pouvoir se remettre en état de reprendre la mer. Le 8 juillet, à onze heures du soir, l'escadre mouillait en rade de la ville. La nouvelle de son arrivée se répandit immédiatement dans la colonie, et y causa un enthousiasme sans bornes.

Dans la vie des peuples comme dans celle des individus, il y a des. moments où la fortune semble réunir toutes les circonstances. Le 8 juillet 1746 était de ce nombre. Pondichéry était sauvé; nous étions maîtres de la mer et la route de Madras nous était ouverte. Toutes les chances étaient pour nous. Avec Dupleix, nous avions un diplomate rompu aux affaires de l'Inde; avec La lîourdonnais, un marin distingué. L'union de ces deux honnnes eût fondé notre empire colonial: malheureusement, une fois en contact, ils allaient entrer en lutte. Cette rivalité nous fut fatale; grâce à elle, la puissance anglaise, qui aurait pu être anéantie, subsistera dans l'Inde, et la guerre n'aura pour nous aucun résultat.

La rivalité de Dupleix cl de La Bourdonnais.

Nous élioiis victorieux : néanmoins, nous ne devions pas nous endormir sur noire succès. Il fallait ai^ir dans le plus bref délai et porter de nouveaux coups aux Anglais, atin de les empêcher de se remettre de leur défaite. La Bourdonnais vit Dupleix ; leur entrevue fut cordiale, et il n'y avait pas de raison pour qu'il en fût autrement. Les projets de La Bourdonnais consistaient à ruiner, à coups de canon, les établissements et la marine des Anglais, à développer le commerce français et à faire de l'île de France l'entrepôt du trafic avec l'Inde. Dupleix avait des vues d'un ordre plus élevé; il voulait profiter de la guerre pour fonder notre empire colonial. Cette divergence d'opinions n'avait pas empêché que, quoique éloignés l'un de l'autre, ils s'étaient toujours concertés sur la marche à suivre. Tous les deux se trouvaient d'accord pour continuer les opérations. Quelle expédition allait-on entreprendre ?

L'escadre anglaise s'était réfugiée à Mergui, et elle aurait soin d'éviter le combat tant qu'ellc n'aurait pas reru les renforts qu'elle attendait d'Europe. Quant au projet de La Bourdonnais,

qui consistait à aller en croisière, il était inutile d'y songer. Les bâtiments anglais, en apprenant notre victoire, s'étaient mis à l'abri, et nous n'aurions retiré aucun résultat de cette campagne. Il fallait utiliser les IJorces dont nous disposions en frappant un grand coup. Les Anglais possédaient Bombay dans la mer d'Oman. Madras et le fort Saint-David, sur la côte de Coromandel, le fort de Bincouli, à Sumatra, Tallichéry. au Malabar, et Calcutta, au Bengale. Il nous était facile de nous emparer de petites places, comme Tallichéry ou Bincouli. Mais la puissance anglaise dans l'Inde n'en aurait pas été ébranlée. Quant à Calcutta il ne fallait pas y songer. La neutralité que le Grand Mogol maintenait dans les eaux du- (iange nous interdisait toute opération du côté de Bengale. Les seuls points où nous pouvions diriger nos forces étaient Bombay et Madras. Cette dernière ville devait surtout attirer notre attention. Située à quarante lieues de Pondichéry, elle en était la rivale. L'expédition d(î Madras nétail pas une idée nouvelle. Dans la correspondance échangée avec Dupleix. La Bourdonnai.'^ lui en avait parlé à plusieurs reprises. Pour lui, le succès n'était pas douteux. Madras était mal fortifié; de plus, pour le moment, la mer était libre. Nous pouvions agir à coup sur.

De son côté,' Dupleix se mit en mesure de seconder La Bourdonnais et de compléter son artillerie, sans toutefois affaiblir d'une manière

L'INDE P^RANÇAISE. 219

dangereuse la «lérensc de Pondicdiéry. La Bourdonnais lui avail demandé quaranle-qualre canons de dix-huil, et quarante de douze. Si Dupleix ne put lui fournir exactement ce qu'il demandait, il lit de son mieux ; il lui donna vingt-huit canons de dix-huit, douze de douze et vingt-deux de huit. En même temps, il accompagnait son envoi d'une lettre si gracieuse, que l'on s'étonne ({ue sa conduite, en celte; occasion, ail pu i)rèter à quelque accusation. La Bourdonnais dira, néanmoins, dans ses mémoires que Dupleix refusa d'accéder à sa demande, et qu'il fut obligé de partir, sans avoir l'artillerie dont il avait besoin. Cette assertion est inexacte.

Depuis quelques jours, La Bourdonnais n'était plus le même. La jalousie qu'il avait conçue à l'égard de Dupleix amena, de sa part, un mauvais vouloir, qui, tout d'abord, paraît incompréhensible, mais, malheureusement, ne s'explique que trop. Habitué à exercer un pouvoir absolu dans son go-uvernement des îles, il ne pouvait admettre une autorité autre que la sienne. Dupleix était gouverneur général de l'Inde, et, en sa qualité de représentant de la métropole, il avail les affaires politicjues dans ses attributions. La Bourdonnais croyait que le prestige de la victoire allait lui donner une supériorité marquée. Quand il vit qu'il serait obligé de compter avec le conseil de la colonie, il fut exaspéré. La prise de Madras ne pouvait pas être douteuse pour La Bourdonnais;

220 CHAPITRE Vil.

mais il voyait qu'elle ne serait pas son œuvre personnelle, et qu'il serait obligé d'en partager la gloire avec Dupleix. Lui, qui avait toujours joué le premier rôle, se révoltait à l'idée d'avoir un rival. Aussi, il ne tarda pas à adopter une ligne de conduite, qui contrastait singulièrement avec l'esprit d'initiative qu'il avait toujours mon. tré, il était devenu hésitant, irrésolu, ne voulait prendre aucun parti et demeurait dans l'inaction. Cependant, La Bourdonnais avait déjà des canons, des munitions et des renforts. Le contingent que lui avait fourni Pondichéry comprenait trois cent soixante-dix Européens, cent Topas, trois cents Cipayes et trois cents Lascarins. La colonie avait fait un vigoureux effort et les accusations dirigées contre Dupleix, qui se serait refusé à donner des secours, tombent d'elles-mêmes. Néanmoins, La Bourdonnais ne pouvait se décider à partir. L'idée que la flotte anglaise pouvait venir le surprendre, pendant qu'il serait devant Madras, paraissait le préoccuper. Le 10 août, il écrivit à Dupleix ([uil voulait attirer les Anglais et les forcer à accepter le combat. Il proposait aussi d'altaquer le fort Saint-David, situé à cinq lieues de Pondichéry. L'expédition de Madras était abandonnée. En même temps, il se livrait dans sa lettre à de longues récriminations, et se plaignait entre autres de la mauvaise qualité de l'eau qui avait été fournie à ses équipages, et l'aurait rendue malade, ainsi qu'une partie de ses

gens. Cette accusation n'était pas pins ("ondée ([n(^ \c^ antres.

Dnpleix protesta énergiquement contre ce plan, (jui taisait renoncer h l'expédition de Madras Selon lui, Oondelonr et le Corl Saint-David « ne valaient pas la poudre et le plomi) qu'ils pourraient coûter ». Il insistait pour que Ton mît à exécution l'attacpie méditée depuis longtemps contre Madras, la seule qui pût avoir pour nous un résultat. Il examinait ensuite les motifs qui avaient amené La Bourdonnais dans l'Inde : la prise de Madras et la destruction de la flotte anglaise ; il ne pouvait abandonner en même temps ces deux projets, et devait mettre l'un ou l'autre à exécution. Le 12 août, La Bourdonnais s'en allait à la recherche de la Hotte anglaise, et, le I T), il mouillait à Karikal. Plus incertain que jamais, il annonçait qu'il comptait retourner à Pondichéry, et quitter l'Inde, avant le 15 octobre. Le 17, il arrivait à Négapatam, et on ne tardait pas à signaler six voiles à l'horizon ; c'était l'escadre anglaise. La Bourdonnais fit aussitôt route pour la rejoindre et lui donna la chasse, inutilement toute la journée et le lendemain. Les Anglais avaient le vent pour eux, et on les perdit de vue. La Bourdonnais revint à Négapatam, et, quand il eut appris que nos ennemis avaient quitté la côte de Coromandel, il reprit la mer, et le 23 août il jetait l'ancre à Pondichéry. En arrivant, il écrivait une longue lettre à Dupleix, où il lui relatait ce qui

s'était passé. La retraite des Anglais avait augmenté ses hésitations : tout en déclarant qu'il était prêt à partir, il parlait des difficultés que présentait l'expédition de Madras, demandait l'avis du Conseil et regardait l'afîaire comme trop délicate, pour en prendre seul la responsabilité.

Le Conseil se réunit extraordinairement ; treize membres étaient présents. On répondit à La Bourdonnais en récapitulant les préparatifs qui avaient été faits, et le temps quon avait perdu. On lui laissait le choix de s'emparer de Madras ou de détruire la flotte anglaise, cpii allait réparer ses avaries pendant que nous restions dans l'inaction. Cette lettre, au lieu de ramener La Bourdonnais au sentiment du devoir, ne fit que l'irriter. Habitué à imposer sa volonté, il se révoltait à l'idée de recevoir une observation de la part du Conseil; il poussa l'audace jusqu'à dire qu'on ne lui précisait pas le plan qu'il devait adopter. Aux observalions qui lui étaient faites, il répondait toujours qu'il ne pouvait seniparer de Madras, puisque Fescadre anglaise existait encore, et « que, passé le !.') octobre, il quitterait l'Inde ». De plus, il répétait à qui voulait l'entendre, que le Conseil cherchait à l'entraver, et le Conseil lui avait fourni des vivres, des munitions, des canons et des troupes.

Cette conduite indigna, à juste titre, Dupleix, qui, le 27 août, convoqua le Conseil, dans le but de prendre un parti. La délibération fut rapide;

on voulait on finir. Les conseillers d'Espréménil, BartlicHémy et le procureur général Brugères se rendirent près de La liourdonnais pour « le sommer, de la pari du roi, de choisir, entre les deux partis, la destruction de la iloLle anglaise ou l'expédition de iNLadras ». Le Conseil déclarait qu il n'y avait pas de temps à penlre, que les moments (HavMt. précieux^ et que^ dans le cas où M. de La Bourdonnais serait empêché paY la maladie d'agir lui-même, le capitaine de la Poi-te-Barrée, dont la capacité et la prudence étaient reconnues, le remplace7'ait dans le commandement de Vesradre.

La réponse de La Bourdonnais fui courte; elle montrait son exaspération. « J'ai reçu, disait-il, la sommation de son contenu. Je n'ai consulté le Conseil que sur l'afl'aire de Madras; il n'avait qu'à donner son avis, pour ou contre. Quant à la destination de mon escadre, il n'avait aucun droit à s'en mêler. Ce n'est pas à lui à en prendre connaissance. Je sais ce que je dois faire, et mes ordres sont donnés pour qu'elle parte ce soir. » L'escadre prit en effet la mer, sous le commandement de la Porte-Barrée. La Bourdonnais, qui était malade, resta àPondichcry. La Porte-Barrée croisa le long- de la côte et revint le 9 septembre, après avoir capturé deux bâtiments anglais. Pendant ce temps, La Bourdonnais était revenu à la santé, et ses relations avec le Conseil s'étaient améliorées. L'expédition de Madras était chose décidée, et l'on s'attendait à voir nos vaisseaux

prondre la route de cette ville. Néanmoins, le i septembre, La Bourdonnais écrivait à Dupleix pour lui demander son avis au sujet du traitement que nous devions infliger à Madras, dans le cas où cette place tomberait entre nos mains. Le 8 septembre, il réclamait les deux bâtiments qui avaient été capturés, et qu'il prétendait lui être indispensables. Il cherchait à gagner du temps. Ses derniers préparatifs étaient terminés le H septembre, et un coup de canon tiré par V Achille annonça que nos navires allaient prendre la mer, et cependant le départ n'eut lieu que le lendemain. L'escadre leva l'ancre à huit heures du soir, elle comprenait neuf bâtiments : V Achille, la Neptrcne, le Phénix, le Duc~cl' Orléans, la Renommée, le Saint-Loms, le Lys, la Marie-Gcrtrude, et deux galiotes à bombes. Elle portait deux mille quatre cents Européens, quatre cents cipayes, cinq cent soixante noirs, et avait plusieurs chehngues pour débarquer les troupes. L'ingénieur Paradis était au nombre des officiers. Les conseillers d'Espréménil et Bonneau accompagnaient l'expédition, en qualité de commissaires généraux. Depuis de La Haye, c'était l'armement le plus considérable que la France eût dans l'Inde. Après avoir été obligée, parle vent contraire, à modifier sa route, l'escadre mouillait, le \A, au matin, près de Coublon, un village .situé à cinq ou six lieues de Madras. C'était le point choisi pour faire la première descente. Paradis com-

mandail les Iroupcs de débarciurinciil, (jui comprenaicnl un inillicr dhommcs avec doux picees de campagne, il avait Toidi'e daller jiis(|irà une portée de canon de Madras, afin de favoriser une seconde descente et d'empêcher la garnison de la ville de s'y opposer. La chaleur était étoulTantc, et l'on dut attendre cinq heures du soir pour se mettre en route. Dans la matinée, l'on atteignit San-Thômé, et bientôt l'on arrivait sur le territoire anglais, au lieu désigné pour attendre le second débarquement, cjui s'ellectua à quatre heures du soir. Le corps de troupes destiné à agir comprenait deux mille hommes; il en restait près de dix-huit cents à bord des vaisseaux. La Bourdonnais arriva, et, après avoir assuré ses communications avec la mer, il alla établir son camp près d'une pagode, à environ une portée de canon de Madras. Nos troupes étaient exténuées de fatigue et avaient grand besoin de repos.

Madras occupai! une étendue de ciu({ milles le long de la côte, sur un mille de large, et était divisé en trois parties, La ville blanche, habitée par les Européens, renfermait une cinquantaine de maisons en pierres, iXi^xyi églises, Tune anglicane, l'autre catholique, le gouvernement, la factorerie et les magasins de la (compagnie. Elle était entourée d'une muraille et d'un fossé, et défendue par le fort Saint-Georges et plusieurs bastions. La seconde division, appelée la ville noire, était de beaucoup plus grande. Sa population se compo-

ti26 CHAPITHE VH,

sail (le Mnurcs, de Juifs, (rArmcnicns cl dlliii- (Jous. Ses moyens de défense ne consistaient ({u'en un mur et un fossé, (•ai)ables. tout au plus, de le mettre à l'abri d'un coup de main. La troisième division n'était qu'un faubourg, peuplé d'indigènes. La population de ces Irois villes s'élevait à cent mille habitants, dont sept à huit cents Européens. .Malgré l'inconvénient de n'avoir pas de port, et de ne posséder qu'une rade où il était très imprudent de mouiller au moment de la mousson, Madras était devenu une cité très importante, opulente et pleine d'activité. Grâce à son commerce, elle jouissait d'une grande i)rospérité; c'était alors le principal centre des Anglais dans l'Inde. Ses environs étaient très agréables, et les bords de la rivière de Monlaron, qui coulait iui pied 'de ses mui-ailles, fort pittoresques. La campagne était couverte de maisons, d'aidées et de [)elils villages où Ton fabriquait des toiles et des mouchoirs.

Les dé!)uts de la guerre, qui nous avaient été défavorables, avaient endormi Madras dans une aveugle sécurité. A la nouvelle que les l'^rancais se préparaient à attaquer la ville, la terreur fut grande. Le fort Saint-(jeorges, (pii formait la principale défense, consistait en une construction de quatre cents mètres de long sur cent de large. Il n'existait aucun ouvrage extérieur, et la garnison ne comprenait que trois cents Européens et se})t cents cijiayes. Le gouverneur de Madras,

I/INDE FRANOAISE. 227

iAlorsc, (3ul recours ;ui iwiIkiI) Aii;i\('nl\ -Kliiui, cl réclama 'son iuLcivcnlioii. Il lui raj)|)ela qu'il avail rcccuiinonl inlcrdil aux Ani>lais loulc cx|)édilion du cùlé de Pondichéiy, el qu'en donnant cel ocdic il avail déclaré qu'il agirait de uicnie à l'ci^ard des l'rançais. IMallieui-eusenieul pour les Anglais, Morse élait eonq)lèlement igiioranl des cou lûmes de l'jude. 11 est il'usai^e qu'un envoyé, (jui se préseuU^ dans une cour d Orient, apporte ;i\ec lui des présents. En (;ette circonstance, Morse se comporta comme s'il avait Irailé une affaire commerciale dans la ville de Londres. Son ambassadeur parut, en présence du nabab, les mains vides, et lui rappela ses promesses. Anavcrdy-Klian venait de recevoir l'ambassadeur français, «pii lui avait demandé l'autorisation d'attaquer les établissements anglais, et avait eu soin de se munir de nombreux présents. Le nabab élait indécis, et, sans accorder aux Français l'autorisation de s'emparer de Madras, il ne leur fit pas de défense formelle. Le commodore Peyton, qui croisait avec son escadre, à sept lieues de la ville, savaitque les Français lui étaient supérieurs en nombre et par leur artillerie. Aussi, regardaitil la situation comme perdue. 11 écrivit à Morse (|u'il ne pouvait rien l'aire [»our lui, cl l'on apprenait ([u'il faisait voile pour le Bengale. Quelques jours après apparaissait la Hotte française, et, le IT) septembre, La Bourdonnais sonnnait la place d(î se rendre.

L'on commença sans retard à faire les préparatifs du sièg-e. Dans la soirée, un Anglais se présentait au camp. C'était M. Barneval, le gendre de Mme Dupleix. Il n'était chargé d'aucune mission officielle, et venait simplement prier, de la part du gouverneur, qu'on laissât sortir les femmes de la ville. La Bourdonnais ne voulut accorder cette autorisation qu'à Mme Morse et à Mme Barneval. Ces deux dames refusèrent d'en profiter. Le 16, à la pointe du jour, La Bourdonnais se portait en avant avec cinq cents cipayes et les dragons; toute la journée fut employée à amener de l'artillerie et à construire des batteries. La Bourdonnais, qui était monté sur la terrasse d'une maison, s'était rendu compte de ce qui se passait à Madras. Il voulait se rapprocher de la ville, autant que possible. En conséquence, il donna l'ordre de camper dans le jardin de la Compagnie, qui n'était qu'à huit cents toises des remparts. Les arbres et les buissons qui s'y trouvaient permettaient à nos sc'ldats de se mettre à l'ombre, et de se garantir des rayons du soleil.

Sur ces entrefaites, les cipayes anglais firent une sortie et engagèrent une fusillade assez vive, en se glissant derrière les haies. Ils furent si vivement repoussés, que beaucoup d'entre eux, au lieu de rentrer dans la ville, s'enfuirent dans l'intérieur des terres. Nous nous emparâmes duii faubourg, et bientôt l'on se trouva à une demiportée de fusil de la ville noire. La Bourdonnais

était décidé à brusquer ralï'airr. Lo 17, Pnradis s'ébranlait avec quatre cents hommes et deux pièces de canon, et ouvrait le feu. Le 18, nos cipayes s'emparaient de la source d'eau qui alimentait la ville. Nous étions maîtres des abords de la place et notre artillerie commençait le bombardement. Les Anglais répondirent en lançant des bombes (le dix-huit, des boulets de pierre et de ploml). Dès que la nuit fut veniu', trois de nos plus forts vaisseaux vinrent s'end^osser devant la ville et se mirent h îa canonner. Dans la nuit. Ion apprit que des navires avaient paru à la côte. Il était naturel de penser que c'était l'escadre ang-laise qui venait au secours de Madras. Cette nouvelle ne fit que confirmer La Bourdonnais dans le parti de mener le siège avec vigueur, afin d'amener la reddition de la place.

Le 11>, le lendemain, le bombardement recommençait. L'on apprenait en môme temps que la nouvelle-relative aux vaisseaux était fausse. Dupleix avait envoyé un exprès à La Bourdonnais pour lui faire savoir que trois navires français venaient d'arriver d'Europe à Mahé. Toute la journée, notre artillerie ne cessa de canonner la ville. Les Anglais, effrayés, jugèrent à propos d'entrer en pourparlers, et le soir, à huit heures, le gouverneur Morse faisait demander à traiter. La Bourdonnais répondit qu'il était prêt à recevoir des parlementaires, et que le feu cesserait le lendemain matin, depuis six heures jusqu'à huit

heures. Le 20, au matin, deux députés anglais, Monson et Hally-Rurton, se présentaient dans le camp français, et offraient à La Bourdonnais de lui payer rançon, s'il consentait à se relirer. La Bourdonnais, indigné, leur répondit quil ne vendait pa!< Vlionneur, et que le pavillon fraiiçai^ xerail arboré xirr Madras, ou qiril mourrait au pied de se>< murailles. Les députés anglais se retirèrent. La Bourdonnais leur donna une lettre pour le gouverneur Morse, et, dans cette lettre, il lui représentait que toute résistance était inutile, et l'engageait au nom de l'humanité à ne pas faire suhir à sa ville les horreurs d'un assaut. Après le départ des députés, le feu recommença jusqu'à trois heures de l'après-midi ; il cessa, comme il avait été convenu, afin de laisser aux parlementaires la liberté de retour. A trois heures et demie, au lieu des députés, c'était un médecin italien, nommé Francisco Pereiro, qui se présentait. 11 venait prier La Bourdonnais de prolonger la trêve toute la nuit, afin de donner aux assiégés le temps de prendre une déterminalion. La Bourdonnais le renvoya et ordonna de continuer les opérations. K huit heures du soir, le bombardement reprit avec plus de violence que jamais, et fut continuel, toute la nuit, tant sur les vaisseaux que dans les batteries. Nous tirâmes six cents bombes et douze cents coups de canon. Dans la journée, quatre cents marins avaient débarqué, et étaient venus renforcer les

L'INDK f:!AN(:aish. 2.31

assiégeants. Une de nos conipni^nies s'était avancée jnsquà einqnanle pas de la contres- (•arj)C. I^es Aiii^lais s'allendaienl à nn assaut : la prise de Madras était certaine.

Le lendemain matin 'Jl, les députés anglais se présentaient avec plein pouvoir pour traiter. Après une courte discussion, ils convinrent des conditions et dressèrent les articles de la capitulation. Le fort Sainl-deori^-es et la ville de Madras devaient nous être remis le '21 scplend.i'c à deux li(>ures de l'après-midi, toute la i^arnisiin et tous les Anglais habitant la ville demeuraient prisonniers de guerre. Les conseillers, employés et officiers de la Compagnie, étaient libres sur parole d'aller et venir où bon leur semblait, même en Europe, pourvu qu'ils ne portassent j)as les armes contre la France, avant d'avoir été échangés. Les marchandises reçues ou à recevoir, les magasins, arsenaux, vaisseaux, provisions de guerre ou de bouche et tous les biens appartenant à la Compagnie d'Angleterre devenaient notre propriété, ainsi que les marchandises, matières d'or et d'argent, meubles et autres etlets quelconques enferm(''s dans la ville, à quelque personne qu'ils appartinssent. Les articles de la caj)itulation signés, ceux du rachat devaient être traités à l'amiable par la lîourdonnais et Morse. Si la ville de Madras venait à être rendue aux Anglais, moyennant une rançon, il serait permis à la garnison d'y revenir. Mais, en

Ce cas, un nombre égal de prisonniers français devait être livré en échange de la garnison. Le reste retournait en Angleterre sur ses vaisseaux, et ceux (jiii y étaient compris s'engageaient à ne pas porter les armes contre la France, avant dnvoir été échangés contre un pareil nombre de marins français, pris soit aux Indes, soit en Europe.

Le sens de celte capitulation était clair, Madras se rendait à discrétion, et le rachat de la place n'était que conditionnel et à l'état de simple hypothèse. La capitale de l'Inde anglaise était en notre pouvoir. Le siège ne nous avait coûté que neuf blessés; les Anglais n'avaient eu que cinq morts. A deux heures de l'après-midi, La lîourdonnais entrait dans la ville avec cinq cents hommes et en prenait possession. Le pavillon d'Angleterre fut amené, le drapeau blanc arboré et salué de vingt et un coups de canon. Les vaisseaux qui se trouvaient en rade firent des décharges d'artillerie. Nos soldats poussaient le cri de « "Vive le roi ». L'enthousiasme était général.

Le jour même de la reddition de Madras, peu d'instants après son entrée dans la ville, La Bourdonnais écrivait quelques lignes à Dupleix et lui relatait ce qui venait de se passer. Le soir, à huit heures, il lui envoyait une seconde lettre, beaucoup plus longue, et lui disait : La précipitntion niwr Inijuelle je vous ai fait part de la

prise de M(i((i'a>i ne ni'(t pus permis (rentrer dons aucun' ilélail. J'élais trop occupé à relever les postes de cette place. Messieurs les Afiglais se sont rendus à moi avec plus de pyrécipitation (pie je ne vous l'ai écrit. Je les ai à ma discrétion, et la capitulation qu'ils m'ont signée m'est restée sans qu'ils aient songé à m'en, demander une copie. Il résulte de celle lellre, comme de la capitulation, que Madras s'était rendu à discrétion. La phrase de la seconde lettre ne peut laisser aucun doute à ce sujet. Il est également évident que des pourparlers, à l'égard d'une rançon, avaient eu lieu avec les députés anglais. Mais rien encore n'avait été résolu. La Bourdonnais n'avait pris aucun engagement, Madras était à notre merci.

La prise de Madras ne pouvait pas laisser Dupleix indifférent. Pendant le siège, il avait entretenu une correspondance avec La Bourdonnais, et il est impossible de trouver dans ses lettres la moindre allusion à ce qui s'était passé à Pondichérv. Sitôt qu'il eut appris que Madras était en notre pouvoir, il fit annoncer cet heureux 'événement. Le 'iô septembre, il écrivait à La P)Ourdonnais pour lui dire la joie que sa victoire avait causée dans la colonie et le remercier, au nom de la nation., des peines, des travaux et des fatigues quil s'était donnés pour la réussite de Tentreprke. Le Conseil joignit ses félicitations à celles du gouverneur et chargea

23't . CHAPITRE VII.

(Ifiix (lo ses membres de se rendre à Madras pour y complimenter La Bourdonnais. Ces deux délégués étaient Dulaurent et l^arthélemy, qui devaient former un (lonscil avec d Espréménil, Bonneau-Desforges et Paradis. La Bourdonnais en avait la présidence.

Sur ces entrefaites, le naliab du Carnatic avait appris que les Frant-ais avaienl mis le siège devant Madras. Anaverdy-Klian nous était favorable, mais il ne voulait pas (jue notre dominalion fut prépondérante sur la côte de Coroinandel. 11 avait immédiatement en^oyé un messager à Dnpleix pour (>xprimer son méconlentement. et le menacer de la guerre si nous ne levions pas le siège. Dupleix ne pouvait se mettre un nouvel ennemi sur les bras. Il pensait que, si les Anglais perdaient Madras, leur prestige n"en serait pas moins atteint, alors même que cette ville deviendrait la propriété d'un potentat indigène. C'était du reste un moyen de ratlacber Anaverdy-Khan à notre alliance. Il s'empressa d'envoyer à Arcate un agent dire au nabab, que les Français ne voulaient s'emparer de Madras que pour lui remettre cette place. Il avertissait en môme temps la Bourdonnais et le tenait au courant de ses négociations. Nous étions obligés de céder Madras au nabab pour l'empêcher de se déclarer contre nous.

Deux jours après son entrée dans la ville, La Bourdonnais rédigeait une lomifue lettre où il

L'INDE FIlANilAlSK. 235

(lisrulait à foinl TiilTairo do Madras. Il examinait la déterminalion que nous pouvions prendre. Nous avions \c choix enlrc trois partis : Caire de Madras une colonie française, raser la place, ou bien traiter de sa rançon. Pour La bourdonnais, nous ne pouvions songer à faire de Madras une colonie française. Il disait ({ue les troupes dont nous disposions étaieiil insuflisanles pour défendre deux villes comme Madras et Pondichéry. Il fallait renoncer à garder notre conquête. Quant au second projet, la destruclion de la ville, La liourdonnais y était également opposé. Les Anglais, selon lui, l'auraient bientôt rebâtie, et, du reste, il déclarait qu'il n'avait pas le temps de s'occuper d'une dérnolilion a)(><xi infriirlucusc qu'cpinfuse. Restait le troisième parti, celui de la rançon. La Bourdonnais déclarait que c'était pour nous le parti le plus avantageux. Il se proposait ensuite d'embarquer lartillerie dont Pondichéry et les îles pourraient avoir besoin, de mettre sur les vaisseaux les marchandises propres au commerce de l'Europe, et de revenir en France avec ses vaisseaux, chargés de cargaisons. Cette lettre fut apportée à Pondichéry par Paradis.

Paradis commandait le contingent de Pondichéry. Il était d'origine alsacienne, et, par sa valeur personnelle, il était arrivé au poste qu'il occupait. Son caractère inspirait une grande confiance aux soldats. La Bourdonnais avait

demandé qu'il Taccompagnat dans l'expédition de ^ladras, mais il avait bientôt reconnu que Paradis, qui était personnellement dévoué à Dupleix. ne serait pas, entre ses mains, un instrument docile. Aussi affectait-il de le tenir à l'écart, et, par ses procédés, il voulait l'amener à quitter Madras. Il y réussit, Paradis donna bientôt sa démission et profita, avec plaisir, de l'occasion de revenir à Pondichéry. Outre la lettre de La Bourdonnais il était porteur du texte de la capitulation.

Le lendemain, 24 septembre, La Bourdonnais envoyait à Dupleix un billet qui résumait les arguments qu'il lui avait donnés la veille, et demandait d'être instruit de la pensée du gouvernement, quant à la manière dont Madras devrait être traité. Cette demande prouvait que l'on n'avait encore pris aucun engagement de rendre la ville, moyennant une rançon. Du reste,- La Bourdonnais n'avait aucun pouvoir pour conclure un traité définitif sans l'assentiment du gouvernement de l'Inde lran(;aise. En sa qualité de commandant de l'escadre, il prétendait être indépendant de Dupleix et ne pouvait penser être indépendant de la France. Si Madras avait été situé en Europe, il en aurait immédiatement référé au roi. Dans l'Inde, le gouvernement résidait dans le conseil de Pondichéry, et était représenté par lui.

Repousser son autorité, c'était lever le dra-

peau de la révolte; c'est cependant ce que fil La Bourdonnais.

Pendant les premiers jours cpii siiiviient la prise de Madras, les rapports entre La Bourdonnais et Pondichéry avaient été amicaux. Le conseil avait écrit à lamiral pour le féliciler de sa vicloire et le remerrier au nom de la nation. Dans sa réponse, La Bourdonnais se montra plein de courtoisie : « J'ai reçu », leur disait-il, « la gracieuse lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire au sujet de la prise de Madras. Après les remerciements, qu'à cette occasion vous devez adresser au Dieu des armées, c'est M. Dupleix qui a droit à votre reconnaissance, son activité, ses soins altenlifs à m'approvisionner de tout ce que j'avais besoin, pendant le siège, joint à quantité de braves gens que j'avais avec moi, et qui ne demandaient qu'à aller. Ainsi, à tout prendre, je n'ai contribué à celte prise qu'en tant que j'ai laissé aller les choses, selon leur cours naturel. J'en suis trop récompensé par voire politesse. » En écrivant celte lettre, La Bourdonnais n'élait pas sincère: il ne devait pas, du reste, larder à changer d'atliUide.

La prise de Madras terminait les épreuves de rinde française. Les Anglais possédaient encore, sur la côte de Coromandel, le fort Saint-David. Dupleix se proposait d'y envoyer Paradis el de profiler de la consternation que notre victoire avait répandue, pour sen emparer. La Bourdon-

nais serait allé délruirc la llollc <lii <'ommoclore Fcylon, qui s'était réiiigié à Mergiiy, et aurait i>u ensuite enlever Bombay et se poiU'r du côté du Benii^alc. Dupleix méditait la réalisation de ces projets, {[uand il apprit que La Bourdonnais nci^ociait avec les Anii^lais pour la rançon de Madras, 11 fut stupél'ail. et lui écri\it le 'J') septembre. Dans celle lettre^ il s'efforçait de 1 amènera abandonner toute idée de rachat. Pour lui, la rançon n'étail qu'un avanlage incertain el momentané. Les billets souscrits par le gouverneur ne serai(?nt pas payés, et sous prétexte qu'il était pi-isoniiier, et avait ag^i par contrainte, la (lonqia^nie refuserait d'accepter les traités. Dupleix conjurait La Bourdonnais de renoncera son projet, et l'ajlsait valoir de nombreux arguments à rap})ui de son opinion. Le Conseil avait également désapj>rouvé le rachat. Il adressa à La Bourdonnais une lettre dans le même sens que celle de Dupleix, et, en môme temps, il l'avertissait de larrivée des commissaires Dulaurent et Baithélémy. Le parti de La Bourdonnais était pris dune laçon irrévocable, et, comme il le reconnaît luimême dans ses mémoires, il résolut de combattre /es prillenliuns: de Dupleix cl de ine^isk'Krs de Poiidirliénj. Quoique le traité du rachat ne lut pas encore signé, il ('■(•ii\ il à Du[)leix comme s'il Tétait, -en lui disant qu'il n'y a\ail plus «jn'à lixei- les termes du payement. Quand il leçul les lettres de Pondichéry, dont nous avons parlé plus haut,

L'INDE FRAS<:A1SE. ii^J

son ()I'1;"ii<mI se rrvolln, cl il ne j)ul se coiilciiic. Il tléclai'a'aii (^onscii <in(' Madras élail sa côiKiiii'lf. qu'il en clisposoraiL coininc il rcnlcndrail, clquil élail nalurcl qu'il allai cIkmcIkm' ailleurs la libciié dont il jouissait depuis douze ans. La Bourdonnais rei)0ussail ainsi loule suhordiualicui envers le gouverneinenl i\c Pondiehér\ .

Dans la jouiiiée du 'JO, Diilaïu'eni cl lîarlliéléniy arrivaient à Madr.is: ils se {)résenlèrenL à riiôleldu i^ouveiTUMuenl. Envii'Oii (SU persoiuiesse IrouvaieuL assend»ié(>s dans le salon. La Bourdonnais reeul les commissaires avec liauleur: |)uis, les allii-ani dans l'embrasure d'une l'enèlre, il leur dil (|ue la raneon était fixée, et que Madras <le\ait èlre évacué le 10 oclobre. (lomme les coin missaires se montraient Tort étonnés de n'avoir pas été consultés, il ajouta qu'il ne s'embarrassait [)as du Conseil. Le lendemain, 2U, les commissaires envoyaient à La Bourdonnais une protestation contre le traité de rachat, et aux olïiciers des troupes et de l'escadre une lettre circulaire où ils dénonçaient la conduite de l'amiral. Le !28, ils informaient le Conseil de ce qui se passait. Le "i'.t, après une entrevue avec La Bourdonnais, f[ui all'ccta de les considi'rer comme de simples conunis, ils protestaient de nouveau contre la restitution de Madras aux Aui^lais, et, le OU septembre, ils se retiraient à San-Thomé, pour y attendre les instructions de Pondichéry.

Pendant ce temps-là, La Bourdonnais devenait

(le plus en plus coupable. A l'aide de doeuiuenls mutilés, il chercha à l'aire croire qu'il était investi (le l'autorité suprême, et que le i^ouvernement lui avait défendu de faire des conqu(Hes. La première de ces assertions était une impudence; la seconde reposait sur des ordres qui lui avaient été donnés, en 1741, par les directeurs de la Compagnie, et qui avaient trait à une croisière dont il avait été chargé.

En même temps, il s'emparait des clefs des magasins, et au lieu de les remettre aux commissaires-généraux, d'Espréménil et Bonncau, il les donnait à son frère Mahé de Villebagne et à Desjardins, l'un de ses partisans les plus dévoués, et répondit à d'Espréménil, qui lui faisait des représentations, qu'il était le chef de l'expédition ; quant à Bonneau, il s'assiu'ait de sa personne en donnant l'ordre de rarr("'ter.

Pendant que La lîourdonnais prenait cette attitude à jMadras, il envoyait plusieurs lettres à Pondichéry, et, le 29, il écrivait à Dupleix : « Nos tracasseries ont fait plus de tort à la nation qu'à nos ennemis* voilà le sort de Madras décidé. Je peux avoir tort ou raison, mais, comme il n'y a pas de remède, tirons un voile sur le passé, et voyons présentement ce qu'il y a à iaire pour l'avenir. Si nous continuons à nous turlupiner, nos ennemis profiteront de nos disputes. Si vous êtes comme moi, dans le dessein d'oublier le passé et d'agir à cœur ouvert, j'irai à Pondichéry

l'indm française. 241

m'al)on('Ii(M' avec vous. Sinon, jo passerai lonl droit' anx îles, on donnant ordre à mes vaisseanx de venir m'v lionNcr. » Le lendemain. La lîonrd(»iinais s'adressait au ( lonseil de INindicIiéry. pour se plaindre des commissaires el, en mèni(> temps, il lui envoyait la copie de la capitulation par laquelle il s'engageait à resliluer Madras aux Anglais, moyennant une rançon, dette convention comprenait '20 articles. La rançon était (ixéc à 1 iOOIMlO pag-odes, payables aux conditions suivantes iMKMlOOpagodesdevaientètrc [)ayéesen Europe en cinq lettres de change de 100 00(1 pagodes chacune, tirées sur la (Compagnie d'Angleterre, en faveur de celle de France. Les ()00 000 auli-es pagodes étaient payal)les en six termes égaux de 100 000 pagodes chacun. La moitié des munitions de guerre ai)partenait aux Français, et l'autre moitié l'aisait retour aux iViiglais. Les marchandises de la Compagnie d'Ang-leterre devenaient notre propriété. Nous nous engagions à évacuer la place du 10 au 15 octobre, et, un jour avant l'évacuation, l'on devait nous livrer un certain nombre d'otages.

Le Conseil de Pondichéry adressa une protestation à La Bourdonnais, et, le 29 septembre, Dupleix tentait près de lui une nouvelle démarche. Après l'avoir conjuré d'abandonner toute idée de rançon, et de l'aider à expulser les Anglais de l'Inde, il terminait sa lettre en lui tenant le langage suivant : «Au nom de Dieu, monsieur,

au nom de vos enfants, au nom de votre épouse, laissez-vous persuader à ce que j'ai Fhonneur de vous dire. Finissez comme vous avez commencé et ne ménagez pas un ennemi, qui n'a d'autre but que de Vous réduire à la plus dure extrémité. Tels sont les ordres que l'escadre ennemie met en œuvre autant qu'elle peut; si elle n'a pu faire mieux, c'est qu'elle ne la pas pu. La Providence nous a mieux servi qu'eux. Profitons-en, monsieur, pour la gloire de notre monarque et pour l'intérêt général de la nation qui vous regarde comme son restaurateur dans l'Inde. Fasse le ciel que je puisse arriver à vous convaincre de la nécessité d'annuler un traité qui, dans un moment,, vous fait perdre des avantages dont toute l'étendue se connaîtra immédiatement pour peu que vous vouliez avoir égard à ce que j'ai l'honneur de vous représenter. »

Cet appel généreux ne devait pas être écouté de La Bourdonnais. Le 30 septembre, il avait écrit à Dupleix : « Bonne ou mauvaise, la capitulation est signée, et il faut la tenir », il lui annonçait en même temps (|u'il était plus décidé que jamais à retourner aux îles. 11 envoyait au (lonseil une copie des ordres en vertu desquels il avait le commandement sur mer, et en concluait qu'il n'avait pas à s'occuper de Pondichéry. Dans une nouvelle lettre datée du 1'' octobre qu'il adressait à Dupleix, il disait : « Le sort de ]\Iadras en est jeté, toutes mes lettres vous le disent; je

me suis cru en droit (racconier une caijilulalion (le cette place. .le serais le premier militaire ({ui n'ait pas ce pouvoir do faire des coiulitions à ceux qui ont défendu les murs donl il s'est emparé. Je m'étais engagé d'honneur avec les députés anglais à traiter à l'amiable du rachat du fort et de la cité. Je vous prie de ne pas me barrer davantage. » La lîourdonnais regardait ainsi Madras comme sa propriété el se reconnaissait;! lui seul le droit d'en disposer.

l^]n apprenant ce qui se passait à Madras, les habitants de Pondichéry furent indignés. Les princii)aux d'entre eux, c'est-à-dire les supérieurs des ordres religieux, les officiers des troupes, les employés de la Compagnie, les bourgeois et les marchands de la ville blanche se rassemblèrent pour inviter Dupleix, au nom de la nation, de Finli'rrt de la CoinjXKjnirct de r/ionneur dit roi à ne pas abandonner Madras, et à signifier à La Bourdonnais d'avoir à s'embarquer pour les îles. Le 2 octobre, troiscommissaires, leprocureurgénéral, le major de l>ury et Paradis, arrivaient à Madras. Ils avaient pleins pouvoirs et apportaient une déclaration émanée du gouverneur au nom du roi et de la Compagnie ; il avait été enjoint de la lire publiquement dans les rues. Cette déclaration disait : « Que le traité de rançon était nul de plein droit et non avenu »; une autre déclaration créait à Madras un Conseil provincial. D'Esprénénil en avait la présidence. Les choses n'avaient

lail qu'enipii'or. La lîourdonnais s'appuyait à Madras sur les Auglais. Le l''' octobre, il avait refusé de laisser dans la place le capitaine d'Auteuil et ses dragons, et leur avait ordonné de camper dans le jardin de la (Compagnie. Les Français de Pondicliéry et ceux des îles paraissaient former deux nations ennemies, et sur le point d'en venir aux mains; une collision était à craindre.

Les commissaires se présentaient à l'hôtel du gouverneur; La Bourdonnais était à la fenêtre au moment de leur arrivée. Le greffier Desmarets, qui portait un habit bleu à parements rouges et brandebourgs d'or, l'intriguait beaucoup; il ne l'avait jamais vu et le prenait pour un officier nouvellement \enu d'Europe. Les commissaires montèrent dans la grande salle; La Bourdonnais les invita à passer dans son cabinet ; ils lui répondirent qu'ils étaient porteurs d'instructions <]u'ils ne pouvaient communiquer qu'à l'assemblée. La liourdonnais pâlit et resta interdit, croyant que de nouveaux ordres avaient été envoyés de France. Le greffier lut à haute voix les déclarations dont nous avons précédemment parlé. La population étonnée de celte nouveauté se rassembla en grand nombre: pendant cette lecture, des officiers de toutes armes commencèrent à affiner dans la salle. Pour la plupart, ils appartenaient aux troupes que La Bourdonnais avait amenées avec lui.

A|»rès la lecliin' des jjit'ccs, La lioiirdoiiiiais, ((iii riail rassuré, en voyant (ju'il ii'aNail alïaiiH^ (juaux n^préscnlanls du Conseil df Pondichérv, se lova, ci déclara (|u'il ne rcconnaissail pas dans rindc une aulorilc supérieure à la sienne, s'appuyanL sur les ordres du niinislre. D'Espréincnil lui répondit, que les instrudions (pi'il invoquait n'a\aieiil aucun rap[»ort av(^c la (|uestion. La lîourdonnais, qui se voyait entouré de ses partisans, mena<;a de frapper le général de Bury el parla de faire prendre les armes aux Iroupes dont il avait le commandement. A cet appel à la guerre civile, un cri d'indignation s'éleva dans toute rasseml)lée, La lîourdonnais sortit et réunit dans la chambre voisine un Conseil exclusivemeni composé d'officiers des îles. Ce Conseil déclara (|u'il fallait tenir la parole qui avait été donnée aux Anglais. La. Bourdonnais revint trouver les députés de Pondichéry et leur communi(iua la délibération du Conseil. Les députés refusèrent de l'approuver et sortirent sur-le-chanqi.

Après un tel éclat, La Bourdonnais était <lécidé à en venir aux dernières extrémités. Dans le bul d'intimider iJupleix. il menaça Mme Barneval de s'emparer de sa personne et de l'envoyer aux îles. Dupleix fit une réponse sublime quî rappelait les temps antiques : « Cette déclaration que vous faites, lui écrivit-il. dans le dessein de m'intiraider ma femme et moi, ne nous touche pas. Nous savons sacrifier notre tendresse à notre devoir.

246 ' CHAPITRE Vil.

Toute menace ne m'ébranlera pas. Mais vous répondrez devant I)i(Hi du sang français que vous voulez faire verser. » (Iraignant que le Conseil ne trouvât dans le contingent de Pondichéry une force capable de faire exécuter ses décisions, la Bourdonnais résolut de s'en rendre maître. Sous le prétexte que des vaisseaux avaient été vus à Paliacate, il donna l'ordre d'embarquer cinquante hommes à bord de chaque navire : ses agents, obéissant à des instructions secrètes, s'arrangèrent pour que ce service fut confié aux soldats de Pondichéry, qui furent séparés de leurs officiers, embarqués sur des chaloupes et conduits à bord, de l'escadre. Cette mesure s'accomplit le 4 octobre, au matin. A cette nouvelle, le Conseil voulut résister. De Bury et Paradis se rendirent chez La Bourdonnais, qui leur adressa de violents reproches et les fit arrêter.

Dans la soirée, le bruit courul que Dupleix était en marche avec un corps de troupes. La Bourdonnais ordonna de s'opposer par la force à son entrée dans la ville. Il ne reculait pas devant la guerre civile, et, du reste, il ne se dissimulait pas la gravité de sa situation. Le 6 octobre, il disait à table à plusieurs de ses partisans : « J'ai été trop vite, et je me suis trop avancé. Mais le vin est tiré, il faut le boire. »

Inutile de dire quelle fut la douleur de Dupleix, lorsqu'il eut connaissance des événements de Madras, mais il était impuissant; La Bourdonnais

L'INDK française. 247

ayani la foice en main, loul ce ([u'il pouvail l'aire, c'était de protester, et il le fit, le 0 octobre 1 lAi) . En môme temps, il donnait de nouveau l'ordre de ne pas évacuer Madras. La Bourdonnais savait mieux que i)ersonne (|uc la restitution de celle place nous faisait perdre le bénéfice de notre expédition et était à même de se rendre compte de la situation; et son patriotisme aurait dû le rappeler à la raison. Malheureusement, il en fut autrement, et lui, qui jusqu'alors avait été constamment dévoué à son pays, et prêt à accomplir, dans son intérêt, les plus grands sacrifices, était complètement changé. Quel était donc son but, et à quel mobile obéissait-il? Voilà ce qu'il convient de rechercher.

Nous connaissons La Bourdonnais et ce dont il était capable. Il était difficile de réunir des qualités aussi nombreuses et aussi brillantes. Malheureusement il était essenliellement personnel. Habitué, aux îles où il exerçait un pouvoir absolu, à occuper le premier rang, il n'avait pas tardé, à Pondichéry, à concevoir une violente jalousie à l'égard de Dupleix. Son amour-propre lui interdisait d'agir sous les ordres du gouverneur de l'Inde, qu'il regardait comme un inférieur. La lutte entre eux avait commencé à propos de l'expédition de Madras. Par son hésitation et son mauvais vouloir, La Bourdonnais avait cherché à créer des eiiibarras au gouverneur de Pondichéry, afin de le forcer à abdiquer.

248 r.IIAPlTUE VU.

(Juand il se tlécida à parlii% il nctail luilleinenl cliangé et n'allendail que l'occasion favorable pour essayer de nouveau d'imposer sa volonté et l'aire reconnaître sa suprématie.

Après la prise de Madras, La Bourdonnais espérai l, grâce à son succès, prendre sur le gouverneur de Pondicbéry un tel ascendant, que celui-ci s'empresserait d'abdiquer toute autorité. Il s'attendait à voir ses ordres exécutés sans discussion. Madras avait capitulé, cl il n'existait aucun traité de rachat. Du 'Jl au 'ih septembre, des négociations avaient eu lieu avec le gouverneur Morse, mais aucune convention n'avait été conclue. La Bourdonnais savait bien qu il n'était pas d'une bonne polilitjue de restituer Madras, et de plus il était impossible qu'il ne se rendît pas compte du danger qu'il faisait courir à nos élai>lissements, en retournant aux îles avec son escadre. Une raison particulière faisait agir La Bourdonnais. Quand il vit (jue le gouvernement de Pondicbéry regardait Madras comme l'une de ses dépendances, sa jalousie se réveilla plus violente que jamais. Il se voyait à Madras, ayant une position analogue à celle du directeur de Cbandernagor vis-à-vis de Dupleix. Lui, qui avait pensé exercer l'autorité suprême dans l'Inde, se révolta à l'idée qu'il ne serait plus qu'un général aux ordres du Conseil supérieur de Pondicbéry, chargé d'exécuter ses projets. Tout lui parut préférable à cette situation. Il avait oublié les An-

r/lNI)K FHANCAISK. 'i'iU

glais; il ne pensait plus (luà abaLLrc son ii\al, el crut 'qu'en lui enlevant Madras il lui poilerail un coup terrible. En présence de la résislanc(^ (ju'il renconlra, la colère le domina complèlcnient, el il se porta à des actes inqualifialdo.

L'on a aussi attribue un autre mobile à la condnile d(> La lîourdonnais ; il se serait laissé corronijM'e et aurait reçu cent mille pagodes, dette accusation fut portée de son vivant par d'Esprcraénil et de Keijean. Le premier disait qu'il avait entendu l)nj)leix ai'tirmer qu'un Anglais lui avait dit (pu' cent mille pagodes avaient ét('' donnés à La lîourdonnais. D'Esjjréménil considérait La Bourdonnais comme \m\ homme cupide, et, dans une lettre adressée à iJupleix, il déclare avoir vu ses agents l'aire porter nuitamment à bord des vaisseaux des marchandises qui se trouvaient dans les magasins de la Compagnie. De son côté, de Kerjean' assurait (ju'il tenait d'un juif relire à Pondichéry que les Anglais avaient compté cent mille pagodes, en reconnaissance du bon traitement (ju'ils avaient reçu de lui, et que lui, le juil", avait été taxé pour sa part à la somme de sept mille pagodes, que, du reste, il n'avait pas encore payée. A cela, La Bourdonnais répondait ([ue d'Espréménil et de Kerjean étaient l'un le neveu, l'autre le gendre de Dupleix, et par conséquent hostiles de parti pris. Il disait qu'il avait refusé une dernière entrevue avec le gouverneur Morse, parce (|u"il avait appris que celui-ci avait

l'intention do lui l'aire un présent. Au moment de son procès, cette accusation fut considérée comme étant sans preuves et abandonnée.

Plus tard, elle fut reprise par deux historiens anglais. En 1772, (îrose publiait la relation d'un voyage qu'il avait fait dans l'Inde. En parlant de l'aflaire de Madras, il s'exprime ainsi : « Le gouverneur et le Conseil réglèrent le prix de la rançon avec le commodore français (La Bourdonnais) à 1 100000 pagodes (!0 4il bUO fr.) outre un présent d'une valeur notable au commodore français qui consentait, moyennant ces conditions, à évacuer sa conquête (Grose's East Indies). Le professeur Wilson, dans son livre intitulé : Mill's India parle d'une lettre publiée en 1730 par un fonctionnaire du gouvernement de Madras. Cette lettre rapporte les discussions, qui eurent lieu au Conseil, à l'égard des bons délivrés pour lever de l'argent, jusqu'à concurrence de 100 000 pagodes, qui furent offertes, dit-il, au commodore français, pour prix de sa modération. Le colonel Malleson, dans son Histoire îles Fi-ançais clans VInde, publiée il y a quelques années, considère La Bourdonnais comme coupable de prévarication, et cite à l'appui de son opinion les papiers déposés à India House, concernant l'affaire de Madras. D'après ces documents, les directeurs de la Compagnie anglaise se livrèrent à une enquête et interrogèrent les membres du Conseil de Madras. Morse et Monson reconnaissent avoir promis à La Bour-

donnais la somme do ('(Mit mille paj^odes. Monson ajou'la que l'on ne demanda aucun it(;u. Le conseiller Fowke, tout en dticlarant qu'il (!'tait resté étrang-er à ce march(^, ne met pas en doute que la somme n'ait été payée. En 1747, Duploix obtint d'importantes révélations d'un fonctionnaire anglais, nommé Savage, qui se trouvait à Madras lors de la prise de cette ville par les Français. Savage fd une déclaration identique à celle de Morse, de Monson et de Fowke, et accusa La Bourdonnais d'avoir reçu <S8 000 pagodes. Cette déclaration fut consignée par écrit, et son original se trouve aux arctiives de Pondichéry. Mais il est temps de reprendre notre récit et de revenir dans l'Inde.

Malgré l'avantage qu'il avait obtenu, La Bourdonnais sentait que sa position allait bienltM devenir difficile. La saison s'avançait, et il ne pouvait rester longtemps à Madras. En partant le 15 octobre, comme il en avait eu dabord l'intention, il voyait qu'il abandonnait sa conquête à Dupleix. Cependant, il fallait qu'il prît une décision. Il se rappela que, le i octobre. Paradis lui avait proposé de garder Madras jusqu'au mois de février. Il eut recours à lui, et le chargea de sonder Dupleix et de lui demander s'il consentirait à exécuter le traité de rançon, à la condition que la restitution de la place aux Anglais fût différée d'octobre 1745 à janvier 1757. Pour reculer la date de l'évacuation, La Bourdonnais allègue-

252 CHAPITKK VII.

rail qu'il voulait (J(jniicr le temps aux Français (le s'emparer des ell'cls el des marchandises, qui leur appartenaient, conformément au traité.

Duplcix vit dans cette ouverlur(> la possibilité de se débarrasser d'un homme dont la présence dans l'Inde nous avait été si funeste; aussi, le U octobre, il écrivait à La Bourdonnais et lui donnait à entendre qu'il s'occupait de sa proposition. Sur ces entrefaites survint un événement ([ui était de nature à moditier la situation. Le S octobre, trois vaisseaux arrivaient en rade de Pondichéry. Ces trois vaisseaux, le Centaure, le Mor>i., le Brillunl étaient ceux dont Dupleix avait signalé la présence à Mahé pendant le siège de Madras; ils étaient commandés par d'Ordelin et portaient ensemble 1560 hommes et 180 canons. La Compagnie informait Dupleix de l'imminence de la guerre avec la Hollande, et en même temps, en prévision de sa réunion avec La Bourdonnais, elle lui (Mivoyail des instructions sur les rc^lations qu il devait avoir avec le commandant de l'escadre. Ces ordres, datés du 11 octobre ITii, donnaient une grande force au Conseil de la colonie. En ce qui concerne les opérations militaires, quelles qu'elles fussent, le commandant des escadres était tenu de se conformer à tout ce qui // avait été délibéré el décidé. Ce document était clair : Dupleix s'empressa d'en envoyer une copie à La Bourdonnais.

La Bourdonnais voulu! d abord discuter. Il

L'INDE FRANOAÎSK. 253

(lisail, que le niinislre croyail (lu'il ;nail, quilU' 1 lii(fc ol quo les ordres eu queslion ne le re<4ai'- (laienl. pas el s'adressaient aux eapilaines des navires de la ( lompasi^nie. Mais, le jour oii il expédiait eelle (h'pèclie, plusieurs lettres lui arrivèrent, et, à partir du moment de leur réception, il elian<>earde ion. Le 11 oelohre, il écrivait à Dupleix (piil élail prêt à acceplei' n'imporle (juelle condilion, pourvu <pie le Irailé qu'il avait signé fût exécute: il annonçait qu'il avait Finlention de rester à Madras jusqnau 20, cl peul-ètre jusqu'au 25. Dans la soirée, arrivait la réponse de Dupleix. La Bourdonnais s'empressa de lui transmettre les conditions auxquelles il remettait Madras au i^ouverneur de Pondichéry. Le traité de rachat devait être exécuté et l'évacuation était fixée au !''■ janvier 1747. La Bourdonnais demandait à Dupleix sa parole d'honneur de maintenir les clauses du traité, et, en môme temps, il lui disait qu'après ce qui s'était passé il fallait qu'il allai en France.

Le lendemain, La lîourtlounais envoyait le traité de rançon qui comprenait dix-sept articles, re|)roduisant toutes les conditions insérées dans le traité précédemment conclu avec les Anglais. La B>ourdonnaisy avait ajouté une clause supplémentaire de cinq articles. Celte nouvelle convention plaçait les Anglais dans une situation exceptionnelle. Madras devait être évacué au plus lard à la fin de janvier et ses fortifications rester dans

254 CHAPITRE YII.

le même état. La garnison française était obligée de vivre à ses frais, et la police était faite par les autorités anglaises ; jusqu'au moment de l'évacuation, Madras ne pouvait être attaqué par aucune des deux nations, et sa rade restait ouverte aux vaisseaux de lune et de lautre: singulière contradiction! La Bourdonnais était venu dans rinde pour détruire la puissance des Anglais, et il autorisait leurs navires marchands à fréquenter une place qui était notre conquête.

Pour expliquer sa conduite, il disait que, s'il avait permis aux Anglais de venir trafiquer à .Madras, c'était dans le but dassurer le paiement des billets souscrits par le gouverneur Morse. Ces conditions ne pouvaient être acceptées à Pondichéry. Le Conseil refusa de donner son consentement, et il était plus résolu que jamais à maintenir ses droits. De son côté, La Bourdonnais était peu disposé à céder, et la lutte allait probablement recommencer, quand un événement imprévu vint trancher les difficultés.

L'on approchait de la mousson, cette époque si redoutée des navigateurs dans l'Inde. Le 11 octobre, La Bourdonnais avait fait part de ses inquiétudes à Dupleix, et lui avait écrit : « Je. veux bien rester ici jusqu'au 20 et peut-être jusqu'au 23, si le ciel nous est favorable ». Le lendemain, il lui disait : « Le temps s'écoule... les choses pressent.... Je veux partir... voilà déjà les vents du nord qui commencent à souffler...

j'é(;i'is aujourd'hui à chacun des capitaines, h'ur doMualil des oivhes [)()ur (jue, si la nouvelle lune les force à prendre la mer, ils puissent regagner la côte. »

Le \7) octobre fut une journée délicieuse; pendant la nuit le vent commença à souffler et un violent ouragan se déclara. Les vaisseaux français, à rcxception du Sriini.-Loids, du Lî/.s et de la Renommée, qui avaient été envoyés à Pondichéry, se trouvaient en rade de Madras. A rapproche du mauvais temps, ils axaient levé Tancre et cherché à gagner la pleine mer. Quand vint le jour, il n'y avait pas une voile à l'horizon ; à huit heures, la tempête redoublait de violence, et les inquiétudes croissaient d'heure en heure.

La Bourdonnais s'occupa d'organiser des secours ; il envoyait des compagnies, le long de la côte, ramassait des chelingues et des catimarons, et essayait à force d'argent d'engager des bateliers à s'y embarquer, pour porter ses ordres aux capitaines. Mais la mer était trop mauvaise, et bien peu osèrent se risquer. Jusqu'à huit heures du soir, l'on fut sans nouvelles; l'on apprit alors que la Marie-Gertrwle s'était perdue corps et biens, et que deux navires, dont l'un était démâté, étaient en sûreté devant San-Thomé. L(? jour suivant, c'est-à-dire le 15, l'anxiété ne lit qu'augmenter à Madras et chaque heure apporlail de nouveaux sinistres : le Bourbon était à (piatre lieues au large, n'ayant plus qu'un mât et

onlr'oiivort, VArhille à imo Viouo do lorro ol sur le point (le périr. Un autre navire, complèlemenl désemparé, avait été aperçu et le iJur-d'Orli'fins avait coulé bas. L'effroi était général.

Le i(), la tempête diminua, el, le 17, Ton connut rétendue du désastre. Le 19, huit vaisseaux, VAchille, le Bnurhon, le Duc-rrOrléons, la Prlnrr>i^e-Mni'ie, le Xeptune, le Pliénix, VAdrke, la Marie-Gcrtrude étaient en rade. Trois s'étaient perdus corps et biens, le Phénix, VAdvice et le Dur-(rOrlé(ms, qui était chargé des richesses de La Bourdonnais. La Mnric-Gerlrnde s'était échouée, et, de son écjuipage, il ne sétail sauvé (jue quatorze matelots. L ,1c// ///e avait perdu deux de ses mâts et jeté seize canons à la mer. Le Neptune était démâté, il avait dû sacrifier quatorze canons, el avait sept pieds d'eau dans sa cale. Le Bourbon avait perdu deux de ses mais el jeté quatorze canons. La Prince.<>se- Marie avait huit pieds d'eau, et pour toute malure, il ne lui restait plus que son beaupré. Ainsi, sur huit vaisseaux, quatre avaient péri, el, les autres élaienl plus ou moins endommagés. La tlotte française n'existait plus. La perte en hommes était considérable; elle dépassait douze cents, sans compler soixante prisonniers anglais, (pii avaient élé embarqués sur le Duc-d'Orléans.

La lioin-donnais était désespéré. Sur ces entrefaites, il reçut une lettre du (^oiTseil, qui refusait de fixer une date pour r(''vacuation de Madras.

Il s'y attendait, comino il le dit dans sa réponse, et il ajoutait : « Je prendrai, je crois, le parti le plus simple, qui est de vous laisser copie de la capitulation et de vous abandonner la terre, pour me donner tout entier à sauver les débris de vos pertes sur mer. » Il n'avait pas néanmoins renoncé à toute idée de lutte. Après avoir essayé, mais inutilement, de gagner à sa cause les capitaines du Centaure, du Mar.^ et du Brillant, il s'adressait au Conseil, et lui demandait s'il voulait empêcher les capitaines nouvellement arrivés de venir le rejoindre à Madras. Dans ce cas, disait-il, sa résolution était prise : il était décidé à partir pour la France, « afin de rendre compte au roi et au ministre de l'impossibilité où on le mettait d'exécuter leurs ordres. » La Bourdonnais espérait que ses menaces auraient pour effet d'intimider le Conseil. Du reste, il ne pensait plus qu'à quitter Madras. « Je vous abandonne Madras, écrivait-il à Dupleix: c'est à vous de tenir ma parole ; du reste, je suis si dégoûté de ce malheureux endroit, que je voudrais, pour un bras, n'y avoir jamais mis les pieds, il m'en coûte trop cher. »

Pendant ce temps, La Bourdonnais s'occupait de réarmer ses vaisseaux, et, en cinq jours, les vaisseaux qui lui restaient étaient mis en état de reprendre la mer. Le 19 octobre, il communi- (juait à d'Espréménil les articles supplémentaires qu'il avait ajoutés au texte de la capitulation.

Le ''2\, il convoquait les Anglais à riiôlel du Gouvernemenl et leur donnait lecture du traité de rançon. Le gouverneur Morse et cinq conseillers y apposaient leurs signatures. Le môme jour, une copie en était expédiée à Pondichéry, et La Bourdonnais informait les membres du Conseil ([u'il les rendait responsables de toutes les contraventions aux choses contenues dans la convention. En cette circonstance, la conduite de La Bourdonnais était bien coupable: il avait réuni les conseillers anglais, sans y avoir été autorisé; il avait en sa possession le rejet officiel du traité de rançon ; et, non seulement il le déclarait valable, mais il y ajoutait un préambule certifiant qu il avait été rectifié. Il était impossible de pousser plus loin le mépris pour le gouvernement de Pondichéry.

La Bourdonnais n'attendait que la fin de ses préparatifs pour partir; il ordonna une grande parade pour le 25 octobre. Il remettait, ce jourlà, le commandement à d'Espréménil, nommé gouverneur par le Conseil de Pondichéry, et le faisait reconnaître par les troupes rangées en bataille. A ce moment, le vent s'éleva, et les vaisseaux, qui craignaient une nouvelle tempête, prirent le large. La Bourdonnais attendit la fin de la cérémonie; puis il se jeta dans une chaloupe et, malgré le mauvais temps, il ne tarda pas à rejoindre la Hotte.

La tempête ne s'était pas étendue jusqu'à Pon-

dichqry, cl les vaisseaux qui s'y trouvaient, mouillaient tranquillement dans sa rade. A la nouvelle du désastre, le Conseil s'était réuni pour prendrez un parti. L'on décida que les six vaisseaux, qui élaienl à Pondichéry, iraient à Aehem, exiger la reslitulion du bâtiment le Favori, (pie les Anglais avaient pris dans le port de celte ville, qu'ils y resteraient jusqu'au 20 ou 25 décembre, et se rendraient ensuite à Madras, si l'état de la mer le permettait. D'Ordelin reçut le commandement. Il n'avait pris la mer que depuis quelques heures, quand La Bourdonnais le rallia avec son escadre: celui-ci le détermina à rentrer, et, le 211 octobre, tous les deux mouillaient à Pondichéry.

La Bourdonnais avait un plan, il voulait aller à Goa, pour y réparer ses vaisseaux. Il aurait ensuite acheté de gros navires à Surate, renforcé ses équipages de sept à huit cents Cafres, et serait •consulte revenu avec des forces navales capables de contre-balancer celles des Anglais. En un mot, il proposait une nouvelle croisière, et il s'efforçait d'en faire ressortir l'importance. Aussi pressait-il Dupleix « de l'aider avec le même zèle qu'il avait fait pour le siège de Madras ». « De cette manière, lui disait-il, nous pourrons nous relever et soutenir nos avantages. » Mais, pour exécuter ce projet, il aurait fallu dégarnir Pondichéry et le laisser exposé aux attaques de l'ennemi. Le gouverneur était responsable et pouvait se croire obligé de ne pas enlever à la ville

260 CHAPITRE Vil.

ses moyens de défense, dans le but d'organiser une nouvelle expédition. D'un autre côté, la conduite de La Bourdonnais n'était pas faite pour inspirer confiance. Aussi le Conseil refusa de donner suite à ses propositions, et lui donna l'ordre de faire voile pour Achem. La Bourdonnais voyant que ses efforts demeuraient sans résultat se décida, et le 29 octobre, il quittait Pondichéry. lî avait quatrebons vaisseaux, le Cfntrn(.rc,\e Mars, \c Brillant et le Saint-Loicis, et trois autres, VAchillr, \e Lys elle Sumatra , qui étaient désemparés. Il en forma deux escadres, qui devaient naviguer de conserve. D'Ordelin commandait la première, qui était composée des bons vaisseaux, et La Bourdonnais la seconde. D'Ordelin prit les devants et, le 6 décembre, il jetait l'ancre à Achem. La Bourdonnais, resté en arrière avec les mauvais bâtiments, fut obligé de céder aux vents qui étaient contraires, et d'abandonner cette route pour prendre celle des îles. Le 10 décembre, il arrivait à Port-Louis, où le gouverneur David le chargea de conduire six vaisseaux en France.

A la hauteur du cap de Bonne-Espérance, La Bourdonnais fut assailli par une tempête qui dispersa ses vaisseaux, et à Saint-Paul de Loanda, il n'avait plus que quatre bâtiments. Une flotte anglaise était dans le voisinage. Il embarqua sa femme et ses enfants sur un navire portugais, et parvint à gagner la Martinique. Les croiseurs anglais observaient la route de l'Europe, et il était

impossible de les éviler. La Bourdonnais élail cependant impatient de revenir en France, pour se disculper. Il laissa ses vaisseaux à la Martinique, et se rendit à Saint-Eustache, sous un nom déguisé. Un petit bâtiment était en partance pour Flessinguc, il s'y embarqua. En route, l'on apprit que la gu('rre avait été déclarée entre la France et la Hollande; celte nouvelle obligea le capitaine hollandais à relâcher à Falmoulh. Les Anglais visitèrent le bâtiment avec soin ; La Bourdonnais fut reconnu et conduit à Londres. On lui donna la ville pour prison, et pendant son séjour, il y fut traité avec toutes sortes de distinctions. La famille royale, les seigneurs de la Cour, les directeurs de la Compagnie lui firent le meilleur accueil. Le prince de Galles lui accorda les marques les plus flatteuses de sa considération, et le présenta à la princesse en disant : « Voilà, madame, Thomme qui nous a fait tant de mal ». Néanmoins, il était regardé par les Anglais, à cause de sa conduite à Madras, comme le défenseur de leurs intérêts, triste honneur pour un amiral français.

Dès qu'il apprit qu'une instance judiciaire était commencée contre lui, il obtint du gouvernement anglais l'autorisation de rentrer en France, sur parole. En février 1748, il arrivait à Paris. Quel- (jues jours après, il était à la Bastille, et tenu au secret, pendant plus de deux ans, sans qu'il lui fût permis de voir sa famille ni île se servir de

â62 CHAPITRÉ Vit.

plume cl dencre. Pendant son emprisonnement, il écrivit ses mémoires au moyen de vert-de-gris et de marc de café, sur des mouchoirs empesés et séclîés au feu. Il s'était fabriqué une plume avec une espèce de monnaie de cuivre. Le 7 mars 1748, le roi avait nommé une commission pour instruire son procès. L'accusation de désobéissance fut abandonnée. Quant à celle de prévarication, elle ne put être établie. La Bourdonnais fut acquitté (1751). Il ne devait pas jouir longtemps de son triomphe ; sa santé avait été altérée par la captivité, et la Compagnie lui disputait les débris de sa fortune. Il mourut miné par le chagrin, le 10 novembre 1755. La Bastille l'avait rendu populaire, et il était devenu une victime intéressante. Aussi, la France entière le pleura, et de sa mort rejaillit une grande défaveur sur Dupleix.

Du reste, par ses mémoires, La Bourdonnais ne contribua pas peu à tourner l'opinion publique contre son rival. Dupleix fut représenté comme un ambitieux, égoïste et jaloux. L'énergie qu'il avait montrée dans l'affaire de Madras lui fut reprochée comme une mauvaise action, et l'on disait qu'il avait j)orté envie à la gloire de La Bourdonnais. Aujourd'hui, justice a été rendue. La trahison de La Bourdonnais ne peut plus être mise en doute. Dupleix a été calomnié, et dans la résistance qu'il avait déployée, il n'avait cédé à aucun sentiment d'animosité, et avait été unique ment'guidé par l'intérêt de la France, qui fut le mobile de toutes ses actions.

La i-iUM'rc avec le Nabab «lArcalo. — Vicloirc, de San- Tbonié. — Siôi^e de l*oiidicli('ry. — TiaiLé d'Aix-la- CliaiH-lIc.

Après le départ de La Bourdonnais, Dupleix restait seul dans l'Inde. Il n'avait plus d'escadre; son armée comprenait à peine deux mille Européens, et il n'avait à compter sur aucun secours de la métropole. Il était abandonné à lui-même. Par son génie, il parvint non seulement à triompher des obstacles, mais encore à affermir notre prestige et notre puissance.

Dupleix avait écrit au nabab du Carnatic, Anaverdy-Khan, qu'on lui remettrait Madras, alin de l'empêcher de se déclarer contre nous. La conduite de La Bourdonnais avait retardé l'exécution de sa promesse. Le '25 octobre nous n'avions pas encore évacué la place, et nous y étions entrés le '21 sei)tembre. Le nabal) s'était lassé d'idtendre, et dès avant le départ de La Bourdonnais, il avail envoyé quelques troupes aux environs de Madras. L'on se demandait si les hostilités allaient s'ouvrir, quand un officier et deux fonctionnaires français, qui se rendaient de Pondichéry à Madras, furent arrêtés par un détachement de l'armée d'Anaverdy-Khan. Quelques

jours après, le fils du nabab Moufous-Khan, paraissait devant Madras et sommait la ville de se rendre. Cette fois, la guerre était commencée.

Tout d'abord, Dupleix avait pensé qu'il était peut-être possible de s'entendre avec le nabab, et dans ce but, il avait ordonné à d'Espréménil de rester sur la défensive. L'on s'était borné à réparer les murs de la ville noire. La garnison de Madras comprenait six cents Européens et à peu près autant de cipayes. D'Espréménil était revenu à Pondichéry, et le gouverneur était Barthélémy. Moufous-Khan avait avec lui dix mille hommes dont quatre mille cavaliers; il fit élever quelques fortifications et se disposa à nous assiéger. Les Maures venaient roder à une portée de fusil des remparts, dans l'intention de tenter l'escalade; ils s'emparèrent même de la source d'eau qui alimentait la ville. En se voyant sur le point d'être bloqué, Barthélémy se décida à agir, et le 2 novembre le capitaine de la Tour sortait de la place avec quatre cents hommes et deux pièces de canon.

Au premier abord, celte poignée d'Européens semblait aller à une perte certaine. Nos ennemis avaient pour eux le nombre, et de plus ils étaient à même de recevoir des renforts, tandis que nous étions réduits à quelques centaines de combattants éloignés de tout secours. Aussi, les Maures ne doutaient pas de la victoire. Leur cavalerie vint droit à nous pour nous charger. Les Fran-

L'INDE FKANÇAISE. 265

çais, qui marchaient avec calme, la laissèrent s'avancer jusqu'à portée de canon. Ils firent halle et démasquèrent leurs pièces. Une premièn^ décharge tua un cerlain nombre de chevaux. Il en résulta un moment de confusion, dont nos canonniers profitèrent pour charger et tirer de nouveau. Cette deuxième décharge fut terrible. Les indigènes, qui n'avaient jamais vu de pièces de campagne employées contre eux, ignoraient la supériorité de l'artillerie européenne. Aussi furent-ils stupéfaits et restèrent-ils immobiles; l'étonnemenl les avait paralysés. Une troisième et une (jualrième décharges se succédèrent et vinrent labourer leurs rangs. Cette fois, ils prirent la fuite, et nous abondonnèrent leur camp. Nous n'avions pas eu un seul blessé. Après cette défaite, Moufous-Khan se retira à San-Thomé, qu'il mit en état de défense. De Ut, ses gens venaient faire des razzias jusque sous les murs de ]\Iadras.

Les nouvelles que Dupleix avaient reçues de Madras l'avaient convaincu de la gravité de la situation. La place était assiégée. 11 résolut de la débloquer, et dans cette intention, il envoya à son secours Paradis, avec trois cent cinquante soldats européens et deux cents cipayes. L'on avertissait en même temps Barthélémy, afiii qu'il fît une sortie, vînt à notre rcnconlre, et prît l'ennemi à revers.

Moufous-Khan, qui avait reçu avis de la

marche des Français, avait occupé avec une grande partie de ses troupes et plusieurs canons la rive de l'Adyar. petite rivière qu'il nous fallait traverser pour entrer dans Madras. Paradis n'avait pas d'artillerie, mais il avait son audace, et avec lui, les soldats se croyaient sûrs de la victoire. Après une marche rapide, ils traversaient la rivière à un endroit qu'ils savaient être guéable, dans la nuit du 2 au ô novembre, sous le canon de l'ennemi. Les Maure!=i rentrèrent dans San-Thomé, pour nous y attendre de pied ferme. A la poinio du jour, Paradis reconnut que la palissade, que l'on avait élevée pour défendre la ville, n'était pas encore terminée, et qu'il existait une brèche, large d'environ vingt mètres. Il continua d'avancer, commanda trois décharges, fit mettre la baïonnette au fusil et entra résolument dans la place. L'épouvante se mit dans les rangs (le nos ennemis, qui se débandèrent, sans résister. ( lomme les rues de San-Thomé étaient très étroites, hommes et chevaux s'embarrassaient réciproquement. Nos soldats en firent un grand carnage. Les Maures gagnèrent la plaine en abandonnant leurs bagages, el malgré tous ses efforts, pour rallier ses troupes, Moufou.s-Khan fut obligé de se joindre aux fuyards. Il éprouva tan! de douleur de sa défaite, qu'il prit pendant quelques jours l'habit de derviche.

Barthélémy, prévenu de l'arrivée de Paradis, avait donné l'ordre de faire une sortie. Ouand le

L'INDE FRANÇAISE. :i67

capitaine de la Tour arriva avec un détachement, tout était terminé. Paradis entra en triomphe dans Madras, à la tète de sa petite armée. Ceux <le nos soldats qui n'avaient pas de chevau,\ étaient mohtés sur des bœufs ou des chameaux. La plupart étaient revêtus de costumes mauresques qu'ils avaient pris dans le camp ennemi, et la gaieté française trouva là amplement de quoi s'exercer. Le butin était considérable; nous nous étions emparés de soixante chameaux, cent chevaux, six cents bœufs et deux pièces de canon. Notre succès ne nous avait coûté ([ue deux blessés, et nous avions tué plus de cinq cents hommes à l'ennemi. Notre victoire établissait la supériorité de la discipline européenne sur les masses asiatiques, et son elTet moral fut immense. Tous les indigènes nous considéraient comme la première puissance militaire.

La victoire que nous avions remportée à San- Thomé aplanissait bien des difficultés. En nçus attaquant, le nabab nous dispensait de tenir la promesse que nous lui avions faite de lui céder Madras. Dupleix se mit en mesure de conserver notre conquête. Paradis, nommé gouverneur de la place, publia une proclamation qui annulait le traité de rachat, et déclarait Madras ville française. Les habitants, d'origine anglaise, étaient tenus de prêter le serment d'allégeance au roi de France ou de quitter la ville, dans le délai de quatre jours. La ville noire fut démolie en partie,

rebâtie sur un nouveau plan et entourée d'un rempart et d'un glacis. L'on aonna plus de solidilé aux fortifications de la ville blanche. Le gouverneur Morse et ses officiers furent conduits à Pondichéry, et traités avec égard et; courtoisie. Les Anglais protestèrent contre ce qu'ils appelaient la violation de la capitulation. Plusieurs d'entre eux se retirèrent au fort Saint-David, et parmi ces derniers se trouvaient Clive, le futur fondateur de lempire indo-britannique.

Dupleix voulait chasser complètement les Anglais de la côte de Coromandel en leur enlevant le fort Saint-David, le seul établissement q'ui leur restait. Le fort Saint-David, situé à environ qi'.atre lieues, au sud de Pondichéry, et à une lieue de Goudelour, avait élé acquis, en lO'Jl. par la Compagnie d Angleterre. Il était de peu détendue, mais assez bien fortifié. Dupleix voulait profiter du moment où il n'avait rien à craindre de la flotte anglaise pour s'en emparer. Paradis lui paraissait, et avec raison, l'officier le plus capable pour diriger l'expédition. 11 lui ordonna de revenir à Pondichéry avec toutes les troupes dont il pouvait disposer. Paradis quitta INladras à la fin de novembre avec trois cents hommes et tout le butin qu'il pouvait emporter. Son trajet ne sefl'ectua pas sans difficultés. Moufous-Khan, qui avait été avisé de son départ, avait réuni quatre à cinq mille hommes; il ne cessa de le harceler. Notre petite troupe fit bonne contenance, et

repoussa plusieurs charges de cavalerie. Elle parvint à gagner Ariancoupan, et peu après, elle eutrait clans Pondichéry, sans avoir perdu un seul caisson.

L'arrivée de Paradis devait hâter l'expédition. Le corps destiné à agir était assemblé à Ariancoupan et comprenaitneuf cents Européens, six cents cipayes, cinquante cavaliers, deux compagnies de (bâfres, six pièces de campagne et six mortiers. Devant des forces aussi considérables, le fort Saint- David ne pouvait tenir longtemps. Sa garnison se composait de deux cents Européens, de cent Topas, et de deux mille auxiliaires indigènes. Le plus grand nombre de ces derniers nétaient armés que de sabres, d'arcs et de flèches. De plus, le Bourbon, qui était rasé, et avait conservé une batterie de dix-huit, devait aller mouiller àun quart de lieue (\u fort et appuyer les opérations de nos troupes. Le succès paraissait certain; malheureusement, il en fut autrement. Paradis était le général désigné d'avance. Sa récente victoire l'imposait en quelque sorte. Néanmoins, malgré son désir. Dupleix ne put lui donner la direction de l'expédition, en présence de la résistance des officiers, qui, par jalousie, refusaient de lui obéir. Ne pouvant arriver à les convaincre, il fut en quelque sorte forcé de confier le commandement au major général de Bury, dont la valeur militaire était médiocre et qui de plus était âgé et fatigué. Le gouverneur connaissait son incapacité, mais

il avait dû ctMer devant Tobstination des officiers. Dans la soirée dn 10 décembre, nos troupes partaient d'Ariancoupan et arrivaient au point du jour sur les bords do la rivière Pouniar, qu'elles traversèrent sans difficulté. Nous entrâmes sur le lorritoire anglais, et l'on parvint jusqu'à la maison du gouverneur de Goudelour, qui avait un jardin entouré de murs, et était située à une demilieue du fort Saint-David. De Bury se figurait assister à une promenade militaire. Il permit à ses soldats de quitter leurs rangs, de mettre leurs fusils en faisceaux sans prendre la précaution de placer des grand'gardes. Pour nos soldats comme pour leur général, il semblait que l'on fût en pays ami: il ne venait à l'idée de personne que nous puissions être attaqués.

Les Anglais s'étaient préparés à nous recevoir, ils avaient contracté alliance avec le nabab du Carnatic, qui s'était engagé à porter secours au fort Saint-David, dans le cas où les Français viendraient l'attaquer. Notre petite armée était fort tranquille, quand tout à coup l'on aperçut un corps de troupes qui s'avançait en bon ordre. C'était les Maures, au nombre de neuf mille, dont six mille cavaliers, commandés par les deux fils d'Anaverdy-Khan, Mousfous-Khan et Méhémet- Ali.

La panique se répandit dans le camp. Nos soldats coururent aux armes et ne pensèrent plus qu'à repasser la rivière. Ils la traversèrent, sans

snvoirsi ollo (Mail guéablo à cel endroil. Lo Poiiniar avait quatre pieds d'eau, et ses bords étaient escarpés. Nous aurions été perdus, si Tennemi nous avait charriés avec vigueur et à propos. Heureusement pour nous (pie rartillerie avait opéré sa retraite en hou ordre. Nos pièces avaient^ ét('- transportées à dos de chameau, et à mesure qu'elles arrivaient sur l'autre rive, on les tournait eonlre l'ennemi. Le feu de notre artillerie était bien dirigé; aussi fît-il un grand ravage dans les rangs de nos adversaires, qui ne se mirent à notre poursuite qu'au bout de dcMix heures et après avoir été rejoints par la garnison du fort Saint- David. Pendant ce temps, les Français s'étaient remis de leur panique, et leur attitude donna à réfléchir aux Anglais et aux Maures, qui jugèrent prudent de ne pas nous attaquer et se retirèrent sur Goudelour. Nos troupes arrivèrent dans la soirée à Ariancoupan ; elles étaient exténuées de fatigue. Cette affaire ne nous avait coûté que douze morts et cent vingt blessés, et nous n'avions pas perdu un seul canon, tandis que l'armée du nabab avait eu plus de deux mille hommes mis hors de combat. Néanmoins, c'était une expédition manquée.

Après cet échec, nos soldats restèrent trois semaines dans leur camp ; pendant ce temps-là, Dupleix ne restait pas inactif. Sur son ordre, la garnison de Madras s'en allait ravager le territoire d'Anaverdy-Khan, et en même temps, nos troupes

272 ■ CHAPITRE VIIT.

pronaionl la roule d'Arcate et simulaient une attaque du C(Mé de cette ville. Sur ces entrefaites, le capitaine dOrdelin qui au moment du départ de La Bourdonnais s'était rendu à Achem avec les quatre vaisseaux dont il avait le commandement, était revenu à Pondichérv dans le courant de janvier 1747. Dupleix fit répandre le bruit que cette escadre n'était que le commencement d'armements formidables. Anaverdy-Khan fut efîrayé et abandonna les Anglais. En vertu d'un traité, il renonçait à Madras cl jurait union constante avec les Français. Au mois de février, son fils Moufous- Khan vint à Pondichéry pour sceller la nouvelle alliance. Le prince fuj: reçu avec une magnificence toute orientale, et conçut une haute idée de la puissance de notre pays.

Dupleix n'avait pas renoncé au fort Saint-David, et pendant qu'il négociait avec le nabab, il avait formé le projet de s'en emparer par surprise. Goudelour n'était pas fortifié du coté de la mer, et un coup de main était facile. Des chaloupes et des schelingues avaient été secrètement réunies à Ariancoupan, et cinq cents hommes s'y embarquaient dans la nuit du 10 janvier 17i7, qui était fort sombre, et se prêtait à notre entreprise. Malheureusement survint un coup de vent, et le petit corps expéditionnaire fut obligé de regagner le rivage qu'il avait quitté. Dès que la paix fut signée avec le nabab, Dupleix résolut d'enlever coûte que coûte le fort Saint-David. Il réunit les

oHiciers, fit appel à leur patriotisme et leur proposa Paradis pour diriger rexpédition. Celte l'ois. Ton écouta sa [)arole. Malheureusement, ces pourparlers avaient fait perdre un temps précieux. La garnison du tort Saint-David avait reçu quelques renforts, et déplus elle avait été avisée que l'esca- <lre anglaise n'allait pas larder à paraître. Aussi, était-elle décidée à prolonger la résistance aussi longtemps qu'elle le pourrait.

Le IT) mars, l'armée française se mettait en marche et atteignait bientôt la rivière Pouniar. Les Anglais, qui avaient résolu de nous attaquer, occupaient en ce moment la rive opposée avec trois pièces de canon. L'on se canonna de part et d'autre à la tombée de la nuit. Paradis remontait la rivière, la traversait aisément et bientôt il occupait le jardin où de Bury avait fait camper ses troupes. Les Anglais avaient fui à travers bois. L'on se préparait à donner l'assaut le lendemain, le li au matin. Tout annonçait que nous allions bientôt être maîtres du fort Saint-David, quand plusieurs voiles furent signalées à l'horizon. C'était Tescadre anglaise qui venait au secours de la [)lace. Dans cette circonstance, Paradis ne pou- \ ait laisser Pondichéry dégarni de ses troupes, et dans la soirée il regagnait Ariancoupan. Quelques jours après, l'amiral Griffin faisait son apparition devant notre ville.

La mer avait cessé de nous appartenir. Après sa défaite, le commodore Péyton s'était réfugié

IN

274 CHAPITRE VllI.

au Bengale, où il avait réparé ses navires, el l'amiral Griffin était venu le rejoindre avec plusieurs gros vaisseaux. Nous ne pouvions songer à lutter contre eux. Toutes nos forces navales consistaient dans la petite escadre de d'Ordelin, qui ne comprenait que quatre bâtiments. Dupleix n'avait pas voulu la compromettre, et l'avait envoyée chercher un abri dans le port de Goa, au mois de février 1747. Le fort Saint-David reçut des secours de Bombay etde Tallichery, et sa garnison s'éleva bientôt à deux mille hommes, dont sept' cents marins empruntés aux équipages de l'amiral Griffin. L'infériorité où nous nous trouvions opposait notre commerce aux plus grands dangers et laissait nos colonies sans défense. Depuis le commencement de la guerre, la Compagnie avait perdu trente bâtiments. En 1747, la Hollande se déclarait contre nous et entrait dans la coalition formée contre la France. Dans l'Inde tout était à craindre. Madras n'avait qu'une faible garnison, et d'un moment à l'autre, les indigènes pouvaient couper ses communications par terre avec Pondichéry. Cette dernière ville courait le risque détre bloquée par la flotte anglaise. La situation était désespérée.

Dupleix ne se laissa pas abattre. Quoique la mer fût fermée pour nous, il donna l'ordre à d'Ordelin de se rendre à 1 île de France avec ses vaisseaux, de réunir à son escadre tous les navires qu'il pouvait y rencontrer et de revenir avec une

flollc qui permît de prendi-e rolï'cnsive. D'Ordelin partit avec le Centaure, le Mars et le Brilhnii, et au mois de décembre 1747, il arrivait à Port-Louis. Plusieurs navires s'y trouvaient. Les uns s'y étaient réfugiés; les autres étaient venus de France avec le capitaine Bouvet de Lozier. En 1746, une Hotte avait été armée sous les ordres du chevalier (îroux de Saint-Georges. En mars 1717, en sortant du port, elle avait été assaillie par une violente tempête, et ses navires dispersés. Bouvet de Lozier avait pu néanmoins continuer sa route avec un vaisseau de guerre et deux bâtiments de la Compagnie, et dans le courant d'octobre, il était arrivé à l'île de France.

Bouvet de Lozier était tout disposé à accéder au désir de Dupleix. C'était un marin tort distingué; en 17r»9, il avait fait un voyage d'exploration dans les mers australes etdécouvert l'île delà Circoncision, qui tout d'abord porta son nom. Il résolut de partir sitôt le retour de deux vaisseaux qui étaient en croisière sur la côte Malabar, et qui revinrent en lévrier 1748. Le mois. suivant Bouvet de Lozier put appareiller. Il avait avec lui sept vaisseaux : le L/ys, V Apollon, VA)igleseij. le Mars, \c Brillant, le Centaure ci la Cijbèle, portant ensemble trois cent vingt-huit canons ; les équipages s'élevaient à deux mille cent dix hommes. Un bâtiment marchand, qui avait une cargaison à destination de Pondichéry, sejoignit à l'escadre. Le 15 juin, Bouvet de Loziei était en vue de

Ceylan, où il capturait un bot hollandais et, quel- (jues jours après, il mouillait à Karikal. Là, l'on appritla supériorité numérique de la flotte anglaise, qui comptait dix-huit vaisseaux, quatorze frégates et quatre cent soixante-dix canons. La lutte pour nous était impossible, et un engagement aurait eu pour résultat de détruire les seules Ibrccs navales que nous avions dans l'Inde.

Aussi, Bouvet de Lozier était-il décidé à l'éviter. II. mettait à la voile, prenait la direction du tort Saint-David et, le 21, il apercevait l'escadre ennemie, qui stationnait devant Goudelour. Nous avions l'avantage du vent. Bouvet en profita et manœuvra de façon à échapper à ses ennemis. Il fît mine de se préparer au combat, et ses vaisseaux se rangèrent en ordre de bataille. L'amiral Griffin vint à sa rencontre. Bouvet de Lozier modifia sa course, comme s'il avait eu rintention d'attaquer le lendemain, ou de prendre la route de Pondichéry. Les Anglais se laissèrent tromper par ce stratagème. Dès que la nuit fut venue, l'escadre française changeait de direction, gouvernait sur Madras et, grâce à la brise qui s'était élevée dans la soirée, elle y était arrivée dès le lendemain. Elle n"y séjournait (jue quelques heures, le temps de débarquer des vivres, des munitions, trois cents soldats et quatre-vingts nègres pour renforcer la garnison, qui nétait que de trois cent cinquante hommes. Bouvet de Lozier repartait le 25 juin et, le 20 juillet, il jetait l'ancre à Port-

Louis. Son voyage avait été des plus heureux. Aussi disait-il, dans son rapport, en constatant son retour rapide : De même que les Israélites (le la mer Rouge^ nous avons été portés sur les alloA (les aigles.

Cetteexpédition avail ou pour résullatd'éloionor de la rôle de Goromandel, durant quelque temps, l'escadre anglaise. Dupleix résolut de profiter de son absence pour s'emparer du fort Saint-David et, le 21) juin, il réunissait dix-huit cents hommes, dont huit cents Européens. Cette fois, il ne s'agissait pas de faire un siège en règle mais d'exécuter un coup de main. Le corps expéditionnaire avait, reçu l'ordre de dissimuler sa marche etdeprotiter de la nuit pour escalader les murs de Goudelour, et s'en emparer par surprise. Malheureusement pour nous, le gouverneur de la place, le major Lawrence, avait été mis, par ses espions, au courant de nos projets, il nous tendit un piège. Il répandit le bruit qu'il renonçait à défendre Goudelour, et se retira avec ses troupes dans le fort Saint- David. A la tombée de la nuit, il revint occuper Cioudelour, et fît placer sur les remparts tous les canons dont il pouvait disposer. Les Français, qui ne se doutaient de rien, croyaient ne rencontrer qu'une résistance insignifiante. Le soir, ils arrivèrent au pied des murailles, et au moment où ils posaient des échelles, ils furent accueillis par de violentes décharges, qui portèrentla mort dans leurs rangs. La panique tut générale. Nos troupes

se retirèrent sur Pondichéry, sans être du reste inquiétées par les Anglais.

Cet échec forçait Dupleix à rester sur la défensive. On avait appris que les Anglais allaient envoyer dans l'Inde un armement considérable et il y avait tout lieu de craindre cTe les voir assiéger Pondichéry. Dupleix, qui s'y attendait, s'était préparé et, grâce à lui. les fortifications avaient été réparées et achevées. La ville de Pondichéry avait une étendue d'un mille de l'est au sud. et près de six cents toises de l'est à l'ouest. Elle était entourée d'une solide muraille, flanquée de onze bastions, d'un fossé et d'un glacis. Les abords de la place étaient défendus par des batteries basses, qui pouvaient recevoir plus de cent canons. Deux demi-bastions faisaient face à la mer et dominaient la rade. Outre ces défenses artificielles, Pondichéry possédait des défenses naturelles dont on pouvait tirer un parti avantageux. C'est ce qu'on appelait les limites. Les limites consistaient en une haie épaisse de gros aloës et de poivriers épineux, qui commençait au bord de la mer, au nord, à une demi-lieue de la ville, continuait sur un espace de deux lieues, en décrivant autour des remparts un large segment de demi-cercle, et rejoignait, au sud, la rivière d'Ariancoupan. à un mille et demi de la mer. Ce cours d'eau complétait la ligne de défense. En dehors de l'enceinte, la ville était protégée par des marais et le

fort Ariancoupan qui étail une position stratégique important(\ Paradis, charge' de la défense, y avait faire des travaux considérables. On était prêt à recevoir l'ennemi.

Pondichéry allait bientôt être attaqué. En 1747, l'Angleterre avait réuni un armement formidable. La (lotie, destinée à agir, comprenait huit vaisseaux de ligne, une galiote à bombes, un vaisseau-hôpital et onze transports. Les troupes embarquées comprenaient quinze cents soldats. Avec les bâtiments de l'amiral Griffin, les Anglais allaient pouvoir mettre en ligne quatorze vaisseaux ou frégates, portant sept cent quatre-vingthuit canons. Le commandement de l'expédition avait été confié à l'amiral Boscawen, petit-fils du fameux Marlborough. A cette nouvelle, le gouvernement de Louis XV, sortant de son apathie, s'était décidé à envoyer une escadre dans l'Inde. Cette escadre comprenait trois vaisseaux : le Magnanime, VAlcide et ÏArc-en-Ciel, une frégate, le Duc de Cumberland, et plusieurs bâtiments appartenant à la Compagnie. Un chevalier de Malte, le marquis d'Albert, en reçut le commandement. Il devait se rendre à l'île de France, rallier les vaisseaux qu'il y trouverait, aller s'emparer de Bombay, chasser les Hollandais de l'île de Ceylan, où nous appelait le roi de Candy, et venir se mettre à la disposition de Dupleix. Tel était le plan de campagne que l'on avait arrêté. D'Albert quillail Brest au mois de janvier 1748.

Quelques jours après, une tempête dispersait sa flotte. Le Magnanime, où il était embarqué, fut forcé de se rendre, après un violent combat, i\ deux vaisseaux ennemis. VAIridc, commandé par de Kersaint, arriva à Port-Louis, le 28 juin, juste à temps pour prendre part à la défense de l'île. L' Arr-rn-Ciel touchait à la colonie, dans la nuil du *.) au 10 juillet, le lendemain du départ de Boscawen. Quant au Duc de Ciimberhind, il ne put rejoindre que dans le mois de septembre, au moment où Pondichéry était assiégé. Cette diversion, qui nous aurait été d"un grand secours, ne put avoir lieu.

Boscawen quitta l'Angleterre le lit novembre 1747. Il avait l'ordre d'enlever en passant les îles de France et de Bourbon et de s'emparer onsuife de Pondichéry. Au mois d'avril 174S, la flotte anglaise arrivait au cap de Bonne-Espérance, s'y renforçait de quatre navires et de quatre cents soldats hollandais, et le 4 juillet, elle était en vue de l'île de France. Cette colonie était devenue une véritable citadelle. Des batteries avaient été élevées sur les côtes, et l'entrée du port fermée au moyen d'une estacade. L'on y avait embossé un navire. La garnison ne comptait que cinq cents soldats ; on l'avait augmentée d'un millier de marins, qui formaient les équipages des bâtiments. Les colons avaient été organisés en milice, des nègres armés. On était résolu à une résistance énergique. L'escadre anglaise longea

i;iNl)E FRANÇAISE. 281

le rivage, on cherchant un endroit |)iopice à un (Icba'rqucmenl ; puis, elle se mil à canonner la côte entre la baie du Tombeau et celle de la Tortue. Nos balteries lui répondirent, et toute la popiiialion se ])orla en armes pour recevoir rennenii. l']n voyant ce mouvement, Boscawen se figura que la colonie avait une garnison bien plus nombreuse qu'elle ne l'était réellement. Pendant trois jours, il resta en observation, sans pouvoir se renseigner. A la fin, craignant de perdre un lemps considérable, s'il persistait dans son projet, il se décida à y renoncer, el pri( la route de l'Inde.

Le H août, l'escadre anglaise arrivait devant le fort Saint-David ; elle comptait vingt-huit voiles. L'armée qu'elle débarqua, réunie à la garnison du fort, s'élevait a près de dix mille hommes, dont plus de deux mille soldats européens et <lix-huil cents matelots des équipages. Douze cents Hollandais vinrent de Négapatam se joindre aux Anglais. Le 18 août, cinq navires ennemis se présentaient dans la rade de Pondichéry et fermaient le chemin de la mer. Boscawen essaya en même temps de s'assurer l'alliance d'Anaverdy-Khan. La crainte que les Fran- <:ais inspiraient était encore si grande que le nabah hésita longtemps avant de se déclarer contre nous. Ce ne fut qu'après la chute d'Ariancoupan qu'il s'allia avec Boscawen. Du reste, <on concours fut insignifiant. Pendant toute la durée

du siège, il se tint à une douzaine de lieues de la ville avec un corps de mille hommes, en attendant les événements.

Avec les forces dont disposait Dupleix, et qui ne comprenaient que douze cents Européens et deux mille cipayes, il ne pouvait songer à aller à la rencontre de l'armée ennemie et à lui livrer bataille en rase campagne. C'eût été compromettre le salut de Pondichéry. Dupleix était résolu à se défendre avec acharnement et à disputer le terrain pied à pied. Telle fut toute sa tactique. De son côté Boscawen, quoique habile marin, n'avait rien de ce qu'il fallait pour diriger un siège. Au lieu de profiler de sa supériorité numérique et de marcher droit sur Pondichéry en laissant un corps d'observation devant Ariancoupan, il s'arrêta plusieurs jours devant cette forteresse et y perdit un temps précieux. Ce délai permit à nos cipayes de faire leurs premières armes et de s'aguerrir.

Avant d'attaquer la place, Boscawen voulait se rendre maître d'Ariancoupan, et le 19 août, il donnait l'ordre à quatre mille hommes de marcher de ce côté. Dupleix, décidé à faire payer chèrement aux assaillants chacun de leurs succès, résolut de défendre le passage de la rivière de Chounamback, qui n'était située qu'à un quart de lieue du fort d'Ariancoupan. Le capitaine d'Auteuil fut chargé de disputer le gué aux Anglais avec une compagnie de dragons, un(^

compagnie de grenadiers et un corps de cipaye». Il traversa la rivière au j)oiul du jour, refoula sans peine un gros de cavalerie indigène el envoya à deux ceni cinquante toises du gué un parti de cipayes. L'aiilre rive du lleuve. qui élait voisine de la l'orlcresse, était occupée par une compagnie d'infanterie, et défendue par une redoute garnie de quatre pièces de canon. En cas de retraite, d'Auleuil devait repasser la rivièi'e et se retirer derrière cette redoute.

l^eudant deux jours, les Anglais ne firent aucun mouvement, et Ton ne pouvait se douter de leurs projets. Le 27), à huit heures du matin, quatorze vaisseaux vinrent mouiller devant Ariancoupan, et douze cents hommes marchèrent droit à nos cipayes. Nos auxiliaires indigènes, qui avaient profité de l'instruction militaire que nous leur avions donnée, attendirent les assaillants de pied ferme, et repoussèrent successivement trois charges. Toute l'armée anglaise s'ébranla. D'Auteuil ordonna alors à nos cipayes de se retirer, et la retraite s'opéra en bon ordre. Le combat était pour nous d'un heureux présage. Le lendemain, l'armée anglaise traversait la rivière. Boscawen pensait pouvoir s'emparer d'Ariancoupan par surprise. Dans ce but, douze à treize cents Anglais se glissèrent à travers bois, et arrivèrent à moins d'une portée de canon de la forteresse. Le commandant Law les laissa s'avancer jusqu'à quarante mètres du rempart. A ce moment, ils

"28ï CHAPITRE VIII.

furent accueillis par une décharge de mousqueterie et d'artillerie. Sur ces entrefaites, nos cipayes firent une sortie et abordèrent l'ennemi à larme blanche. Les Anglais ne purent tenir et se retirèrent dans le désordre le plus complet, après avoir eu plus de cent cinquante hommes tués ou blessés. Ce succès rendit nos soldats pleins de confiance.

Quand Boscawen vit qu'il devait renoncer à enlever Ariancoupan par un coup de main, il résolut d'en faire le siège et fît établir plusieurs batteries et commencer des travaux d'approche. Une tranchée fut bientôt ouverte. Dupleix, qui voulait prolonger la résistance d' Ariancoupan, avait envoyé Paradis prendre part à la défense de la place. Pendant plusieurs jours, l'on se canonna de part et d'autre. Paradis, qui voyait que les Anglais perfectionnaient leurs ouvrages, pensa qu'il était temps de les en débusquer. Une sortie fut résolue. Les dragons, une compagnie d'infanterie, quatre cents cipayes et cinquante Gafres, commandés par de Bussy, traversèrent la rivière, sous la protection du canon du fort, arrivèrent au retranchement ennemi, et s'en emparèrent en sabrant tout ce qui leur résistait; ses défenseurs prirent la fuite Nos troupes rentrèrent ensuite dans Ariancoupan, sans être inquiétées. Jusqu'à présent, nous ne pouvions que nous féliciter du résultat des opérations, quand un événement imprévu vint changer en tristesse la joie de la garnison.

Le oO août, un boLilcl tombait sur un chariot (le |)ou(Ire, qui })i"it l'eu. L'explosiou lut terrible; quarante-six honiines périrent et soixante furent grièvement bhissés. Un découragement général s'empara de nos troupes. Paradis, qui connaissait le soldat, pensa que s'il restait à Ariancoupan, il s'exposerait à une défaite certaine. Aussi, il prit le parti d'abandonner^la forteresse, après en avoir fait sauter les principaux ouvrages, et rentra dans Pondichéry avec la garnison. Sitôt notre départ, les Anglais prirent possession d'Ariancoupan. Leur fanfaronnade alla jusqu'au ridicule. L'on tira le canon à Goudelour, comme si une victoire avait été gagnée. Boscawen donna un bal à ses officiers et leur annonça que dans dix jours, « il serait le maître de la ville des Français ». Au lieu d'agir avec vigueur, il perdit cinq jours à Ariancoupan, pour y relever quelques fortifications écroulées, et nous donna ainsi le temps d'achever les travaux de défense. Après quelques hésitations, il se décida enfin à attaquer la place du côté nordouest et, le 7 septembre, il passait la rivière et venait prendre position. On supposait que les Anglais avaient l'intention de nous assaillir de ce côté.

Mais on les vit bientôt tourner à gauche, et gagner le village d'Oulgaret. Ils avaient remarqué que sur ce point, les fortications laissaient à désirer. Ils établirent des mortiers, et commencèrent à battre en brèche la position connue sous le nom de

Gharonne et que défendait de Bussy avec ses volontaires et deux pièces de canon.

Cette attaque n'était qu'une simple reconnaissance. L'on ne tarda pas à connaître les projets des assiégeants, en les voyant établir leur camp vis-à-vis la porte Valdaour. En même temps, une galiote à bombes venait se joindre aux vaisseaux, qui étaient mouillés devant la ville et, du 9 au 10 septembre, la place était bomljiardée. Le siège commençait. Comme nos lignes de dél'ense étaient trop étendues, eu égard à l'efTeclifdela garnison, nos troupes reçurent Tordre de se replier sur la ville, après avoir incendié les cases qui étaient dans le voisinage, afin qu'elles ne pussent pas servir aux assiégeants. La 'place était en état d'opposer une longue résistance. Dupleix y avait fait entrer une quantité prodigieuse de vivres et de munitions. Des batteries masquées avaient été établies dans la plupart des courtines, et la population était résolue. La garnison était insuffisante comme nombre et comme instruction. Dupleix savait ce qu'il pouvait en tirer. Son plan consistait à éviter un engagement général, à harceler l'ennemi par une série de reconnaissances et de petits combats, et à le tenir constamment en haleine. Au point de vue militaire, ces opérations n'avaient aucune importance, mais elles faisaient éprouver des pertes sérieuses aux assiégeants.

Après quelques escarmouches, les Anglais commencèrent leurs travaux d'approche et, le 10 sep-

L'INDE FUANr.AKSE. 287

lembre, ils ouvraient une Irancliéo au nord du bastion Saint-Joseph, à quinze cents mètres de la place. Leur but étaild'arriver au pied du rempart. Une sortie fut résolue. Paradis, chargé de la conduire, avait sous ses ordres cinq cents h]uropé(;ns, sept cents cipayes avec deux pièces de canon. L'on se proposait de surprendre les Anglais et de les délog"er de leurs positions. Dès que le soir lut venu, nos soldats se mirent en marche. Malheureusement, le sol était marécageux, et nous ne pouvions avancer que fort lentement, à cause des canons que l'on était obligé de porter à bras. Il en résulta un retard considérable, pendant lequel l'ennemi fut averti. Aussi, toute l'armée anglaise était prête à nous recevoir. En entrant dans un village que nous pensions trouver sans défense, nous fûmes assaillis par trois décharges. Plusieurs officiers furent atteints, parmi lesquels Paradis, qui reçut une balle de mousquet dans la tète. Le bruit de sa mort se répandit, et il s'ensuivit une panique générale. Les Anglais voulurent profiter de notre déroute pour entrer dans la place; mais ils furent arrêtés par le feu des forts, et nos troupes, grâce à leur appui, parvinrent à se rallier. Les pertes étaient égales des deux côtés. Cet échec nous avait coûté trois officiers et cent soldats. Nous avions à déplorer la mort de Paradis, qui succomba deux jours après sa blessure. C'était le plus grand malheur qui pût nous arriver dans les circonstances où l'on se trouvait. Paradis était

le plus capable des olTieiers, et Dupleix en parle dans ses mémoires, comme d'un homme intelligent, instruit, familier avec le pays, désintéressé, et n'ayant qu'un mobile, l'amour de la France. Sa perte était d'autant plus sensible que Pondichéry n'avait personne pour le remplacer. Dupleix donna la preuve de ce don! son génie était capable. Il se fit adminislraleur, artilleur, ingénieur. Son habileté à diriger la défense releva le moral de la garnison un instant ébranlé, et la confiance qu'il inspirait devint bientôt un véritable enthousiasme. Les jours qui suivirent cet insuccès, le seul (|ue nous ayons eu pendant le siège, il ne se passa lien d'extraordinaire. Chaque nuit, les dragons, les cipayes et les Cafres sortaient et venaient faire le coup de feu, jusque dans le camp ennemi. Les Anglais n'avaient pas un moment de répit. Nous étions au courant de tous leurs projets, grâce au service d'espions que Mme Dupleix avait organisé avec les indigènes. Les assiégeants n'en poursuivaient pas moins leur but : ils avaient construit plusieurs batteries et atta(iuaient avec cinq mortiers la muraille, située entre la porte Valdaour et le fort Saint-Georges, afin d'ouvrir une Inèche. L'artillerie de la place leur répondait vigoureusement. A chaque instant des escarmouches avaient lieu. La journée du 26 septembre fut particulièrement glorieuse pour nos cipayes. Leur colonel Abder-Raman avait reçu l'ordre de sortir avec cinq cents soldats indigènes et de s'emparer d'un

convoi qui devait débarquer. L'expédition fut couronnée de succès. Quelques jours après, une nouvelle sortie avait lieu, et elle était aussi heureuse que la première. Après un engagement assez vif, l'avantage nous resta, et nos cipayes s'emparaient de deux pièces de vingt-huit (jue Tennemi venait de débarquer. La cavalerie anglaise, qui était venue pour prendre part à l'action, se retira derrière un marais, sans avoir tiré le sabre. L'elï'et moral, produit |)ar ce succès, fut immense.

A partir de ce moment, la réputation militaire des cipayes était désormais solidement établie, et Boscawen vit que dix jours ne suffiraient pas, comme il s'en était vanté, pour s'emparer de Pondichéry.

La ténacité anglaise était loin d'être découragée. Les assiégeants avaient continué leurs travaux, et malgré les escarmouches qu'ils étaient obligés de soutenir contre la garnison, ils avaient négligé de faire reconnaître les lieux, et arrivèrent à un marais qui les obligea à changer de direction. Rien ne paraissait les rebuter. De nouvelles batteries furent construites, etbientôtdouze pièces de vingt-quatre et vingt-deux mortiers canonnèrent sans relâche les remparts, principalement le fort Saint-Joseph. La garnison réparait le dégât pendant la nuit; l'on blindait les portes avec des sacs de terre, et l'on garantissait les murailles au moyen d'une palissade de bois de coco-

lier. Aussi, le feu de l'artillerie ennemie demeurait sans résultats.

La flotte anglaise, qui jusqu'alors avait pris peu de part aux opérations de siège, joua bientôt un rôle actif. Le 7 octobre, les vaisseaux s'embossaient devant la place, et commençaient le bombardement. Comme ils étaient à une trop grande distance, les trois quarts de leurs boulets se perdaient dans la mer. Aussi, ils se rapprochèrent, et le lendemain, depuis six heures du matin jusqu'à dix heures et demie du soir, leur feu fut continuel. L'on ramassa dans la ville près de quatorze mille bombes, sans compter celles qui s'égarèrent dans la plaine. Les assiégés supportèrent tranquillement cet orage. Du reste, cette canonnade ne réussit qu'à tuer une vieille femme, qui s'était trop aventurée dans les rues, et un indigène, qui courait après un boulet, pour s'en emparer. Aucun soldat ne fut atteint, et les maisons, qui, pour la plupart, n'avaient qu'un étage, fuirent très peu endommagées. La population, électrisée par la présence de Dupleix, qui se prodiguait et se trouvait partout, était résolue à s'ensevelir sous les ruines de la place. Du côté de la terre, notre feu était terrible : nous avions démonté neuf des pièces ennemies.

La flotte anglaise avait cessé le bombardement, et pour cause, les boulets que nous avions envoyés du côté de la mer avaient porté, et plusieurs vaisseaux ennemis avaient beaucoup souf-

IVrt. Les Anglais comuiençaicnl à se démoraliser. Nous bii avions acquis la cerf itude }>ar nos espions et le témoignage de plusieurs déserteurs. Une lettre de l'amiral Boscawen, qui tomba entre nos mains, ne pouvait laisser aucun doute à ce sujet. Toul indiquait la Icvc'c prordiaine du siège. Les 1], l'i, IT) et I i, le feu des Anglais se ralentit considér'ablemenl. A Pondichéry, l'on s'attendait à les voir tenter un coup de désespoir et livrer un assaut général. Telle n'était pas leur intention. Au bout de cinq semaines, ils avaient perdu une partie de leurs meilleures troupes, et les pluies de septembre avaient occasionné un grand nombre de maladies. En présence de ces circonstances, Boscawen détruisit ses batteries; le 15, il abandonnait ses tranchées, et le 17, il se retirait à Ariancoui)an, et de là au fort Saint-David. A Ariancoupan, l'on trouva plusieurs centaines de bouteilles de Champagne et de bière, qui aidèrent la garnison à célébrer sa victoire.

Le siège de Pondichéry avait duré quarante-deux jours, dont trente-huit de tranchée ouverte. Les Anglais avaient lancésur Ja ville cinq mille bombes et tiré quarante mille coups de canon. Ils avaient perdii près de onze cents Européens sans compter les indigènes. De notre côté, nos pertes n'atteignaient pas deux cents hommes. Notre victoire était complète, et il fallait l'attribuer à Dupleix, qui s'était prodigué et avait souvent exposé sa vie en dirigeant les opérations. Il avait commn-

nique son ardent patriotisme aux habitants et aux soldats, et inspiré à tous la résolution d'une résistance énergique. Il avait été l'âme de la défense. Quant à Mme Dupleix, elle avait été digne de son mari, en partageant ses périls; une bombe avait éclaté à quatre pas d'elle. Elle avait soutenu officiers et soldats par des propos dignes de l'ancienne Rome, relevé le courage de ceux qui se sentaient défaillir, et inspiré à tous le mépris de la mort. La colonie était sauvée. La joie que l'on éprouvait à Pondichéry était grande. Un Te Deum fut solennellement chanté dans l'église de la citadelle; les cloches sonnaient à toutes volées et l'on tirait le canon. La population s'empressa ensuite de se rendre chez le gouverneur, pour lui témoigner ainsi qu'à jNIme Dupleix les sentiments de gratitude dont elle était pénétrée. Dans la séance du i novembre 1748,1e Conseil décida que tous les ans à pareille époque, un Te Deum serait chanté en l'église Notre-Dame-des-Anges, afin de consacrer la mémoire du siège de Pondichéry, et de perpétuer le souvenir de ce glorieux fait d'armes.

Les indigènes avaient attentivement surveillé le siège de Pondichéry. Pour eux, c'était l'événement qui devait prouver si la France était la grande nation. L'effet moral produit par notre succès fut immense ; les populations étaient frappées d'étonnement. Le gouverneur ne négligea rien du reste pour rendre notre victoire plus écla-

tante, et s'empressa d'envoyer des messages à Arcate, à Aurcng-abad, à la cour de Delhy, annoncer la défaite de l'armée anglaise. L'on était stupéfait de notre triomphe. Tous les princes s'empres'saient d'écrire à Duplcix et de lui marquer- leur satisfaction. \)os ambassadeurs, chargés (le riches présents, venaient de toutes parts, dans notre ville, saluer le gouverneur victorieux, et le Grand Mogol lui envoyait les litres de Klian- Mansoubdar-Mousafcr-Sinij-Bahadoiir. En France, l'on était unanime pour reconnaître tout ce qu'avait fait Dupleix. Le 11 octobre 174Ï), le roi le nommait chevalier de Saint-Louis, et les directeurs de la ('.om[)agnie lui avaient adressé une lettre des plus flatteuses, [)our lui témoigner leur reconnaissance. Des fêtes étaient instituées en l'honneur de la levée du siège, et le frère du gouverneur de Pondichéry, Dupleix de Bacquencourt, qui était fermier général dans le Soissonnais, voulut, par un acte de bienfaisance, consacrer ce glorieux souvenir. Il dota et maria le même jour douze jeunes filles pauvres du pays. La poésie s'empara de ce brillant fait d'armes, et un poème épique Po)ulii:/i/'ri/ i<r/i(ré^ par Morel de Lomer, vint consacrer les exploits des nouveaux preux.

Dupleix ne se laissa pas éblouir par son triomphe, et dans les lettres qu'il adressa au ministre, l'on ne peut découvrir chez lui le moindre sentiment d'orgueil. Il se borne à recommander les

personnes qui se sont le plus distinguées dans la défense de la place, et demande des récompenses pour tous ces braves f/ens à ijui le salut de la ville est entièrement dû. Il n'avait qu'un désir, continuer la lutte. Les circonstances nous étaient favorables. Une escadre, conipo'sée de sept vaisseaux, commandée par le capitaine de Kersaint, était arrivée dans l'Inde. De Kersaint venait de l'île de France, où il avait été rejoint par plusieurs bâtiments. Quand il s'était vu à la tête de forces imposantes, il avait repris la mer, et le 0 février i7i9, il était à Pondichéry. Lorsque lescadre entra en rade, les forts de la ville la saluèrent de quinze coups de canon. Toute la garnison était soùs les armes, et l'on battait aux champs. De Kersaint et ses officiers se rendirent en corps chez le gouverneur, qui vint les recevoir à la porte de son hôtel, et leur fit le plus gracieux accueil. Mme Duplcix et les dames de la ville les attendaient au bas de l'escalier d'honneur. Nos marins ('taient charmés de leur réception. Plusieurs bals furent donnés en leur honneur. La plus grande iiitimité ne tarda pas à s'établir entre la garnison de la ville et les équipages de la flotte. Soldats et matelots étaient impatients de marcher ensemble contre les Anglais et leur infliger de nouvelles défaites. Tout semblait présager le succès.

O fut l'un des beaux jours de Dupleix. 11 n'avait jamais eu à sa disposition des forces aussi considérables; aussi songeait-il à porterie der-

nier coup aux Anglais et à abattre leur puissance. L'iudo altendail la réalisation de ses projets : l'avenir était à lui: Ce l'ut à ce moment qu'il reçut l'ordre de suspendre les hostilités, en attendant le résultat des négociations qui se poursuivaient à Aix-la-Chapelle. Le 12 avril 17i(S, la Compagnie lui avait écrit que les préliminaires de paix étaient sur le point d'être signés, et que l'une des conditions était la restitution de Madras. Nous perdions ainsi les bénéfices de la guerre. La Société de marchands, qui siégeait à Paris, ne comprenait pas l'importance de Madras. Elle ne voulait pas faire de cette ville une colonie française. Une pareille entreprise lui semblait trop onéreuse. 11 aurait fallu augmenter les fortifications de la place, y entretenir une garnison; de plus, l'on craignait que le commerce de Pondichéry n'eût à souffrir de la concurrence de notre nouvelle possession. L'on s'arrêtait à dos considérations aussi peu sérieuses. Un instant, il avait été question de céder IMadras aux Maures d'Arcate, en échange d'un certain nombre d'aidées. Ainsi, de toute manière, l'on était décidé à ne pas conserver cette ville que Dupleix aurait voulu garder à tout prix. En Amérique, les Anglais nous avaient enlevé Louis-Bourg. Pour recouvrer cette forteresse, considérée comme la clef du Canada, l'on pensait qu'on ne pouvait mieux faire que de restituer Madras. En Europe, nous avions remporté d'éclatants succès. La Flandre était en notre pou-

voir, et nous étions à Bruxelles. Nous aurions pu parler haut à Aix-la-Chapelle ; mais Mme de Pompadour avait recommandé aux plénipotentiaires de ne pas revenir sans la paix. Il en était résulté que nous avions rendu toutes nos conquêtes. Le traité fut définitivement signé le 18 octohre 1748; son article 2 replaçait les choses dans l'état où elles étaient avant la guerre.

Le 22 octobre, la Compagnie avait averti Dupleix que la paix était signée et que Madras devait être restitué Elle lui disait : L'intention du roi est que notre Compagnie donne dans l'Inde l'exemple de la candeur qui a animé toutes les démarches de Sa Majesté, tant dans la, manière dont elle a fait la guerre que dans celle dont elle vient de traiter la paix, et que nous allions au-devant de tous les accidents, qui peuvent retarder l'exécution de ses projets. Il était impossible de pousser plus loin la naïveté, et l'on se demande si les directeurs qui avaient écrit cette lettre étaient dans leur bon sens. Cette politique antilrançaise était la condamnation de celle de Dupleix. Le 50 octobre 1748, le roi donnait l'ordre d'évacuer ^ladras, et au mois d'août 1749, la place était remise aux Anglais. La guerre n'avait eu pour nous aucun résultat; la situation restait la même. Aussi, la lutte devait-elle fatalement recommencer.

Iiilervenlion delà France dans les affaires indigènes; apogée de sa puissance dans l'Inde. — Les projets de iJupleix.

La paix, qui existait en Europe, entre les cabinets de Versailles et de Saint-James, ne devait pas s'étendre en Asie. Les Français et les Anglais allaient bientôt se retrouver sur les champs de bataille. Dans l'Inde, les Compagnies française et anglaise avaient chacune mis sur pied beaucoup plus de troupes qu'il ne leur était possible d'en employer en temps ordinaire. Elles imaginèrent de les mettre au service des princes indigènes, et comme elles embrassèrent des partis différents, leurs armées se trouvèrent en présence l'une de l'autre.

Ce furent les Anglais qui entrèrent les premiers dans cette voie, en intervenant dans les affaires du royaume de Tandjaour. Deux prétendants s'y disputaient la couronne. Les Anglais appuyèrent l'un d'eux et, pour prix de leurs services, ils se firent céder la ville de Devicotah, qui était située dans un riche pays où se trouvaient de nombreuses fabriques de mousselines. De plus, son mouillage était excellent. C'était une précieuse acquisition pour nos rivaux.

Nous n'avons pas oublié qu'en 1741 les MahlaLles avaient fait invasion dans le Carnatic et ({ue le gendre de Daoust- Ali-Khan, Chanda-Saheb avait été obligé de se rendre avec la place de Tritchinapaly. Depuis, il était resté en captivité, se trouvant dans l'impossibilité de payer les 10 lackhs de roupies quon lui demandait pour sa rançon. Il eut alors recours à Dupleix, et le chef des Mahrattes, Ragodgi, par considération pour le gouverneur français, réduisit la rançon à i2 lackhs 1/2. Chanda-Saheb, recouvrant la liberté, n'avait pas oublié la situation qu'il avait eue du temps de Daousl-Ali-Khan. Aussi résolut-il de la reconquérir, en s'emparant du Carnatic.

Dans ce but, il s'assura de l'appui de plusieurs chefs mahrattes qui donnèrent une escorte à leur ancien prisonnier. De plus, ils s'engageaient à envoyer une armée dans le Carnatic. Ils étaient heureux d'avoir un prétexte pour de nouvelles razzias. Chanda-Saheb écrivait en même temps à Dupleix, pour l'informer de sa prochaine arrivée ('[ de son intention d'entrer en lutte avec le nabaij Anaverdy-Khan.

Dupleix comprit de suite les dangers (|ue présentait un pareil événement. Une invasion mahratle était la ruine du Carnatic, tandis que si nous prêtions assistance à Chanda-Saheb' et parvenions à le rétablir sur son trône, nous en faisions le vassal de la France, et trouvions ainsi l'occasion d'augmenter considérablement notre

iniUicncc. Aussi Dupleix n'hésita pas à ado})Lcr ce (Ici'iiier parti. L'onlente avec Clianda-Saheb élail l'acile. Ce princt^ avait gardé toulcs ses sympathies pour h's Fruiicjiis, et sa l'eninic, (jui était restéi^ à Pondicliéry, nous servit d'inlermé(Haire. Il renoncja sans peine à ralliance des Mahrattes, et <Mi retour, nous lui j)roniettions notr(> appui. La guerre avec rAnglcterre nous avait empêché de donner suite à ce projet. Chanda-Saheb chercha néanmoins à lever quelques troupes pour entrer en campagne, et dans ce but, il réunit 5 à 6 000 hommes. II était dans l'attente, quand un événement imprévu vint le mettre à môme de réaliser ses espérances.

Le soubab du Deccan,Nizam-El-Molouck venait de mourir à l'âge de cent quatre ans; il laissait cinq fds. (diazzi-Eddin, l'aîné, jouissait de la dignité d'Omra/(, et en cette qualité, il ne quittait jamais la cour de Delhy. Le second, Nazyr-Sing, se trouvait à Aurengabad, à la mort de son père. Nizam-El-Molouck laissait en outre un p(>tit-fils, Hidayet-Nah-Eddini-Khan, connu dans la suite sous le nom de Mursapha-Sing. Né d'une fille préférée que Nizam-El-Molouck avait eue de son mariage avec la fille du (Irand Mogol, et d'un barbier favori appelé Sadolas-Khan, Ilidayet était l'objet de la tendresse du vieux soubab qui voulait le désigner comme successeur. Du reste, par sa mère, Hidayet était son héritier légitime à l'exclusion de ses oncles, qui étaient nés de con-

cubines. A la mort de Nizam-El-Molonck, Nazyr- Sing, qui commandait l'armée, s'empara du pouvoir, et parvint sans difficulté à se faire proclamer vice-roi du Deccan.

Hidayet s'était rendu à Delhy. L'empereur Mohammed-Chah était mort en 1747. Son successeur Ahmed-Chah conféra à Hidayet le nom de Mursapha-Sing, c'est-à-dire V invincible, l'investit de la souveraineté du Deccan et lui ordonna en même temps de marcher contre Nazyr-Sing. Mursapha-Sing se mit en route avec 8000 cavaliers et 15 000 fantassins et vint prendre position dans les provinces occidentales de Golconde.

Chanda-Saheb s'empressa de le rejoindre avec les quelques milliers d'hommes qu'il commandait, et de lui offrir ses services qui furent acceptés avec empressement. Comme prix du secours qui lui était donné, Mursapha-Sing promettait à Chanda-Saheb de le nommer nabab du Carnatic. Ce dernier persuada à Mursapha-Sing que le vrai moyen de renverser Nazyr-Sing était de s'emparer du Carnatic et que cette province était la meilleure base d'opérations que l'on pût avoir pour attaquer le Deccan. En même temps, il l'assurait de l'appui des Français. Avant même d'avoir été consulté, Dupleix se trouvait ainsi engagé dans la lutte.

Ce projet ne pouvait qu'être agréable à Dupleix, qui loin de reculer devant une entreprise aussi diflicile. montra la plus grande ardeur à en pour-

l'indk française. 301

suivre la réalisalion. Un traité fut signé avec Ghanda-Sahel). Les li-oupes indigènes de la Compagnie entraient à son service, et étaient à sa solde, toute la durée de la campagne. En outre, un corps d'Européens lui était prêté en qualité d'auxiliaires. Cette interveulion nous était avantageuse sous tous les rapports. Elle tirait d'embarras le gouvernement de Pondichéry, qui, par suite du peu de ressources dont il disposait, avait de la peine à entretenir son armée, et en même temps elle nous donnait l'occasion d'étendre notre influence. Dans l'entreprise qu'il tentait, Dupleix voyait l'occasion de placer l'un de nos partisans sur le trône du Deccan et y assurer ainsi notre prépondérance dans l'Inde.

Notre petite armée fut bientôt prête ; elle comprenait 4^20 Européens, 100 Cafres, 1800 cipayes et un peu d'artillerie et était commandée par d'Auteuil, beau-frère de Dupleix. De leur côté, Chanda-Saheb et Mursapha-Sing avaient réuni près de 50 000 hommes : le contingent français les rejoignit dans .les derniers jours de juillet. Les alliés se mirent en marche, et le T) août 1749, ils étaient en présence de l'armée ennemie, qui comptait 12 000 cavaliers, 8000 fantassins, 220 éléphants et 26 canons servis par 06 Européens, aventuriers de toutes les nations. Anaverdy-Khan s'était préparé à soutenir le choc. Il avait pris position à une dizaine de lieues d'Arcate, à Ambour. Son camp s'appuyait sur

une monlngne inaccessible et était protégé par des marais assez profonds. De plus, il avait été fortifié au moyen de fossés et d'cpaulements considérables, garnis d'artillerie. Tout faisait prévoir que nous allions rencontrer une résistance acharnée.

DAuleuil, qui formait l'avant-garde avec sa petite troupe. ofïVit à Chanda-Salieb d'enlever les retranchements qui couvraient les positions d'Anaverdy-Khan. Deux de ses attaques furent repoussées, et il fut blessé dans l'une d'elles. Une troisième fut plus heureuse. Nos soldats, conduits par de Bussy, franchirent le parapet, pénétrèrent dans le camp ennemi, et s'avancèrent au pas de charge. Tout pliait devant eux. et leur exemple avait entraîné (^handa-Saheb et son armée.

('/est en vain qu'Anaverdy-Khan se prodiguaitet cherchait à ranimer le courage de ses gens. Son fils aîné, Moufous-Khan était enveloppé par nos cipayes et obligé de se rendre au moment où il se préparait à nous charger avec sa cavalerie. Le vieux nabab voulut tenter un dernier effort. La vue de l'étendard de Chanda-Saheb lui avait donné une nouvelle énergie, et il ordonna au conducteur de son éléphant de se précipiter à travers les masses ennemies. Le conducteur obéit; mais Anaverdy-Khan fut bientôt frappé au cœur par la balle d'un Cafre et renversé aux pieds de sa monture. Ses troupes se débandèrent aussi-

tôt et leur défaite se changea en une déroute générale. Le deuxième fils du nabab, Aléliémet- Ali, ne dut son salut qu'à une fuite rapide et coui'ut s'enfermer dans la ville de Ti'ilciiinapaly. Notre victoire étail complète. Nous avions fait un butin considérable. La caisse militaire avec dix-sept millions de roupies, soixante éléphants, des chevaux, des chameaux, des bijoux, de belles armes et quantité de munitions étaient tombés entre nos mains. Cette bataille montrait notre supériorité militaire, et notre prestige était tel qu'une partie de la cavalerie ennemie se mit au service de Clianda-Saheb, afin de pouvoir combiittre à côté de nous, (^etle journée ne nous avait coûté que 10 Européens tués et 70 blessés; 7)00 de nos cipayes avaient été mis hors de combat. L'on évaluait à plus de iOOO morts les pertes de l'ennemi. Anaverdy-Khan avait été tué; de ses fils, l'un était notre prisonnier et l'autre en fuite. ÎMursapha-Sing se fit proclamer soubab (hi Deccan sur le champ de bataille, et son premier soin fut de nommer Chanda-Sahcb nabab du Carnatic. Le lendemain, les deux princes entraient dans Arcate où ils étaient acclamés par la population. Ils envoyaient en même temps un express à Dupleix pour l'informer de ce qui s'était passé, et lui annoncer leur prochaine visite, afin de lui témoigner leur reconnaissance. Ils ne tardèrent pas à prendre la route de Pondichéj'y, Leur armée comptait 47) 000 hommes et 210 éléphants. Arrivés

aux limites de notre territoire, Mursapha-Sing établit son camp à quatre lieues de la ville, en attendant que le gouverneur vînt à sa rencontre. Chanda-Saheb entra immédiatement dans Pondichéry avec un brillant cortège. Il se rendit à la citadelle ef remit à Dupleix une toque garnie dune aigrette dor et enricbie do diamants, une robe tissue d'or et une ceinture brodée. Il voulut lui-même placer la toque sur la tête du gouverneur. A ce moment, tous les forts de la ville tirèrent le canon, et une immense acclamation se fit entendre et vint ratifier l'hommage rendu au représentant de la France.

Dupleix s'empressa de se rendre au-devant de Mursapha-Sing : il était accompagné des membres du Conseil et d'une nombreuse escorte. Le soubab voulut se porter à la rencontre de son allié. Son cortège était des plus brillants. 5000 cavaliers ouvraient la marche. Venaient ensuite un éléphant, à la tour duquel était arboré un drapeau blanc, chargé d'un côté d'un soleil et de l'autre d'un croissant en or, une troupe de 10(10 lanciers et deux autres éléphants, porteurs chacun de deux pièces de canon; ils étaient suivis de 800 chevaux qui portaient des fusées dont les indigènes se servaient en guise de grenades, et de nombreux gardes à pied. 24 éléphants montés par les principaux seigneurs de la cour et 500 cavaliers précédaient immédiatement Mursapha-Sing. Le soubab était monté sur un magnifique élé-

l/ljMDK FRANÇAISE. 305

pluiiiL; il avait à ses pieds son fils, un (uifanl de liuil aus, et celui de Chanda-Saheb, Raja-Saheb. L'escorte du prince se composait de 24 soubdars, ])orteurs de masses d'argent et de 1000 cavaliers, revêtus de riches cosi unies. L'arrière-garde était l'orméc; par 12 éléphanls, l')00 ar(piebusiers et 2000 lanciers. Le reste de l'armée resta campé dans les aidées de Villenour.

Le cortège du soubab ne tarda pas à rejoindre l'escorte du gouverneur. ^lursapha-Singse rendit à la tente de Dupleix, et lui exprima toule sa gratitude. L'on se remit en marche et l'on entra bientôt dans la ville. La citadelle lirait le canon; la garnison était sous les armes, et tous les vaisseaux qui se trouvaient en rade avaient hissé le pavillon d'apparat. Les habitants avaient pavoisé leurs maisons. Le soir, un grand souper avait lieu à l'hôtel du gouverneur; il était servi, moitié à l'européenne, moitié à l'orientale. Les princes étaient charmés de l'accueil qui leur était fait, et lien du reste n'avait été négligé. Dupleix, qui savait mieux (jne personne coml)ieii les Orientaux sont sensibles à l'ostentation, avait eu soin que la réception fût des plus brillantes, et en y déployant un luxe asiatique, il voulait convaincre nos visiteurs de la puissance de notre pays. Son but fut complètement atteint.

Le gouverneur donna plusieurs fêtes en l'honneur de ses hôtes, afin de leur rendre agréal)îe le séjour de Pondicliéry; il lit tirer un feu d'artifice,

•io

306 CllAPiTKE IX.

et le soubab, qui n'en avait jamais vu, goûta fort ce genre de spectacle. Sur son désir, eut lieu la petite guerre. La garnison européenne simula l'attaque d'une forteresse, et en même temps deux vaisseaux qui étaient en rade offrirent la représentation d'une bataille navale. Mursapha- Sing était captivé et disait à qui voulait l'entendre qu'avec mille dragons français, il n'hésiterait pas un seul instant à aller attaquer Nazyr-Sing jusque dans Aurengabad. Quant à Chanda-Saheb, il ne savait comment nous exprimer sa reconnaissance, et dans le but de nous donnei' des preuves de son amitié, il lit distribuer 75 000 roupies aux troupes qui se trouvaient à la bataille d'Ambour et nous concéda le territoire de Yillenour et celui de Bahour. Mursapha-Sing ratifia ces concessions; après quoi, il quitta Pondichéry où il était resté huit jours pour aller se mettre à la tète de ses troupes. Chanda-Sahcb séjourna encore quelque temps dans notre ville; Dupleix lavait retenu afin de se concerter avec lui sur les opérations qu'on allait entreprendre.

Après la bataille d'Ambour, Méhémet-Ali s'était réfugié dans Tritchinapaly. Dupleix pensait avec raison qu'il fallait se débarrasser de cet ennemi avant qu'il fût devenu redoutable. Selon lui, avant d'entreprendre quoi que ce soit, il était indispensable d'occuper Tritchinapaly, qui pouvait devenir entre les mains de nos adversaires une base d opérations contre nous. Le moment

clait favorable pour a^ir. Les Anglais avaient reconnu Chanda-Saheb comme nabab du Carna- (ic, el Méhémcl-AH s'était inutilement adressé à eux pour en obtenir des secours. Boscawen avait pris la route de l'Europe avec son escadre.

Sitôt que Dupleix fut informé de son départ, il invita Chanda-Saheb à aller assiéger Tritchinapaly, et dans le but d'activer l'expédition, il lui avan(^'a cent mille roupies sur son propre fonds. De plus, il lui fournissait un corps d'auxiliaires comprenant 800 Européens, lOOGafres, et 200 Cipayes. Au mois de novembre 1749, le détachement français, accompagné de Chanda-Saheb, se mettait en marche, et allait rejoindre Mursapha- Sing.

Dupleix se voyait à la veille de réaliser ses projets. La chute de Trilchinapaly établissait d'une façon définitive notre influence sur le Carnatic. Aussi, quel fut son désappointement, en apprenant que les princes avaient abandonné le plan de campagne que l'on avait adopté, et quitté la direction de Tritchinapaly, pour entrer dans le royaume de Tandjaour. Pendant leur séjour à Pondichéry, Mursapha-Sing et Chanda-Saheb avaient gaspillé pour leurs plaisirs les subsides que Dupleix leur avait avancés pour la solde de leurs troupes. Craignant que par suite du manque de solde, une partie, de leur armée ne vint à déserter, ils pensèrent à attaquer le rajah de Tandjaour, qui possédait de grandes richesses. Chanda-

Saheb se rappelait les démêlés qu'il avait eus avec lui. Le rajah navait pas encore payé le tribut au Grand .Mogol, et Mursapha-Sing, en sa qualité de vice-roi du Deccan, avait le droit de l'exiger. Toutes ces l'aisons firent que les deux princes envahirent le royaume de Tandjaour, parurent devant sa capitale, et la sommèrent de se rendre.

Tandjaour, situé entre les deux bras du Gavéry, était défendu par deux châteaux, dont l'un était susceptible d'une résistance sérieuse. Dans le but de gagner du temps, le rajah fit mine de négocier, et eut soin de traîner les pourparlers en longueur. ?sos alliés bloquaient la place, en attendant quelle voulût bien se rendre. C'est en vain que Dupleix les conjurait d'en finir avec les affaires du Tandjaour, pour commencer le siège de Tritchinapaly. Le commandant du corps français, le capitaine Duquesne reçut l'ordre de brusquer les choses, et fit venir, à cet effet, de Karikal, plusieurs grosses pièces d'artillerie et qiïelques mortiers. Le bombardement commença, et une brèche fut bientôt ouverte. Les Français voulaient donner l'assaut. Les Maures s'y opposèrent sous le prétexte d'empêcher le pillage. La véritable raison c'est qu'ils craignaient d'être obligés de partager avec nos soldats les trésors que renfermait une pagode. Le rajah, effrayé, demanda à parlementer, et le 21 décembre, il signait un traité par lequel il s'engageait à payer à Chanda-

Sahel), la somme de 18 millions de livres, i'OOOdjO roupies à notre armée, et à agrandir de (|uelqLies aidées, I(> lerriLoire de Karikal. Après la signature de ce trailé, en apprenant que Nazyr- Sing- rassemblait des forces considéraldes, il eut recours à la ruse, et envoya à titre d'acompte de la vaisselle plate, des pierres précieuses. Il trouva ainsi le moyen d'amuser Chanda-Saheb, et de le retenir plusieurs semaines. Nazyr-Sing avait réuni des troupes nombreuses, et l'on apprit qu'il se préparait à venir nous attaquer. Des bandes de Mahrattes se montraient dans les montagnes, qui séparaient le Carnatic du iMysore. Dupleix s'empressa de prévenir Chanda-Saheb, et l'engagea à s'emparer, sans tarder, de Tandjaour. Chanda-Saheb se laissa enfin persuader; mais il était trop tard. Ses soldats, épouvantés par l'approche des Mahrattes, refusaient de marcher. La pani<{uc s'empara d'eux, et ils se réfugièrent sous les murs de Pondichéry. Leur frayeur était si grande que pour les empêcher d'entrer dans la ville, le gouverneur dut menacer de faire tirer le canon sur eux. Le détachement français ne pouvait rester seul. Il opéra sa retraite et vint camper dans les aidées de Villenour, où se trouvaient les troupes de jNIursapha-Sing. La campagne avait été compromise par l'indécision de nos alliés. Dupleix ne se laissa pas néanmoins abattre et s'elïonia de remédier à la situation. Il avança sur sa fortune personnelle à Mursapha-Sing et à

Chanda-Saheb la somme d'argent donl ils avaient besoin, et chercha à mettre un peu «l'ordre dans leur armée, qui n'était guère qu'une masse indisciplinée. Les Maures reprenaient peu à peu confiance, et s'organisaient. Aussi, dans le courant de mars '17nO, ils quittaient Pondichéry, et s'en allaient prendre position en face de l'ennemi.

De son côté, Nazyr-Sing sétait préparé à prendre l'ofTensive. lî avait onlonné à tous les nababs qui reconnaissaient son autorité d'envoyer leurs contingents, et il se trouva bientôt à la tête de 500 000 hommes avec 800 pièces de canon et 300 éléphants. Morari Rao, l'un deschefs mahraltes les plus redoutés, était venu le rejoindre avec 10 000 cavaliers, et Méhémet- Ali lui avait amené 6000 hommes. En présence de ces événements, la présidence de Madras s'était départie de sa réserve et déclarée contre nous. Le major Lawrence quittait le fort Saint-David avec 000 soldats et venait renforcer l'armée de Nazyr-Sing. En cette circonstance, la conduite des Anglais était des plus déloyales: nous étions en paix avec leur gouvernement. Aux forces considérables de l'ennemi, nous n'avions à opposer que des troupes inférieures en nombre, et à peine remises de leur panique. De plus, le plus mauvais esprit régnait parmi les officiers européens. Les tiOÛOOO roupies que l'on avait reçues du rajah de Tandjaour avaient été distribuées aux officiers qui avaient pris part à l'expédition. Ceux qui n'avaient rien

reçu no cachaient pas Icnr mécon lentement, et rpxprimaient hautement devant les soldats, en disant que la guerre serait pleine de dangers. Dupieix, qui avail eu connaissance de ces propos, vil (le suite qui! \\o fallait pas songer à engager une alïain» générale.

Le 20 mars, les troupes recurent l'ordre de se porter en avant, au delà de Villenour. Nos éclaireurs chassèrent devant eux des nuées de pillards mahrattes. A ce moment une vigoureuse offensive nous eût donné la victoire. Mais ehe était impossible avec l'indiscipline qui régnait dans l'armée. Du})leix préféra entrer en négociations et chargea un Hrahme de se rendre près de Nazyr-Sing. Sur ces entrefaites, le major Lawrence arrivai! le 2 avril avec le contingent anglais. A cette nouvelle, les officiers firent de nouveau éclater leur mécontentement, et plusieurs d'entre eux ne se contenaient plus devant leurs soldats. Le bruit, de cette sédition parvint jusqu'à nos alliés, qui se montraient fort inquiets.

Les négociations avaient cessé, et Nazyr-Sing se disposait à nous attaquer. Le i avril, les deux armées se canonnèrent jusqu'au soir, sans grande perte de notre côté. Notre artillerie avait au contraire causé de grands ravages dans les rangs ennemis. Les pourparlers recommencèrent, et ils auraient probablement abouti, lorsque la conduite des officiers dont nous avons parlé fit tout manquer. Treize d'entre eux se rendirent en corps

chez d'Auleuil, déposèrent leurs commissions, et quittèrent l'armée. L'eflet de cette désertion fut lerrible. D'Auteuil, qui craignait que ses soldais ne prissent la fuite, en se voyant abandonnés par leurs officiers, et de plus, qui pensait que la fidélité de nos alliés pouvait être ébranlée, renonça à livrer bataille et vit que la retraite était le seul parti à prendre. Il communiqua son projet à Mursapha-Sing et à Chanda-Saheb, et il fut convenu que l'on partirait dès que la nuit serait venue.

A minuit, un coup de canon donnait le signal, et nous commencions notre mouvement de retraite. Clianda-Saheb s'était empressé de nous rejoindre, et sa cavalerie formait l'arrière-garde. Au moment du départ, il y avait eu tant de confusion, que 40 canonniers furent oubliés avec les dl pièces de canon quils servaient. L'on marcha toute la nuit, et au point du jour, la surpiise fut grande, lorsqu'on ne vit ni .Mursapha-Sing ni son armée. Les corps de cavalerie qu'on apercevait à droite et à gauche, et que l'on avait pris pour nos alliés, n'étaient pas autre chose que les Mahrattes, qui avaient profité de l'obscurité pour s'approcher de nous, afin de nous attaquer. Mursapha-Sing avait ou d'abord l'intention de nous suivre, mais ses principaux officiers l'avaient détourné de son projet. Sur leur avis, il était entré en négociations avec Nazyr-Sing, et lui avail fait savoir ([u'il se l'ondrait à lui, si ce dernier voulait jurer

sur le Koran, de lui laisser la vie sauve cl la jouissance (le son gouvernement. Nazyr-Sing promit ce que lui demandait Mursaplia-Sing, et à peine ce dornior élait-il dans son camp, (pi'il le Inisnil cliarger <le chaînes.

Dès (jnc le jour fui venu, la cavalerie mahratle vint fondre sur nous. Toute l'armée ennemie arriva pour la soutenir, et le combat s'engagea; il dura deux heures. Nos soldats n'étaient nullement décourages quoiqu'ils cusseni été abandonnés par une pai'tie de leurs officiers; les sergents les remplacèrent. A plusieurs reprises, d'Auteuil fit former le carré, et l'intrépidité des Mahratles vint se briser devant nos baïonnettes. Nos troupes ne tardèrent pas à arriver à la haie des poivriers qui formait la défense extérieure de Pondichéry. Les assaillants ne jugèrent pas à propos de nous poursuivre plus loin et se retirèrent. Nous n'avions perdu que 19 hommes, en outre des 40, qui avaient été abandonnés, lors de la retraite,

Dupleix attendait à Pondichéry le retour du messager qu'il avait envoyé à Nazyr-Sing, quand un Cafre, tremblant de peur, se précipita dans son appartement, en s'écriant que les troupes françaises venaient d'être taillées en pièces. Un instant après, le cri «les Mahrattes ! les Mahrattes! » retentissait dans toutes les rues. La panique était générale. L'on faisait circuler les nouvelles les plus exagérées. De Russy accourut

chez le gouverneur et lui apprit ce qui s'était passé. Mursapha-Sing et une partie de ses gens étaient tombés aux mains de Nazyr-Sing. La cavalarie de Chanda-Saheb, forte de vingt mille chevaux, s'était dispersée. Dupleix resta impassible. Il fit arrêter les officiers, qui par leur désertion, avaient été la cause indirecte de notre défaite, et se rendit ensuite près de l'armée qu'il trouva blotie derrière l'enceinte qui enîourait Pondichéry . Nos pertes étaient insignifiantes, mais l'accablement était tel, que dans leur terreur, nos soldats oubliaient que l'ennemi n'avait été pour rien dans leur défaite. Dupleix chercha à relever leur moral. Il leur dit que s'ils avaient subi une défaite, ils devaient uniquement en accuser la lâcheté de plusieurs d'entre eux. Comme il exerçait une fascination sur tous ceux qui l'approchaient, sa présence rétablit la discipline, comme par enchantement, et peu à peu, l'on reprit courage.

Cette retraite, qui aurait i)U devenir pour nous un véritable désastre, rendit Dupleix plus prudent que jamais, et le décida à entamer de nouvelles négociations avec Nazyr-Sing. Nos propositions, qui n'étaient pas inférieures à ce quelles auraient été, après une victoire, ne pouvaient pas être admises par nos ennemis. Dupleix le savait d'avance ; mais il gagnait du temps. Les discussions ne durèrent pas moins de huit jours. Nos diplomates avaient profité de ce délai pour entrer

en rapport, avec plusieurs seigneurs, mécontents de Naz-yr-Sing, et nouer des intrigues avec eux. Tous n'attendaient que le moment propice pour se prononcer en notre faveur. Les nababs d'origine afghane, et particulièrement ceux de Cadapé, de Canoul et de Savounour, étaient gagnés a notre cause, et une véritable conspiration avait été ourdie. Nazyr-Sing ayant refusé les conditions que nous lui proposions, Dupleix pensa que le moment était venu d'agir. Nos troupes s'étaient avancées jusqu'cà Oulgaret. D'Auteuil reçut l'ordre d'attaquer, et dans la nuit du 27 au 28 avril, le capitaine de la Tousche profita de l'obscurité, pour pénétrer dans le camp ennemi, sans être aperçu, avec trois cents soldats. Ce coup de main ne nous coûta que trois hommes, et nous en avions tué quinze cents. Nazyr-Sing fut terrifié ; il croyait, à chaque instant, avoir les Français sur les bras, et dans le but de se mettre cà couvert, il gagna Arcate, avec une armée considérablement affaiblie par les désertions. Les Anglais se retirèrent chez eux. Dupleix fit de nouveau occuper les aidées de Villenour et de Bahour, et y concentra son armée.

Une fois à Arcate, Nazyr-Sing chercha à se venger de son échec en ordonnant de détruire les factoreries que nous possédions à Mazulipatam et à Yanaon. A Mazulipatam, la loge fut envahie par les Maures, qui se livrèrent au pillage, et firent prisonniers les marchands de la Compagnie. A

Yanaon, nos nationaux n'eurent que le temps de prendre la fuite. Dupleix ne laissa pas celte ofl'cnse impunie et résolut de profiler de l'occasion, pour mettre la main surMa/Ailipalam, l'un des meilleurs ports du Bcni*-ale. Deux vaisseaux parl iront de Pondiehéry avec deux cents Européens, deux cents Cipayes, vingt Topas, et une batterie d'artillerie, et le lo juillet, ils arrivaient devant Mazulipalam, après une navigation de quatre jours. Nos troupes débarquèrent pendant la nuit, surprirent la ville, et s'en emparèrent, après une résistance insignifiante. Notre nouvelle conquête Tut immédiatement mise en état de défense. C'était une précieuse acquisition : elle nous permettait de dominer la côte d'Orissa.

Mais c'était dans le Carnatic où Dupleix voulait surtout porter ses efforts. Il avait fait occuper la pagode fortifiée, située à six lieues du fort Saint-David. Nous noiis étions ainsi assuré une base d'opérations sur le Pouniar. Les troupes (pii s'y trouvaient étaient commandées par de la 'J'ousche. Sur ces entrefaites, Méhémet-Ali, qui avait reçu des secours de Nazyr-Sing, et à qui les Anglais avaient envoyé quatre cents hommes, était entré en campagne. Les deux armées furent bientôt en présence lune de l'autre. De la Tousche avait l'ordre d'éviter une action générale, tant qu'il n'aurait pas opéré sa jonction avec d'Auteuil. Il n'allait pas tardera être engagé en quelque sorte malgré lui. Le riO juillet, de Bussy,

l'inde fkançaisi-:. 317

<|ui s'éLait avancé en reconnaissance, avec cent Enropéens, plusiciurs centaines de Cipayes et une pièce (le canon, se heurta à un gros cU^ cavalerie ennemie. Il la nu't en déroute, et vit bientôt paraître une partie de l'armée de Méhémet-Ali. Craignant alors d'être enveloppé, il s(^ hâta de battre en retraite et de gagner un ravin oii il pouvait résister aux assaillants. Au bruit de la mousqueterie, de la Tousche accourut avec le reste de ses troupes, et l'escarmonche devint presque une bataille. Le feu de notre artillerie était si bien dirigé que les Maures et les Anglais cessèrent de riposter et se retirèrent à six heures et demie du soir, a[)rès avoir fait des pertes considérables. Les Anglais seuls avaient eu cent cinquante hommes, dont cent Européens, tués ou blessés. De notre côté, nous n'avions perdu que quatre Européens et un (<afre. L'action avait duré sept heures.

Le lendemain, d'Auteuil arrivait avec des renforts. Notre armée comprenait dix-huit cents Européens, deux mille cinq cents Cipayes, mille cavaliers indigènes, et douze canons. Pendant le mois d'août, les opérations se bornèrent à quelques combats d'avant-poste, sans importance. D'Auteuil avait eu connaissance de la mésintelligence qui existai! entre ÎMéhémet-Ali et les Anglais. Il espérait que ces derniers abandonneraient leur allié. C'est ce qui arriva. Les Anglais, voyant que Méhémet-Ali ne leur payait pas les

trois millons de roupies qu'il leur avait promises, reprirent la route du fort Saint-David. Le lendemain de leur départ, c'est-à-dire le h"" septembre 1750, d'Auteuil se préparait à une attaque générale. Notre petite armée se mettait en marche, au lever du soleil, et après une heure et demie, elle découvrait le camp ennemi, qui était adossé au Pouniar. Méhémet-Ali avait cinq mille fantassins, ({uinze mille cavaliers et une nombreuse artillerie. Nos troupes se formèrent en ordre de bataille, et Ton fut bientôt à portée de canon de iennemi. Un coup de pistolet tiré par l'aumônier, le P. Thomas, qui donna sa bénédiction, fut le signal, et la bataille commença. La vivacité du tii'de notre artillerie était telle que les retranchements, qui défendaient l'entrée du camp, furent abandonnés, après quelques instants. Les Maures voulurent néanmoins répondre à nos canonniers, mais leurs boulets ne réussirent qu'à faire sauter deux chariots de munitions, dont l'explosion tua ou blessa dix-huit de nos Cipayes. Les Français furent bientôt dans le camp ennemi, et leur arrivée mit le désordre dans l'armée de Méhémet-Ali, qui commençait à plier. Nous n'avions plus qu'à poursuivre des fuyards, qui ne pensaient qu'à se mettre en sûreté derrière le Pouniar. Au passage de cette rivière, il leur fallait essuyer notre mousqueterie, cl quantité d'entre eux se noyèrent. Méhémct-Ali avait pris la fuite. Cette journée ne nous coûtait que quatre Européens et quelques

Cipayes; l'on évaluait les perles de l'ennemi à un millier /.riiommes. Trente canons et deux mortiers étaient restés entre nos mains.

Si, au point de vue militaire, la bataille de Tiravédy n'avait rien d'extraordinaire, celait une grande victoire à n'en considérer que les résultats. Grâce à elle, nous avions reconquis notre prestige que la retraite de Tandjaour avait un instant afraibli. Dupleix était d'avis de ne pas laisser à l'ennemi le temps de se reconnaître. C'est pourquoi il donna l'ordre à l'armée de se porter en avant et d'aller s'emparer de Gingi dont la possession devait décider de la conquête du Carnatic. Gingi, situé au nord-ouest, dans l'intérieur des terres, à quinze lieues de Pondichéry, passait pour être la plus forte place de l'Inde. Celte ville était entourée d'une épaisse muraille, ayant trois milles de circuit, et ilanquée de grosses tours. Sa citadelle était défendue par un large fossé. Trois montagnes, qui formaient les trois angles d'un triangle, la dominaient et chacune d'elles, escarpée et difficile à gravir, était couronnée à son sommet d'une forteresse garnie d'artillerie. Les seuls passages qui conduisaient à la ville avaient été pratiqués dans le roc, par la main des hommes, et étaient commandés par plusieurs châteaux, qui en rendaient l'approche fort dangereuse. Aussi iGingi avait-il la réputation d'être imprenable.

La bataille de Tiravédy avait eu lieu le h' sep-

lembré; le 5, de Bussy se mettait en marche avec l!200 Européens, 50 Cafres et 1200 Cipayes. Le 11, il arrivait à Moustarigory, cFoù l'on découvrait Gingi, qui n'en était éloigné que d'une lieue. Le gros de l'armée le suivait à une certaine distance. L'on apprit que Méhémet- Ali se disposai! à nous attaquer, et bientôt il parut avec ses troupes, qui comptaient 8000 cavaliers, oOOO fantassins et JOOO cipayes anglais avec 8 pièces de canon. Son artillerie commença à tirer, la nôtre lui riposta. Contrairement à leurs habitudes, les indigènes ne rompirent pas leurs rangs et s'avancèrent jusqu'à portée de fusil. Cette hardiesse leur coûta cher. La mousqueterie de notre infanterie les décima. Aussi, commencèrent-ils à plier. Sur ces entrefaites, arrivait d'Auteuil, avec le reste de l'armée, qui au bruit du canon, avait pressé sa marche. Les Maures se trouvèrent pris entre deux feux; la confusion se mit parmi eux, et l)ientùt la déroute était générale. Ceux des fuyards qui ne gagnèrent pas la plaine cherchèrent un asile dans Gingi. De Bussy les poursuivait jusque sous les murs de la ville. Le champ de Ijat aille était couvert de morts et de blessés; de notre coté, nos pertes se réduisaient à quelques soldats.

De Bussy voulait profiter de la terreur que causait notre victoire, pour s'emparer de (jingi, et sans larder il fit ouvrir le feu sur la place; à sept heures du soir, nos soldats pénétraient dans

L'iNDK FRANÇAISK. 321

h\ villo, (Ml f.iisîuil saiilcr l'une des portes avec (les jxHnrds, eL un eonihal. corps à corps avail lien. C/esl en vain (pie l'ennemi fit plenvoir snr nous une gr(''le de projecliles, pour nous forcei- à la relraiLe. De lUissy avait mis ses honnnes à convei'L derrière des ban-icades cl répondait par le fcn de S(^s canons. L'on atlendait le coucher de la lune pour agir, quand des cris de « Vive le roi » se firent entendre. Un d(''la(diement avait pr()lit('î de l'obscurité pour l'raviL- l'une des montagiu's dont nous aNons parlé, et s'emparer de la Corleresse située à son sommet. La citadelle de la ville se rendit, et ses déCenseurs, pris d'épouvanle, se réfugièrent dans les forteresses des deux autres montagnes.

Ouelques heures après, nos dragons allaient les en déloger. L'effroi des indig^ènes était tel (pi'ils ne songeaient pas même à faire un simulacre de résistance, et pourtant, il leur était facile de garder leurs positions, (pii étaient de véritables nids d'aigles. Nous étions les maîtres de Gingi, et notre drapeau tlottait sur une ville qui n'avait jamais vu, dans ses murs, un uniforme européen. Xl'était une victoire importante, non seulemenl par elle-même, mais encore par l'effet moral qu'elle produisait sur les populations. Le bruit de notre succès se répandit partout, et l'on en parlait comme d'un prodige.

Nazyr-Sing- comprit qu'il était temps d'arrêter les progrès de ses ennemis. Tout en se préparant

322 CIIAPITHE IX.

à la guerre, il essayait la voie des négociations et envoyait deux ambassadeurs à Pondichéry. Les conditions de Dupleix étaient la mise en liberté de Mursapha-Sing et son rétablissement dans le gouvernement qu'il occupait du vivani do son grand-père, Nizam-El-Molouck, la reconnaissance de Chanda-Saheb, comme nabab du Carnatic et la cession de Mazulipalam. Nazyr- Sing acceptait ces deux dernières conditions; mais les clauses concernant Mursaplia-Sing étaient jiour lui inadmissildes, et il préféra lenler la fortune. Il réunit une armée à Arcate, et au commencement de novemljre, il paraissait dans les environs de Gingi. La saison des pluies le força à l'inaction jusqu'au mois de décembre. Dès le début des négociations avec Nazyr-Sing, Dupleix était parvenu à rallier plusieurs nababs à notre cause. Il avait continué la même polilique. et ses efforts avaient élé couronnés de succès. Beaucoup de chefs afghans et mahratles, qui se trouvnicnl dans l'armée de Xazyr-Sing, s'étaient laissé persuader, el une conspiration s'organisa. Tous ceux qui en faisaient partie s'engageaient à se retirer avec leurs troupes, si une bataille avait lieu. Nazyr-Sing voyait qu'il ne pouvait pas éviter une rencontre, et cette perspective l'inquiétait. Aussi, il essaya de nouveau la voie des négociations. Il écrivit à 'Dupleix qu'il acceptait les conditions qu'il lui avait précédeniment proposées, et en même temps, il

I/INDK FUAXr.AlSE. 323

envoyait à Fondichéry trois ambassadeurs munis (Je pleins pouvoirs pour sig-ner le traité. îJupleix était tout disposé à écouler l(^s. propositions de Na/yr-Sing; mais, (jiiand Tordre de suspendre les hostilités arriva, il était trop lard.

Les deux armées n'étaient pas très éloignées Tune de l'autre. Celle de Nazyr-Sing comptait 00 000 fantassins, 40 000 cavaliers, 700 éléphants et 500 canons; la nôtre 1800 Européens, r)r)0O Gipayes, 500 cavaliers indigènes et 10 canons. Plusieurs engagements avaient déjà eu lieu entre nos soldats et les coureurs ennemis. Une rencontre était imminente, d'autant plus que les conjurés ne cessaient de nous presser, et nous représentaient que le moindre retard pouvait amener la découverte de leurs projets. Le 15 décemljre, de la Tousche, qui avait pris le commandement à la place d'Auteuil, tombé malade, quittait Gingi, et après une marche de onze heures, il apercevait le camp de Nazyr-Sing, situé à six lieues de Gingi. Notre approche avait été signalée, et à trois heures, la bataille commençait.

Nazyr-Sing refusa tout d'abord de croire à une attaque des Français. Quand il n'eut plus de doute, il chargea ses généraux de repousser ce qu'il appelait la folle équipée r/e.s Français ivres. Lui-même monta sur son éléphant et s'avança avec ses troupes. Près de lui, sur un autre éléphant, se tenait Mursapha-Sing, sous la garde d'un officier, qui avait pour consigne de

le tuor à la moindre apparence de trahison. La lutte dura quatre heures. Le camp ennemi avait six lieues de tour, et à chaque instanl, nous nous trouvions en présence de nouvelles troupes soutenues par de Tartillerie. C'était autant de combats qu'il fallait livrer. Le corps principal de l'armée de Nazyr-Sing- consistait en une masse de 25 000 hommes d'infanterie. Rien ne pouvait arrêter l'élan des Français, et de Bussy, quoique blessé, n'en continuait pas moins à commander sa division. L'on arriva à l'endroit où se tenait Nazyr-Sing-, quand tout à coup, le drapeau blanc fut arboré sur un éléphant, et des cris de « Vive le roi » se firent entendre. De la Tousche, qui était au courant, fit immédiatement cesser le feu. Voici ce qui s'était passé.

Au milieu du combat, Nazyr-Sing avait remarqué que les chefs afghans et mahraltes restaient dans l'inaction avec leurs troupes. Transporté de colère, il s'approcha d'eux. Le premier qu'il rencontra était le nabab de Cadapé; il lui reprocha sa lâcheté. Le nabab lui répondit insolemment et ordonna à l'un de ses officiers de tirer sur Nazyr-Sing. L'officier obéit, mais manqua son coup. Le nabab saisit son fusil et envoya deux balles au cœur du soubab, qui roula en e^^pirant aux pieds de l'éléphant qu'il montait. Le nabab lui fit couper la tète, et l'envoya en signe d'hommage à Mursapha-Sing. Ce dernier n'avait dû la vie qu'à une circonstance inatien-

[/INDH FIxANÇAlSK. 325

(liK^ Ouaiid Nazyr-Sini^- a\;ul vu qu'une parlic (le son, armée rabaiidounail, il avait donne l'ordr*; de Irancher la lèle de son prisonnier. L'offieier (•jiartçé de l'exéculion se trouvait cire au noml)re des conjurés. Mursaplia-Sing lut ainsi sauvé. Ses partisans le proclamèrenl immédialemenL soubab, el rarmée se raniçea sous son autorité. Les vaincus applaudissaient eux-mêmes à notre vicloire. Celte bataille était la plus importante que nous eussions encore livrée dans Tlnde. Nous avions tiré 17(10 coups d(; canon et brûlé "JOO OUU cartouclu^s. Néanmoins, nos perles se réduisaient à peu de choses, tandis que celles de l'ennemi étaient considérables.

Dès ({ue de la Tousche cul ;ippris ([ue Mursapha-Sing- était reconnu soubab, il vint le féliciter avec ses principaux officiers. Le nouveau souverain du Deccan ne savait comment nous exprimer sa reconnaissance. A Pondichéry, l'on attendait le résultat des négociations, quand le bruit de noire vicloire commença à se répandre. Dès que la nouvelle fui certaine, Dupleix la fil connaître par une salve de 121 coups de canon, et le soir il lecevait à son hôtel les notables de la ville, (jui venaient le complimenter au nom de la population. Le lendemain, un Te Dcuin élait chanté en g'rande pompe.

Pondichéry était en fêle, et les illuminations témoignèrent de la joie que causait cet heureux événement. Le 19 décembre, le lifouverneur rece-

^26 CllAl'lTlvE IX.

vait une lettre de Mursapha-Sing', lui annonçant son avènement au trône du Dcccan et sa prochaine visite. Trois députés furent délégués pour le féliciter. Mursapha-Sing les recul en présence de toute sa cour, cl ordonna que le drapeau français figurerait toujours au niilieu de ses marques d'honneur comme un signe assuré de la prolecAion que le roi de France voudrait lui accorder. Il prit aussitôt la route de Pondichéry, avec son armée, et le 20 décembre, il se trouvait à une faible distance de la ville, et faisait prévenir le gouverneur qu'il y entrerait le jour même.

Dupleix s'était préparé à recevoir son hôte. Une tente, richement décorée, avait été dressée à la porte de Valdaour. Sur les sept heures du soir, parut Mursapha-Sing, monté sur un éléphant, et escorté par les principaux seigneurs de sa cour. Quand il apprit que Dupleix était sous la tente, il descendit de sa monture, se jeta à son cou, et le tint embrassé pendant près d'un quart d'heure, sans pouvoir proférer une seule parole, tant était vive son émotion. En sa qualité de soubab, Mursapha-Sing devait entrer dans la ville sur un éléphant. Il fit monter Dupleix avec lui, voulant indiquer par là qu'il partageait le pouvoir avec lui. Tous les deux se rendirent à l'hôtel du gouverneur. Mursapha-Sing alla ensuite voir sa mère et sa femme, qui étaient à Pondichéry, depuis le mois d'avril : après quoi, il revint passer la soirée avec Dupleix.

Pondichéry fut bientôt le rendez-vous de nombreux i^otentats indigènes, parmi lesquels étaient les principaux chefs afghans et les nababs de Gadapé, de Canoule et de Savounour. Mursapha- Sing avait eu avec eux de sérieux différends ; il pria Dupleix de les terminer, en lui disant qu'il s'en remettait d'avance à sa décision. Dupleix invita les nababs à dîner, et sul si bien se les concilier par son accueil, (jue ces princes ne maintinrent pas leurs prétentions, cl déclarèrent au gouverneur qu'ils étaient prêts à accepter toutes ses conditions. Ils vinrent en présence de toute la cour jurer obéissance à IMursapha-Sing, et après avoir prêté serment sur le Koran, ils se tournèrent du coté du gouverneur français, et le prièrent d'être garant de leur parole. Tous les assistants étaient stupéfaits.

Dupleix s'occupa de préparer la reconnaissance solennelle de Mursapha-Sing, en qualité de souverain du Deccan. 11 avait eu une conférence avec ce dernier, au sujet des affaires du Carnatic. Le soubab dit qu'il s'en rapportait à lui et qu'il pouvait nommer qui I)on lui semblait au gouvernement de cette province, qu'il déclarait considérer comme une dépendance de Pondichéry. Sitôt que cette nouvelle se fut répandue, tous les potentats indigènes se rendirent en foule chez le gouverneur, les uns pour lui demander des faveurs ou des dignités, les autres des augmentations de revenus. Dupleix examina leurs requêtes.

328 CIIAPITKI': IX.

en signa cent vingt-sept et les remit au soubab, (jui s'empressa de les ratifier. Le gouverneur de notre colonie semblait être le dispensateur des honneurs et des dignités.

Le oi décembre 1750, .Mursapha-Sing était solennellement reconnu comme soubab. La cérémonie eut lieu sous une tente magnifique, élevée sur la grande place de Pondichéry, et vis-à-vis la maison où était logé .Mursapha-Sing. Un trône superbe avait été dressé sous la tente. Mursapha- Sing fit prier Dupleix de venir lui-même en personne, en disant qu'il ne se croirait pas le maître 'lu Deccan, si le gouverneur français n'assistait pas à l'inauguration de sa vice-royauté. Dupleix se rendit à l'invitation; le soubab voulut lui-même le revêtir d'une robe mauresque, et tous deux descendirent sur la place. Dupleix conduisit Mursapha-Sing sous le dais; il lui présenta suivant l'usage le salayny de vingt et une roupies, et le rcconnutcomme souverain du Deccan, en présence des nababs. Mursapha-Sing se leva, embrassa le gouverneur, et le fit asseoir à côté de lui, sur son Irônc, voulant indiquer par là qu'il occupait un rang égal au sien. A ce moment, une décharge d'artillerie annonça l'avènement de l'allié de la France à la souveraineté du Deccan, et tous les chefs indigènes s'empressèrent de venir lui présenter leurs hommages. Cette formalité remplie, Mursapha-Sing se leva et déclara qu'il nommait le gouverneur de Pondichéry nabab de

IJNDK FliAXr.AISK. 329

lout le pays depuis la rivière de Kriclina jiisqirau cap Comorin. Il lui conférail en outre le litre de McDicchdar ou comniandant de sept mille cavaliers et le droit do porter le Ma/ii nuiratch, ou le poisson rouge, marque d'honneur, qui était l'une des plus hautes dignités de l'empire Mogol. De plus, le soul)ab décidait que la monnaie de Pondicliérv aurait cours dans toute l'Inde méridionale et nous confirmait la possession de Mazulipatam. Puis, s'ach'essant à iJupleix, comme un vassal à son suzerain, il le suppliait de lui conserver son amitié, et s'engageait à se laisser guider par ses avis. Il ajoutait qu'il regardait la nation française comme sienne, et se considérait comme le l'eudalaire, et le plus fidèle des sujets du roi de France.

Ce l'ut au tour de Dupleix de répondre. Il sut rester fidèle à sa politique. Faisant signe à son vieil allié, Chanda-Sahcb, qui était dans la l'oulc des assistants, de s'avancer, il le présenta au soubab, en disant que le premier acte de son pouvoir, comme nabab, était de déléguer à cet ami éprouvé le gouvernement du Carnatic, dont il ne se réservait que le titre nominal. Mursaplia-Sing lui répondit quil suffisait que Chanda-Saheb fut présenté par lui, pour qu'il fût agréé. L'on ne peut se faire une idée de l'impression que produisait sur les Orientaux une conduite aussi désintéressée. Cet acte de générosité était profondément polilique. Dupleix fut le héros du jour. Pendant

toute la cérémonie, tous les regards étaient fixés sur lui, et on le considérait comme le véritable souverain du Deccan. Un grand personnage de la cour de Delhy lui écrivait : « Au seul bruit de votre nom, le trône du Grand Mogol tremble jusque dans ses fondements. » Notre intluence se fit immédiatement sentir. Dans le Deccan, les princes et les nababs se réunissaient de temps en temps en assemblées, que l'on désignait sous le nom de Dorbur. Depuis plusieurs années, aucune n'avait été convoquée à cause des dernières guerres. Dupleix prolita de la présence de tous les seigneurs qui se trouvaient à Pondichéry, pour former un Dorbar. L'on y voyait les représentants des dilTérents peuples, qui tout récemment, étaient «armés les uns contre les autres, Mongols, Afghans et Mahrattes. \on seulement Dupleix assistait à la réunion, mais il la présidait en quelque sorte, et ses propositions furent généralement adoptées, (''était un spectacle nouveau. Le vieil Orient s'ouvrait à la civilisation. A la France était échue la mission de l'initier aux idées de l'Europe, el en Asie, la France se personnifiait dans Dupleix. La grandeur des événements dépassait les espérances. La fin de 1750 avait été glorieuse pour la France. Lannée 1751 s'annonçait sous les plus beaux auspices. Le F' janvier. Mursapha- Sing vint dès le matin, saluer Dupleix et lui présenter SCS félicitations. Dans la journée, tous les seigneurs du ]>cccan et du Carnatic affluèrent au

palais du gouvernement, pour lui olVrir, suivant Tusai^c (les chrétiens, leurs hommages à roccasion (lu nouvel an. Nos mœurs commen(;aient à se répandre dans l'Inde. Le 2 janvier, Mursapha- Sing réunissait un nouveau Dorbar et demandait à Dupleix un corps de troupes, pour l'accompagner jusqu'à Aurengabad, en disant qu'il ne voulaient plus marcher qu'avec les Français. Dans le l)ut de perpétuer le souvenir de notre triomphe, Dupleix ordonna que sur le lieu même où nous avions délait l'armée de Nazyr-Sing, il s'élèverait une ville, qui s'appellerait Dupleix-Fateliabad (lieu de la victoire de Dupleix). Sur la place principale fut érigée une colonne, portant une inscription en plusieurs langues, pour consacrer notre victoire. En agissant ainsi, Dupleix n'obéissait pas à un sentiment d'orgueil, comme ses détracteurs le lui ont reproché. Il était guidé par un mobile plus élevé. II voulait fonder notre puissance dans ces régions lointaines, y créer une France asiatique, et cette ville était destinée à être le premier jalon de la civilisation européenne.

Mursapha-Sing se préparait à quitter Pondichéry. Dans les jours qui précédèrent son départ, de brillantes fêles furent données en son honneur. Le 7 janvier Mursapha-Sing quittait Pondichéry; Dupleix raccoiiq)agna jusqu'aux limites de notre territoire. Avant de se séparer de lui, le soubab le })ria de l'armer chevalier, en disant qu'il voulait suivre les usages de la France (|u'il considérait

comme son pays. Il resta campé avec son armée, en allendant les troupes françaises, ([ui devaient l'accompagner. Le 1.') janvier, de Bussy allait le rejoindre avec trois cent cinquante Européens, deux mille Cipayes et dix pièces de canon, et prenait avec lui la route du Deccan.

Arrêtons-nous ici pour contempler le magnifique développement de la puissance française. Au xvn"^^ siècle, nous étions arrivés dans l'Inde, et nous y avions pris pied, en fondant un comptoir à Surate, en 1672, l'amiral de la Haye y avait montré notre drapeau et l'année suivante, Martin avait créé l'établissement de Pondichéry dont les débuts furent des plus modestes. Pendant longtemps, notre rôle fut exclusivement commercial. Lorsque Dupleix fut nommé gouverneur, nos possessions se réduisaient à Pondichéry, Chandernagor, Karikal et Mahé. Au début de la guerre avec l'Angleterre, nous avions été obligés de solliciter la protection du nabab d'Arcate. Quelques années plus tard, notre situation était arrivée à son apogée. La France dominait dans l'Inde méridionale. Le Carnatic était sous noire dépendance, et nous tenions garnison dans ses places fortes. Le soubab du Deccan, c'est-à-dire le souverain d'un royaume de trente millions d'hommes reconnaissait notre suzeraineté. Le roi des îles Maldives se plaçait lui-même sous notre protectorat, arborait le drapeau français sur les murs de sa capitale et nous demandait des offi-

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ciers pour commander ses troupes. Notre suprélualie, était désormais un fait accompli dans l'Inde méridionale. Nos élahlisscments avaient pris naturellement une grande importance, Pondichcry était devenu une ville de près de cent mille Ames. KariUal se transformait en un centre plein d'activité, el Mahé, notre principal marché pour le poivre, devenait florissant. Les projets de (laron et de la Haye sur ('eylan n'élaient pas oubliés, et l'on song-eait à fonder un établissement dans cette île et à s'y emparer du commerce de la cannelle. Au lîengale, Chandernagor comptait soixante mille habitants, el son mouvement commercial grandissait de jour en jour. Notre nouvelle acquisition, Mazulipatam, grande cité de quatre-vingt mille âmes, siluée à soixante lieues de (iolconde et à cent vingt de Pondichéry, avait un ])ort, qui pouvait devenir entre nos mains une station maritime de premier ordre. Aussi Dupleix avait l'intention d'y porter ses efforts, et l'on prévoyait (h\jà le moment où Maz.ulipatam deviendrait notre principal centre dans l'Inde, et remplacerait comme capitale la vieille cité de Martin.

Notre inlluence ne se bornait pas à l'Inde, el rayonnait en Indo-Chine, en ('hine, et jusque dans la Turquie d'Asie et sur les côtes d'Arabie. Depuis longtemps, la Compagnie était en rapport avec le Pégou, et en 1681, l'un de ses agents avait obtenu la cession d'un petit territoire situé à

Syriam. En 172C. l'on nous avait accordé plusieurs privilèges, et entre autres, celui de construire chaque année un vaisseau sur notre concession. Dupleix venait d'acquérir l'île de la Moucle, qui avait vingt-cinq lieues de tour et possédait de belles forets et plusieurs ports naturels. La cour d'Ava nous était favorable, et nous avions trouvé un précieux appui dans les missionnaires catholiques, qui furent les premiers à pénétrer dans cette région. L'un d'eux, grâce à son influence, Mgr de Nériny, nous fut d'un grand secours. Malheureusement, notre établissement du Pégou eut à traverser une phase critique. En 1755, Alompra, le fondateur de l'empire birman, s'emparait de Syriam et y détruisait notre comptoir. Aussi, pour le moment, il n'y avait rien à faire de ce côté.

Dès notre arrivée dans l'Extrême-Orient, la (lochinchine avait attiré notre attention, et à plusieurs reprises nous avions essayé de nous établir dans cette contrée. En 17ii, l'on avait repris le projet d'y fonder une colonie, et en 1748, plusieurs agents, Laurent, Eriell et Dumont avaient été chargés d'étudier le pays. p]n 17i9, Poivre débarquait à Touranne d'où il se rendait à Hué. Le roi de Cochinchine fit bon accueil aux Français. Il les autorisa à venir trafiquer dans ses Etats, à y posséder des terres, et en même temps il écrivait à Louis XV une lettre dans laquelle il demandait notre amitié et disait

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« qu'à raveiiir les royaumes de Franco et de Cochinchine ne devaient former qu'une seule nation ». La relation de Poivre est des plus intéressantes. Il nous décrit la ('ochinchine, parle de sa fertilité et entre dans de nombreux détails en ce qui concerne ses productions et les mœurs de ses habitants. 11 voulait que l'on prît pied dans le pays le plus tôt possible, et selon lui. l'Indo-Cdiine devait devenir une terre française.

Pendant qu'on explorait la ('ochinchine, Dupleix songeait au Tonliin et avait l'intention d'y fonder un établissement. Dans ce but, il se mettait en rapport avec un missionnaire, l'abbé de Saint-Phalles, qui résidait depuis plusieurs années dans le jiays et en obtenait de ])récieux renseignements. L'abbé de Saint-PhalIes évaluait la superficie du Tonkin aux deux tiers de la l'rance.

11 vantait sa fertilité et disait que l'on y trouvait un grand nombre de villes dont (pielquesunes avaient cinquante mille hal)itanls. Le commerce était considérable. Les (Hiinois y apportaient du thé, du sucre, des étoffes de soie, des épices et de la porcelaine. Les exportations consistaient principalement en or, en émail, en cannelle et en soieries. Le voisinage de la Clhine avait frappé l'abbé de Sainl-Phalles. Aussi se prononçait-il énergiquement pour notre établissement au Tonkin, et il affirmait que nous pourrions nous y assurer de larges débouchés, et de là

rayonner dans les autres parties de rindo-r.hine cl lempire chinois.

Nous avions toujours eu des relations avec la Chine, et à partir de 1742. des rapports réguliers s'étaient établis entre Pondichéryet Canton. Nous exportions, de celte dernière ville, du thé, des soieries, de la gomme laque et des porcelaines. En \lh\, les Capucins avaient fondé une mission dans le Thibet, à Cassembarac, et nous avions en eux des pionniers pour nous frayer la voie. Le trafic avec les Philippines devenait fort actif, et nos vaisseaux qui se rendaient à Achem fréquentaient plus que jamais la route de Manille. En Arabie, nous avions un comptoir à Moka. (>t nous venions d'établir une loge à Maskate, alors le siège considérable d'un commerce de soieries et de cotonnades. Dupleix cherchait aussi à relever notre factorerie de Bender-Abassy, en Perse. Malheureusement, la guerre, qui désolait le pays, nous empêchait de pénétrer dans l'intérieur. Bassorah, quoique soumis au régime oppressif des Turcs, servait toujours de lien entre l'Inde ell'Europe. Nos marchands y apportaient du café, du coton, de l'indigo, et y achetaient des dattes. Nous possédions des maisons de commerce sur la route des caravanes, à Alep, à Damas, à Bagdad, et les Français qui résidaient dans ces trois villes formaient des colonies assez nombreuses. Nos draps étaient partout recherchés pour leur qualité supérieure, et nos soieries préférées à celles

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de la Perse. Nos j)i'odiiils élaicnl, éj*alement estimés, eiî Egypte, an Caire, à Rosette, à Alexandrie. Dans la mer des Indes, nos eolonies de Bourbon et de rile-de-France devenaient des plus llorissanles. Jamais la nation l'raneaise n'avait élé prise d'un tel mouvement d'expansion. Notre empire colonial -se fondait.

Aujourd'hui ce passé nous paratl être un rêve, et cependant c'était la réalili'-. 11 ne tenait (|u'à nous de devenir la })remière puissance connnerciale et coloniale, et de nous assurer la prépondérance dans l'Extrême-Orient. Dans l'Inde, nous nous trouvions en présence des Anglais et des Hollandais. Dupleix cherchait à abattre leur, domination et, dans ce but, il proposait de s'unir étroitement avec les Portugais. Il avait rédigé un projet d'alliance que le vice-roi de Goa s'était empressé d'accepter. La France et le Portugal s'engageaient à se garantir leurs possessions et à S(^ prêter mutuelle assistance dans leurs entreprises réciproques. Dupleix regai-dait le Bengale d'un œil de convoitise, mais, pour y combattre avec succès l'action de l'Angleterre, il attendait qu'il eût des alliés dans les Danois, ([ui y possédaient quelques comptoirs, et dans les Prussiens dont les vaisseaux commençaient à se montrer dans les eaux du Gange, et qui paraissaient avoir l'intention de fonder une colonie dans cette partie de l'Inde. Mais c'était au Malabar et surtout dans le Goromandel où Dupleix voulait principa-

lemcnl éLenJrc noire domination. Dans celte inlention, il proposait à la Compagnie de faire la conqnèle du T'andjaour, et d'annexer le Carnalic, à la mort de Chanda-Saheb. Mazul'patara nous assurait la prépondérance sur la côte d'Orissa. Dans le but de compléter le réseau par lequel nous commencions à envelopper Tlnde, Dupleix comptait se faire céder la ville de Surate, qui sei-ait devenue, entre nos mains, un marché de premier ordre. Nous pouvions nous former une clientèle politique. Il nous était facile d'attirer les Mysoriens dans notre alliance. Les Malirattes étaient la première nation guerrière de l'Inde, Dupleix voulait en faire des auxiliaires et les ememployer à l'accomplissement de ses desseins. Nous dominions dans le Deccan. et la cour de Delhy paraissait disposée à subir notre influence. Les projets de Dupleix ne se bornaient pas à l'Inde, ils embrassaient toute l'Asie; il pensait que nous devions nous emparer du commerce de la Cliine, et il négociait, avec le vice-roi de Goa, la cession de Macao, qui lui i>araissait réunir toutes les conditions nécessaires pour en faire une base d'opérations. La fondation d'un établissement en Cofhinchine, qui semblait élre à la veille de se réaliser, nous aurait donné la pi-épondérance en Indo-Gbine. Les Hollandais avaient évacué la plupart de leurs comptoirs de Bornéo, et celte grande ile, dont la superiicie dépasse celle de la France. s'ouvrait de nouveau à l'activité européenne.

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Duplcix pro[)OsaiL d'acqu(;rir un U-niLoin; sur la côlo scptenti'ionale, d'y conduire des travailleurs cliinois, d'y cultiver princij)alenient le muscadier el le giroflier el d'y fonder une colonie à i)lautalions.

Tels étaient les projets dont Dupleix poursuivait la réalisation. Ils étaient grandioses, mais non au-dessus de la force de la France. Leur exécution nous aurait placés à la télé d'un vaste empire colonial. Mais, pour cela, il aurait fallu un gouvernement jaloux de l'honneur national et capable de seconder Dupleix. Henri IV, Richelieu, Louis XIV, Colbert, Napoléon P' auraient compris ce grand génie, et eussent été heureux de s'associer à une œuvre qui nous aurait assuré la suprématie dans le monde entier. Malheureusement, nous n'avions aucun homme de celle race, et à leur place régnaient Louis XV et la marquise de Pompadour.

Siège do Trilchiiiapaly. — Une armée IVan(;aise capitule en rase campagne. — Duj)leix aux ])rises avec l'adversité.

La puissance (rançaiso (''lait l'ondéo dans l'Inde et il ne restait plus qu'à consolider l'œuvre que Dnpleix avait édifiée. Mais, pour cela, la paix était nécessaire, ou si la guerre devait continuer, il fallait que le gouvernement français se décidât à soutenir énergiqueinent ses colonies. Malheureusement il n'en fut pas ainsi. La guerre continua, et Dupleix ne reçut aucun secours. Les Anglais n'étaient pas disp(osés à assister en tranquilles spectateurs au développement de notre empire colonial. Ils cherchèrent d'abord à nous disputer la possession de l'île Divi, située dans le voisinage de Mazulipatam, et qui nous avait été cédée par le soubab du Deccan. A leur instigation, des indigènes de Tandjaour étaient venus ravager les aidées dont nous étions légitimes propriétaires. Les dispositions de nos ennemis allaient bientôt se traduire p*ar des actes ouvertement hostiles.

Méhémet-Ali, le compétiteur de notre allié Chanda-Saheb, était resté maître de la ville de Trilchinapaly, où ils'étail réfugié après la bataille

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dAmbour. Duplcix, qui désirait portor son aclivilé d'un aiilre coté, était entré en pourparlers avec lui et une convention avait été conclue. Méhémet-Ali s'était engagé à nous céder sa ville en échange d'un gouvernement et des trésors laissés par son père. 11 chercha ensuite difïérentes raisons pour retarder l'évacuation de la place et gagner du lemps. Quand il se fut assuré de l'alliance anglaise, il jeta le masque et refusa de nous livrer Tritchinapaly, quelques avantages que nous puissions lui offrir.

Dupleix ne pouvait se laisser braver ainsi impunément et était obh'gé de faire la guerre. Malheureusement la meilleure partie de ses troupes était dans le Deccan. et avec elles, de Bussy, le seul général capable de mener à bien une semblable expédition. Dupleix résolut de se servir de l'armée de Chanda-Saheb. forte de huit mille hommes, il la renforça de huit cents Européens, de trois cents (apayes et de plusieurs pièces de canon, et la plaça sous les ordres de d'Auteuil. au mois de mars 1751, cette armée quittait Pondichéry. Malheureusement, d'Auteuil n'avail plus la vivacité nécessaire, et, de plus, il était malade de la goutte. Néanmoins les débuts de la campagne furent assez heureux. Le gouverneur de Vellore se déclara pour nous, et 'le rajah de Maduré se reconnut le vassal de Chanda-Saheb. Les Anglais s'étaient décidés à entrer de nouveau en lutte avec nous. Au commencement de

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