L'ANGLETERRE. SES DANGERS
L'empire anglais de l'Inde n'est ni un empire, ni une colonie.
Un empire, quel qu'il soit, suppose une autorité et des sujets, si l'on ne veut pas dire des citoyens. Il suppose des lois qu'on exécute, sinon l'égalité devant la loi. Il suppose un impôt voté, délibéré. Il suppose une proportionnalité entre l'impôt et le revenu, que cet impôt soit de quotité ou de répartition. — Toutes ces données sont élémentaires dans un empire constitué, comme dans bien d'autres. Supposât-on le gouvernement le plus absolu, il y aurait une règle enfin pour toutes choses, sans quoi l'on ne rencontre plus que l'arbitraire, et tous les odieux et effroyables abus qu'il enfante.
Rien de tout cela n'existe dans l'Inde, il n'y en a que les semblants. On y fait, on y défait, chaque jour, les rajahs et les rois ; on est l'allié des uns, le protecteur des autres, et, en fin de compte, le maître absolu de tous. 11 n'y a point de règle commune i; la volonté du directeur est la suprême loi. Depuis
1 En 1853, on demandait dans le Quarterley-rewiev que l'Inde fût soumise à l'uniformité de la langue et de la législation de l'Angleterre. — V. la Revue britannique de la même année.
Clive jusqu'à Bentink, les choses n'ont pas été conduites d'une manière différente. Encore nous arrêtons-nous à ce dernier pour avoir l'occasion de dire que Bentink est le premier qui ait eu une apparence de sentiments d'humanité et de justice en supprimant la suttey, et en accroissant le nombre des juges indigènes, les moonsiffs et les sudder-aumenns pour les causes civiles, qui souffraient gravement sur tous les points. Nous ne parlons pas des affaires criminelles, parce qu'elles ne dépendent que du caprice du gouvernement, et achèvent de démoraliser la nation. Aussi n'y a-t-il que l'Inde où le tuggisme existe, avec ses lugubres secrets....
Il n'y a point de loi pour un empire de près de 200 millions d'hommes ; il n'y a qu'une volonté, qui change à tout renouvellement de directeur. Il n'y a qu'une loi, celle des vainqueurs qui oppriment, et des vaincus opprimés : vœ victis! Aussi n'y a-t-il pas, dans le monde, une nation qui offre un exemple pareil a celui de l'Inde. Je ne parlerai pas des concussions commises à toutes les époques, parce que concussion veut dire perception extra-légale, et suppose une loi : ce serait, de ma part, une ingénuité. C'est déprédation, rapines, brigandages qu'il faut dire. Déjà ils sont historiquement établis, par ce que nous avons vu des Clive et des Hastings ; et si le parlement anglais ne les a pas flétris, il s'est flétri lui-même.
Qu'on ne suppose pas que nous nous livrons, ici, à des déclamations haineuses ou entachées d'une passion quelconque. Car nous avons, pour répondre aux Anglais, les Anglais eux-mêmes.
Il y a moins de dix ans,. l'Europe fut épouvantée des traitements homicides auxquels les Hindous étaient soumis dans la présidence de Madras en particulier, à l'occasion de la perception des impôts. Le parlement anglais eut la pudeur de s'en émouvoir, et une enquête fut ordonnée et ouverte. Nous en avons les lamentables résultats sous les yeux *■ . Elle nous apprend, comme nous le disions plus haut, que lorsque l'impôt
1 Bévue britannique de l'année 1856 et depuis la page 147 jusques à la page 183.
a passé parles mains des Armils, des Riots et des Zemindar, il s'est triplé, et que quand le malheureux hindou n'a pas la somme exigée, on le vend, lui, sa femme et ses enfants, pour combler le déficit 1 ! 1 ! Il y a déjà la quelque chose qui soulève l'âme. Eh bien ! c'est de l'humanité à côté de ce qui nous reste à dire.
Il arrive que la vente de ce bétail humain ne produit pas tout ce qu'on convoite ; et Ton suppose que si l'Hindou n'obéit pas aux exigences, c'est qu'il cache son numéraire. Alors commencent les tortures!! C'est le Mitée, Yanundal, le gerbaud -, d'abord, plaçant le corps dans des positions forcées d'une barbarie sans nom. «Viennent ensuite, dit l'auteur an- « glais, les blessures permanentes, les mutilations, les cruautés « avec un raffinement diabolique. Quelques modes de tortures « sont si dégoûtants, tellement cyniques dans leur barbarie, « qu'on s'abstient d'y faire allusion ! ! ! »
Voilà ce qu'une enquête parlementaire nous révèle en 1856!! Etonnons-nous maintenant des vêpres siciliennes du 10 mai 1857 ?...
Nous savions déjà que les exactions du gouvernement anglais, à toutes les époques, étaient partout si impitoyables et si cruelles que l'immense majorité des Hindous en était réduite à la plus profonde misère et que souvent, pour vivre, ils étaient poussés à l'épouvantable nécessité de vendre leurs enfants 3 ! Nous n'aurions jamais supposé qu'on recourût a des voies tellement barbares, tellement atroces qu'elles ne se retrouvent sur aucun point du globe. Il faut la philanthropique, la libérale, la civilisatrice Angleterre pour nous édifier aussi hideusement!...
Chez tous les peuples, l'impôt est le prix de la sécurité publique. C'est l'effet inverse que l'impôt, dans l'Inde, produit sur les indigènes.
Ce n'est donc point une loi basée sur un système territorial
1 Y. loc. cit. page 157
2 Y. loc. cit. pages 160 et 161.
3 Bévue britannique de 1837, pages 168 et suiv.
débattu, accepté, raisonnable, juste enfin : c'est de tous points le contraire. C'est la négation de toute justice. C'est la volonté la plus tyrannique, n'ayant pour limite que ses caprices, son avidité et ses besoins quelle qu'en soit la cause, sans égard à la position du malheureux qui n'est pas seulement taillé à merci et miséricorde, mais mutilé à merci et déshonoré, abaissé et flétri moralement et physiquement. Honte à jamais et opprobre éternels a un tel pouvoir !
Non! il n'y a point ,dans l'Inde, de loi même médiocrement protectrice. Il n'y a que des maîtres et des esclaves ! — Le romain qui engraissait ses murènes avec des lambeaux de chair humaine était moins barbare. Pour lui, au sein de ses aberrations morales, religieuses et politiques, l'esclave n'était point une personne, mais une chose. Il avait le courage de le penser et de le dire : il a fallu le christianisme pour détruire ces préjugés barbares et relever l'homme dans toute sa dignité et sa grandeur en proclamant l'égalité de tous devant Dieu. Aussi est-ce le christianisme qui a créé le droit des gens et fondé la civilisation moderne. Pourquoi a-t-il civilisé '? Parce qu'il n'est pas seulement divin, mais parce que, dans sa sublime formule, il a, d'un seul coup, écrasé l'esprit de monopole chez toutes les nations vivifiées par son principe. Comment se fait-il que l'Angleterre n'en soit pas imbue? Ne nous en étonnons pas. La religion du privilège, la religion du monopole, la religion des castes insolentes, la religion du mépris du peuple règne chez elle : c'est en avoir assez dit, ici, du protestantisme. Il passera, nous l'espérons, comme les préjugés philosophiques de l'ancienne Rome aristocratique , parce que la vérité religieuse et politique n'est plus la. . .
S'il n'y a point, dans l'Inde, de loi digne de ce nom, qu'y a-t-il donc ? Il faut répondre par une pensée d'une vérité saisissante et qui frappe tous les yeux : l'Inde est un bagne où il y a deux cent millions de forçats, condamnés à vivre sous le glaive de cinquante mille gardes-chiourme anglais ! Il n'y a pas autre chose, en attendant un Spartacus...
Telle est la grande cause du dépérissement et de la ruine de
l'Inde. Il y en a d'autres sans doute ; nous les avons rapportées dans le chapitre premier, et encore sont-elles loin de tout signaler, comme nous le verrons dans le chapitre suivant.
Un économiste moderne1 qui écrivait, il y a douze ans, sur l'Inde et qui se demandait sur quelles bases l'empire indo-britannique était établi, répondait : « La base du gouvernement « anglais se fonde uniquement sur la crainte. Les Anglais, même « comme individus, n'y sont pas aimés, parce que leur contact « blesse le plus souvent et que leur vanité, toujours agressive, « froisse les vanités nationales. »
M. de Jancigny2, se rangeant a l'opinion de M. de Waren, avait assuré que les peuples de l'Indoustan, depuis plus d'un siècle qu'ils sont sous la domination anglaise, ont joui de plus d'indépendance relative, de repos, d'aisance et de bonheur qu'ils n'en avaient eu en partage pendant dix siècles — On ne peut pas pousser plus loin l'ignorance des choses.
Quelle est la position présente de l'artisan et du laboureur? Avec les excès sans nom que nous connaissons déjà et qu'a signalés la plume aussi savante qu'élégante de M. de Lanoye, la réponse est facile.
La demeure de l'artisan et du laboureur, — demandez-le à tous ceux qui ont visité l'Inde dans ces dernières années, — est une hutte de boue ; — leur mobilier, un lit de cordes tressées avec des herbes, une natte de roseaux et quelques écuelles de bois et des lambeaux pour vêtements. — La nourriture consiste le plus souvent en un peu de farine délayée dans l'eau froide, dont la fadeur n'est pas toujours corrigée avec le sel : caria Compagnie, malgré le bill de 1834, en a le monopole, et il se vend trop cher pour que l'Indien puisse s'en procurer toutes les fois qu'il le désire.
Autrefois, lorsque le laboureur et l'artisan étaient frappés par le malheur, ils trouvaient une ressource dans les immenses travaux publics exécutés parlesrajahs ouïes conquérants afghans
1 M. de Tapies, page 470 de son livre intitulé la France et Y Angleterre.
2 Y. la Revue des deux Mondes de 1842.
et mogols. Malheureusement, aujourd'hui cette ressource est perdue : car il se fait plus de travaux publics en six mois dans le moindre département de la France, comme nous l'indiquerons mieux ci-après, que sur toute la surface de l'Inde anglaise
en dix ans.
L'Angleterre a trouvé moyen d'épuiser tous les trésors de l'Inde sans en employer la moindre fraction au profit et au bonheur des peuples qu'elle a conquis.
Le Indian-News, dans un article du 9 mai 1843, dit que sous un ciel qui, pendant sept à huit mois de l'année, ne se voile jamais d'un nuage et où la terre est six mois sans rosée, la seule ressource de l'agriculture est dans les lacs artificiels où l'on puisait autrefois pour les besoins de l'irrigation...
Une note officielle porte que, dans la seule présidence de Madras, en 1827, le nombre des étangs crevés ne se montait pas à moins de onze cents, et que, par suite, des districts eniers étaient dépeuplés et retournaient a l'état de nature : ! . . .
Dans les villes où fleurissaient autrefois d'admirables fabriques, on ne rencontre plus que quelques malheureux tisserands. L'introduction forcée de marchandises anglaises dans la colonie et l'exclusion des produits indiens, bruts ou manufacturés, des ports de la métropole, ont tari toutes les sources de prospérité.
Montgommery-Martin a calculé que le capital retiré de la circulation dans l'Inde, depuis cinquante ans, se monte annuellement à environ 100,000,000 de livres sterling, ou 2,500,000,000 de francs. Cette somme, qui sort des Indes pour ne plué y rentrer, épuise toutes ses forces vitales. Aussi ce grand économiste, comparant la situation de l'Inde anglaise à un individu qui serait privé de nourriture et auquel on retirerait journellement du sang par des saignées, demande ce qu'on peut attendre d'une pareille situation : Àtrophy, convulsions, death! l'atrophie, les convulsions, la mort.
Voilà l'avenir de l'Inde ! C'est dans de telles conjonctures que M. de Tapiès demandait, il y a douze ans, si elle avait quelque espoir d'amélioration, et il répondait : « Non! sa po-
« sition doit nécessairement et fatalement empirer. Toutes les « carrières, tous les emplois honorables étant fermés aux indi- « gènes, il s'ensuit que les fortunes aisées et les classes moyennes « disparaissent successivement sans se remplacer, et que, dans « un temps donné, il n'existera plus qu'une égalité de misère « qui nivellera 150 millions d'individus ; enfin, un immense « peuple de serfs, jouissant d'une liberté nominale annulée « par le besoin, et n'ayant d'autre alternative que de travailler « pour le profit exclusif de ses maîtres. » (V. loc. cit., p. 470.)
La plupart des Européens qui visitent l'Inde jugent de l'Indoustan d'après les villes maritimes de Madras, Bombay et Calcutta, qui ont k elles seules le monopole du commerce de presque toute la péninsule avec la métropole, la Chine et l'Océanie. De la viennent les erreurs qu'ils propagent, sans le vouloir, sur le bonheur des Indiens et sur les richesses de l'Inde anglaise.
Arrivé à ce point, nous sommes a nous demander si les Anglais sont spécialement doués de ce génie colonisateur qu'on a tant vanté sans le connaître et s'ils méritent même ce nom.
Pour coloniser, la première condition est d'instituer des colons et ils n'en ont pas. Il y a plus, ils ne peuvent pas en avoir, même de chez eux, ainsi que nous l'avons vu par les Irlandais. Ils ne sont ni colonisés ni colonisateurs. Ils n'ont rien fondé d'homogène; tout leur est hostile ;la violence et la ruse les ont seules maintenus, leur colonisation est la négation de la colonie ; les Indiens ont reconnu, un moment, que les instruments de l'oppression étaient éloignés pour la Perse et la Chine, et ce moment a suffi pour briser en éclats le faisceau britannique.
Le génie français pourrait-il donc être humilié a ce point d'être comparé, en matière de colonisation, au lugubre génie de l'Angleterre? Voyons :
La France a possédé le Canada et la Louisiane. Ce ne sont point les indigènes qui se sont révoltés contre nous et nous les ont fait perdre. Tout le monde sait comment ces colonies nous ont été enlevées. Il n'y avait a nous reprocher ni barbarie, ni exactions. La meilleure preuve, pour le Canada en particulier,
nous la retrouvons dans les sympathies des Canadiens, qui sont restés Français par le cœur et qui n'aspirent qu'à rentrer sous la domination de leur ancienne métropole.
Si nous avons perdu Saint-Domingue, c'est la faute des orgies politiques du gouvernement de l'époque. L'Assemblée constituante avait décrété que l'état des hommes de couleur serait laissé à la décision des assemblées coloniales, et la guerre avait éclaté entre les mulâtres et les blancs; les noirs en avaient profité pour se révolter et massacrer leurs maîtres. — La Convention ajouta à l'anarchie en décrétant l'abolition de l'esclavage. — Les mulâtres, commandés par Rigaud, étaient maîtres du sud* les nègres, commandés par Toussaint Louverture, étaient maîtres du nord. — Toussaint, qui se disait le Bonaparte des Antilles, chassa Rigaud. — Les expéditions de Bailen et de Rochambaud furent vaincues par la fièvre jaune. — L'indépèndance de Saint Domingue fut proclamée (1er janvier 1804) sous le nom de république d'Haïti.
La France était assez forte pour reconquérir cette colonie importante* elle ne l'a pas fait. Conséquente dans sa conduite politique, elle a subi l'indépendance qu'elle avait elle-même proclamée en respectant la liberté d'autrui dans ses plus barbares manifestations. — A notre place, il est probable que l'Angleterre aurait dit de Saint-Domingue ce qu'elle a publié de Delhi, où, si elle le peut, elle n'entend pas laisser pierre sur pierre. Mais nous ne sommes pas Anglais.
Laissons de côté ce souvenir passé, époque de vertige et d'erreur où nous ne rencontrons qu'une occasion de plus de mettre en relief la conduite de la France, dans toutes les occasions où s'élève une question de liberté. Arrivons a des temps nouveaux, où l'esprit français sera mieux jugé sous le rapport de ses vues civilisatrices, comme sous le rapport de ses vues de colonisation. Parlons de l'Afrique.
Charles-Quint, les Anglais, Louis XIV lui-même, avaient échoué devant les régions Barbaresques. Une insulte est faite au représentant de la France... Un Bourbon régnait; et, sans délibérer, nos légions fondent sur ces brigands de mer, honte sécu-
laire de la civilisation britannique qui les protégeait... Et dans quelques jours, Charles X donne, pour ne plus le perdre, un vaste empire à la France.
Depuis 1830 qu'avons-nous fait en Algérie?
Nous n'aurions qu'à répondre a ceux qui l'ignorent et qui veulent le savoir : « Allez le voir! » Depuis 27 ans à peine que nous dominons sur le sol africain, nous n'avons pas seulement versé notre sang à flots, mais épuisé notre trésor. — Nous n'avons pas pressuré l'Algérie • c'est elle, au contraire, qui nous a épuisé à ce point que la lâcheté du gouvernement de Louis- Philippe voulait l'abandonner et le céder à l'Angleterre. . . Aucun sacrifice ne nous a coûté, et, aujourd'hui, sous l'influence d'une administration intelligente et hautement française, voici les résultats généraux obtenus :
Sous le rapport de la sécurité de la paix, il nous restait la Kabylie, ce Caucase de l'Afrique, à conquérir. Dans une campagne aussi brillante que rapide, l'invincible fédération des Zonas a été vaincue pour devenir la pépinière des plus valeureux soldats de nos contingents africains.
Depuis 1830, on peut compter les villes et les bourgs que nous avons fondés, les colons Européens qui les habitent, les travaux agricoles qui s'y font, les encouragements de toute nature donnés aux cultures nouvelles, les canaux creusés, les dessèchements opérés, les industries créées, les grandes voies de communication établies partout, les télégraphes électriques existants, les chemins de fer à la veille de se construire ; — on peut voir enfin, sous le rapport des produits résultant des efforts les plus incessants et les plus nombreux, l'Afrique devenue le grenier de la France.
Si nous avons respecté la religion des indigènes, nous n'avons pas renoncé à les éclairer, a les instruire. Les écoles établies font tous les jours des progrès. Elles finiront par faire pénétrer partout les idées fécondantes du christianisme, qui ne doit s'imposer que par la persuasion pour faire éclore son fruit naturel , la civilisation.
Nous avons respecté, peut-être au delà de notre devoir et du
droit arabe, la propriété que le sort des armes venait de placer sous notre main. Ne le regrettons pas. L'Arabe admire notre esprit de justice. Le procès Doineau lui en a donné un solennel et terrible exemple Mais si nous sommes justes, nous sommes forts et respectés. Notre exemple, en toutes choses, agit fortement sur l'esprit arabe - et c'est avec la plus haute satisfaction qu'on voit les cheik , les caïd et les aghas , se mettre à la tète de la plupart des progrès nouveaux.
Cela s'appelle-t-il, oui ou non, coloniser? Les Anglais diraient : non ! et ils ajouteraient : Toute colonie qui ne se suffit pas n'est point une colonie, c'est une charge, et il y a folie à s'imposer des charges qui ne doivent produire que des bénéfices douteux ou éloignés. Il y a également folie à élever le côté moral du colon vaincu; il n'en sait aucun gré. Il prend une telle conduite pour de la faiblesse, et il ne manque pas de secouer le joug quand il le peut. — Les Anglais n'ont jamais dit autrement. Ils doivent maintenant comprendre toute la portée d'une conduite inspirée par de telles pensées. Tels ils se sont montrés dans l'Inde, où, pendant plus d'un siècle, ils n'ont rien fait pour prévenir les inondations qui ont causé l'horrible disette de 4 837 1 : — ils n'ont rien fait dans la partie méridionale du Punjab, a Moultan et au-dessous, et sur les deux rives de l'Indus pour y maintenir (et non créer) le système d'irrigation qui y existe depuis l'époque la plus reculée 2. — Seulement, comme il faut que le coton abonde, ils ont, dans un intérêt tout individuel, commencé le canal de la Jumna et du Gange, qui a déjà, nous diront-ils, un développement de 580 milles, et donnant un volume d'eau de 2,870 pieds cubes, et qui arrosera, quand il sera achevé, 594,000 hectares. Soit; mais y a-t-il là de quoi se vanter beaucoup? — Et quant aux voies de communication, ils ont, dans Yespace d'un siècle, créé 330 milles de parcours de Calcutta à Delhi, de Bombay à Madras, et de ce dernier pointa la côte ouest. N'est-ce pas pitoyable, quand on songe que, dans
* Loc. cit. page 274.
2 Loc. cit. p. 27 5 — 16 et 17, des int. matér. de l'Inde.
moins de dix ans, en Afrique nous en avons fait trois fois autant! L'Afrique française n'a que 7 ou 8 millions d'habitants, et l'Inde anglaise en possède 200 millions!...
Partout, en Afrique, nous établissons des industries nouvelles. Nous y introduisons, avec bonheur, tout ce que possède le continent. Nous ne craignons pas que la famille arabe s'éclaire et nous imite : au contraire.
L'Anglais, lui, ne crée que pour lui. Il ne songe qu'à prendre et non à donner. Aussi, à part le coton filé par l'Hindou, pour se faire des vêtements grossiers, quelle industrie existe-t-il pour enrichir l'indigène? Aucune. L'indigène doit produire les matières premières, et l'Anglais s'en empare. 11 n'achète pas, il prend; et, s'il achète quelquefois, c'est a vil prix, pour revendre a usure ce que les fabriques de la Grande-Bretagne ont confectionné avec les produits hindous.
On le voit, les deux colonisations ne peuvent pas soutenir le parallèle. — L'Angleterre abaisse, la France élève; l'Angleterre abrutit, la France civilise; — l'Angleterre épuise, la France ouvre toutes les ressources de fécondité; — l'Angleterre écrase par tous les excès, la France élève parla moralisation et le génie chrétien dont le souffle doit finir par pénétrer l'univers, parce qu'il est divin.
Si les principes colonisateurs de la France sont onéreux pour elle, dans le présent, ils sont féconds pour l'avenir. Nous pouvons en juger par l'état florissant de notre colonie. Nous n'avons pas seulement l'avantage de nous voir aimés et respectés par les indigènes, qui, en cela, n'obéissent à aucune contrainte, mais nous pouvons dire que nous avons, pour l'Afrique, abordé de front le principe qui crée et maintient forcément une colonisation. Ce principe consiste dans la population européenne, appelée dans la colonie. Déjà le chiffre de cette population est des deux cinquièmes de la population indigène. Il s'accroît tous les jours, et, dans moins de vingt-cinq ans, la population européenne de l'Afrique française sera supérieure à la famille arabe de ces contrées. Avec un tel contre-poids, toute révolution devientimpossible. Le contre-poids n'existerait pas, que l'Arabe ne
songerait pas à se révolter, parce qu'il n'a jamais été plus heureux qu'il ne l'est sous nos lois. N'avons-nous pas eu d'ailleurs, pendant la guerre de Crimée, un mémorable exemple des dispositions pacifiques des populations arabes ? Pour opérer le siège de Sévastopol, nous avons dégarni la plupart de nos places de guerre. L'Arabe, s'il l'eût voulu, pouvait se soulever ; il ne l'a pas fait, parce qu'il n'avait qu'à y perdre.
En est-il de même dans l'Inde? Hélas, non ! Et jamais l'esprit ou les efforts des Anglais dans l'Inde n'amèneront même un semblant d'un pareil résultat. Nous l'avons déjà dit : ils n'ont régné que par la ruse, à laquelle le sabre est venu se joindre. La ruse découverte et le sabre jugé, il a suffi à l'Hindou de souffler sur les 50,000 hommes de troupes anglaises pour les réduire à la plus complète impuissance. En envoyassent-ils cent et deux cent mille nouveaux, qu'ils ne reconquerraient pas les positions perdues .
Pardonnons à l'Angleterre l'orgueil de reconquérir l'Inde et
de dire « nous devons être nos propres alliés Si nous sommes
« à la hauteur des circonstances, la prépondérance de notre « nation sera établie en Orient pour de longues années a « venin. »
A quelque hauteur que les Anglais se placent (et nous croyons connaître leur force d'ascension) , nous leur dirons : Vous avez perdu, en 1781, l'Amérique pour une cargaison de thé 2, malgré une lutte acharnée de plus de dix ans ; — vous perdrez l'Inde en 1857, non a cause des cartouches graissées, mais parce que votre heure fatale a sonné, et que les décrets de Dieu s'accomplissent.... Depuis le 10 mai, fiers Anglais, vous êtes morts pour l'Inde.... — Ceux que la foudre a frappés ne ressuscitent pas ! . . .
1 V. le Morniny-Post du 2 septembre 1857: l'égoïsme anglais y est tout entier. Cet article est la paraphrase du dernier discours de Palmerston, dont nous avons donné une partie.
- V. Histoire des Français, t. 3, p. 488, par Th. La-vallée.
SUITE : NATURE DES PRODUITS DE L'iNDE ANGLAISE. — LEUR IMPOR- TANCE.— CALCULS DE L' ANGLETERRE POUR ARRETER LA FORTUNE DE L'iNDE.
L'Inde a très-peu de régions marécageuses. Après les pluies périodiques, qui tombent de juin en octobre, la surface du sol se sèche rapidement; de sorte que l'on peut dire que le pays est sain et capable de nourrir une population presqu'illimitée.
Les productions de l'Inde sont aussi nombreuses que son climat est varié. Les principales sont le coton 7 l'indigo , le sucre, le chanvre, le lin, l'huile, l'opium, le maïs, le blé, le riz et autres céréales, sans parler du thé, des épices, des gommes, des plantes tinctoriales et d'une foule d'autres articles de moindre importance.
Le coton forme en réalité le fond de l'agriculture indienne. Il est peu de terrains sur lesquels le coton ne puisse venir; et dans le pays plat on voit, tout autour des villages , des tisserands, occupés à fabriquer l'étoffe grossière qui sert partout de vêtement aux indigènes.
Géographiquement parlant, la culture du coton n'a pas de limites particulières dans la péninsule indienne : on le trouve à Travancore, sur les côtes de Ghittugong, d'Arracan et du golfe de Guteh , dans la vallée du Gange et dans la partie la plus septentrionale du Punjab.
Plus de deux millions d'hectares sont affectés à la culture du coton dans les trois présidences; et la quantité emportée pour la grande Bretagne est officiellement évaluée à 131 1^2 millions de livres.
L'absence de communications entre le Bérar et les États du Nizam d'Hydrabad empêchent les colons de ces contrées d'entrer en concurrence avec les districts maritimes. — Sur d'autres points, on se ferait une idée difficile de l'état des routes et des fleuves servant au transport de ces produits venant de Bundelmund, d'Oude, duPunjab , de Bhawulpor et du Sinde. Les Anglais se moquent bien de cela , pourvu que le coton arrive....
Après le coton, l'indigo est un des principaux produits de la présidence du Bengale. On le cultive aussi dans d'autres parties du pays; mais le grand centre de production est le Bengale, au dessous du confluent de la Jumna et du Gange.
La valeur de l'indigo qui s'exporte, aujourd'hui, chaque année , de l'Inde anglaise est d'environ 50 millions de francs , dont les trois quarts viennent du Bengale et le reste de Madras et de Bombay.
La canne à sucre est un autre produit originaire de l'Inde, dont plusieurs parties se prêtent merveilleusement à sa culture. Dans tout le Bengale , dans les provinces du nord-ouest, dans le Punjab , dans le territoire de Madras, sur la côte orientale de la baie du Bengale, la canne a sucre vient facilement et en grande abondance. Cependant la culture et la fabrication du sucre sont susceptibles , au dire des Anglais eux-mêmes , « d'immenses améliorations. » Déjà elle forme un des principaux articles de l'Inde anglaise* et les quantités emportées en 1853 se sont élevées à 73,883 tonnes, représentant une valeur de 43,244,000 francs. Mais ces chiffres, ajoutent-ils, sont peu de chose relativement a ce qui pourrait être fait. — Il en est du sucre comme du coton: tout ce qui exige des sacrifices profitables à l'indigène, touche peu la Compagnie. Dès l'instant où elle n'attend pas le bénéfice exclusif d'une amélioration, son égoïsme anglais laissera tout souffrir, languir,
périr même, plutôt que de faire le moindre effort ; dussent les produits du pays être anéantis.
Pour le chanvre, à son tour, on le trouve k l'état sauvage et en grande abondance dans les terrains bas qui avoisinent le pied des Himalayas; et à des élévations de 6 à 7,000 pieds dans ces montagnes , il atteint, à l'état cultivé, une hauteur de
10 k 12 pieds. Les naturels exploitent sa fibre ligneuse pour fabriquer des cordes, des sacs a grain et des filets de pêche sur
la côte de Malabar Le chanvre de Kangra, au nord du
Punjab , possède une plus grande force de résistance que le meilleur chanvre de Russie. On pourrait donc le faire cultiver dans de vastes étendues de pays et l'adapter parfaitement aux marchés européens • mais la noble Compagnie, pour les raisons déjà données, s'en soucie peu.
On reçoit, en outre , de l'Inde d'autres matières fibreuses destinées à remplacer le chanvre et qui sont devenues des articles de commerce important. Ce sont le sunn du Bengale et le jute. Encore, ici, pour cultiver plus avantageusement le sunn,
11 faut faire la dépense de canaux d'irrigation qui n'existent pas... Malgré cela, en 1853, les quantités exportées de ces produits se sont élevées k 5,778,975 francs.
Le lin se cultive dans l'Inde, de temps immémorial, non pas pour sa fibre, mais uniquement pour sa graine, dont on extrait de l'huile. Il est reconnu que cette plante , convenablement traitée, pourrait produire une fibre capable de rivaliser avec celles de Russie, de Pologne, de Belgique, d'Allemagne, de France, d'Italie et d'Irlande; mais il ne convient pas au gouvernement anglais de vulgariser la science moderne et d'en faire l'application k la culture du sol indien. — La valeur de la graine de lin seule, exportée des trois présidences en 1853, a été de 11,219,250 francs.
Le thé est cultivé dans la grande vallée de l'Assum, depuis 1834, par une compagnie particulière dont les recettes, en 1856, se sont élevées k 491,375 fr.
L'opium forme un article important dans le revenu de l'Inde, mais n'est pas un produit libre de son sol. Il ne peut être
fabriqué qu'avec l'autorisation du Gouvernement, qui conserve le monopole de ce poison, qui lui procure annuellement un bénéfice de 75 à 100 millions de francs!
Résumons : la valeur totale des exportations de 1853 a été de 437,103,325 fr. et celles de 1856 se sont élevées a 437,996,525 fr.
De sorte que les produits du sol représentent à eux seuls plus des quatre cinquièmes du commerce de l'Inde. Les Anglais partent de là pour dire que la grandeur de l'Inde dépend de son agriculture. Sans doute, celle-ci est le plus grand générateur de la fortune publique. Mais l'Inde nepossède-t-elle pas des substances minérales? N'a-t-elle pas des mines de fer, de cuivre, de plomb, d'étain ? Ne possède-t-elle pas de la houille aussi belle et aussi bonne que celle de Newcastle, ou de tout autre bassin houiller d'Angleterre ? Pourquoi n'introduit-t-on pas dans l'Inde les machines et l'outillage nécessaires a une foule d'industries qui ont là leur aliment sur place 1 ? Il n'y a qu'à prendre. Les malheureux Indiens ne possèdent ni les capitaux, ni la science nécessaire pour pousser, à une profondeur suffisante, leurs mines et en retirer de larges bénéfices.
Mais la Vieille Dame de Londres ne veut pas. Vous comprenez bien que l'Hindou est bon tout au plus pour la production de la matière première agricole seulement. L'Angleterre ne veut de concurrence nulie part à ses houilles, à ses fers, comme à toutes les autres industries. L'Hindou est déjà trop heureux qu'on lui permette de vivre; mais s'enrichir sous les yeux de la métropole, jamais !
Et voilà les hommes qu'on appelle libéraux, philanthropes, humains, colonisateurs!!! Trois fois pitié !
L'Hindou n'est-il pas dans son droit en secouant le joug d'une aussi abominable oppression?
1 J'admire vraiment l'ingénuité du savant M. Dupin vantant au Conservatoire des arts et métiers, en 1835, la supériorité de l'industrie de l'Europe, aidée de la mécanique et de la vapeur, sur le travail purement manuel de l'Indien. C'est bien difficile, ma foi! Versez des capitaux dans l'Inde, rendez-la libre, et vous verrez!...
l'inde a donné a l'angleterre la prépondérance maritime, commerciale et politique.
Un officier distingué de la marine française écrivait, en 1845, ce qui suit : « La suprématie maritime de l'Angleterre « ne date réellement que des guerres désastreuses de la « République et de l'Empire. Jusque-là, elle avait été plutôt « une prétention opiniâtrement contestée qu'un fait établi Gela ne saurait être nié. Les noms de d'Estaing, de Latouche- Tréville, Lamothe-Piquet, de Guicheu, du Bailly de Suffren, sous Louis XVI, — de la Galissonnière, de Labourdonnais, de Bussi sous Louis XV, — de d'Estrées, de Dugay-Trouin, de Tourville, Jean-Bart et tant d'autres, sous Louis X1Y, rappellent des gloires et des succès incontestables. Malgré des victoires balancées, l'Angleterre n'osait pas tenir le langage insolent dont elle s'est servie envers nous dans toutes les occasions depuis l'époque ci-dessus rappelée, et notamment depuis 1815.
A cette dernière époque, déjà la marine militaire de la Grande-Bretagne était plus nombreuse que la nôtre; et encore le peu de vaisseaux qui nous restait devint, en grande partie,
1 De la marine militaire de la France en 1845, par. E. Jurien de la Gravier e.
la proie de nos alliés nouveaux. De 1815 à 1844, la marine militaire de la Grande-Bretagne n'a fait que progresser. Nous trouvons un relevé officiel de son chiffre, au 1er janvier 1844, qui la porte à 669 navires de guerre de tout rang1. C'est considérable.
La France, épuisée par la révolution, abîmée par l'invasion étrangère, pillée, dévalisée par l'Angleterre2, songea, sous le régime réparateur des Bourbons, à remettre sa marine sur un pied respectable. Ses escadres se montrèrent victorieuses à Navarin ; son expédition d'Afrique apprit à l'Europe et à l'Angleterre, en particulier, que la marine de Louis X1Y commençait à renaître. En 1842, la France avait à flot 298 navires de tout rang; elle pouvait en armer jusqu'à 335 3.
Depuis cette dernière époque, l'une et l'autre puissance ont progressé. Les navires mixtes sont venus de part et d'autre ajouter au nombre et à la force. Malgré cet accroissement respectif, nous devons reconnaître que l'avantage du nombre en navires, comme le chiffre incontesté des marins anglais, ont conservé au Royaume-Uni une supériorité que nous ne chercherons nullement à dissimuler. Seulement, si l'Angleterre a un plus grand nombre de vaisseaux, elle en a un plus grand besoin que îa France. Ses 45 colonies l'obligent à un éparpillement de forces^qui ne permet guère à l'Angleterre proprement dite, dans un moment donné, d'avoir sous la main plus d'engins de guerre que nous ne pourrions lui en opposer.
Malgré cette supériorité numérique, deux faits nouveaux, d'une portée immense, se sont produits. Le premier se rapporte, depuis quelques années déjà , à l'application de la vapeur et à l'emploi du magnifique instrument de ce malheureux Frédéric
1 France et Angleterre. — Paris, 1845. — Guillaumin et Ce, édit. , p. 317.
- On sait que d'un trait de plume la convention d'avril 1814 a fait perdre à la France 55 places fortifiées, un matériel immense, 12,000 bouches à feu dont 11,000 en bronze, 31 vaisseaux de haut rang, 12 frégates, etc., etc., estimés comme valeur à plus de 260 millions ! ! ! (Ibid., p. 358.)
* Ibid., p. 303.
Sauvage que l'ingratitude des hommes a fait mourir de faim,... — le second à l'emploi du fer pour rendre absolument inaccessible aux boulets, comme on l'a vu devant Kinburn, les navires de guerre proprement dits.
Ces inventions nouvelles, les Anglais le savent, changent toutes les conditions des luttes maritimes. Ce n'est pas le cas de nous y arrêter avec détail ; nous le ferons très-prochainement ailleurs. Seulement, qu'il nous soit permis de dire, avec une juste satisfaction et avec un légitime orgueil, que la suprématie maritime de l'Angleterre ne nous fait plus ombrage. Nous ne l'insultons pas; mais elle n'excite pas en nous la moindre terreur. Nous avons lieu de croire, au contraire, que s'il y a des craintes, elles sont au-delà du détroit....
Mais si nous sommes entièrement rassurés à l'endroit d'une prépondérance maritime qui a fait son temps, il en est une autre qui nous écrase en nous plaçant dans un état d'infériorité désolante sous le rapport de notre développement commercial et maritime.
Comment n'en serait-il pas ainsi? une révolution nous a fait perdre Saint-Domingue ; les coalitions de l'Europe, dirigées par l'Angleterre , ont amené l'invasion qui portait dans ses flancs les infâmes traités qui nous ont dépouillés de toutes nos colonies. — Si l'Afrique est venue, en 1830, s'ajoutera notre empire, elle a été, pendant plus de vingt ans, une charge énorme plutôt qu'un sol de rendement. Aussi notre commerce maritime, un peu surexcité par la dernière campagne d'Orient, est-il retombé dans sa langueur chronique.
Nous baissons, et nous baissons sans cesse, lorsque l'Angleterre, depuis 1754, ne fait que s'élever. Nous allons en juger par des chiffres dont l'exactitude ne saurait être contestée.
A la fin de 1848, la marine marchande française jaugeait ,683,298 tonneaux; la marine anglaise 3,400,809 tonneaux, non compris la marine de ses colonies qui était, en 1846, de 617,000 tonneaux , c'est-a-dire a peu près égale, à elle seule, à tout ce que nous possédons en marine marchande l:
1 Décadence de la France, par M. Baudot. — Paris, 1850. — Amyot ,
Cependant, a soixante ans de là, à la fin de 1788, le tonnage français était de 500,000 et le tonnage anglais, malgré sa grande supériorité coloniale, seulement de 1,120,000, c'est-à-dire le double et quart du nôtre à cette époque. Aujourd'hui, et sous l'influence des faits que nous avons rapportés, il est six fois plus considérable. Notre tonnage ne dépasse guères 1 million, lorsque le tonnage anglais (colonies comprises) excède 5 millions. C'est effrayant!
Il ne faut pas se borner à savoir le nombre des tonneaux , mais connaître la force des navires. Ce n'est pas le cabotage, mais le voyage au long cours qui forme les meilleurs matelots. Au 31 décembre 1848, la marine anglaise de la métropole seule 1 se composait de 25,618 navires, dont 9,946 au-dessous
de 50 tonneaux, jaugeant 214,719 tonn.
et 15,692 au-dessus de 50 tonneaux, jaugeant 3,106,090
Total 3,320,809 tonn.
Tandis qu'au 31 décembre 1848, la France n'avait que 14,353 navires* sur ce nombre 10,468 jaugeant 60 tonneaux et au-dessous; 3,189 au-dessus de 60 tonneaux; sur ce dernier nombre, 1,706 navires ne jaugeaient que de 60 à 100 tonneaux, et cinq seulement avaient de 600 à 800 tonneaux, c'est-à-dire qu'un très-petit nombre pouvait faire des voyages de longcours. — Quelle infériorité!
Après le nombre et le tonnage, vient la construction. De 1840 a 1846 inclusivement, la France a construit 6,051 navires jaugeant276,288 tonneaux. — L'Angleterre en a construit 10,857, jaugeant 1,857,742 tonneaux!
Le vaisseau français jauge en moyenne 45 tonneaux 1^3, et le vaisseau anglais 146 1^4.
éd. rue de la Paix. — V. mes Wagons maritimes, pages 76 et 77. — ■ Arles, 1856.
1 La marine de la métropole jointe à celle des colonies s'élevait au 1er janvier 1848 à trente -trois mille six cent soixante et douze navires, manœuvres par 236,069 hommes — Décadence de l'Angleterre, par Ledru- Rollin. — Paris, 1850.
L'Angleterre, sous le rapport du tonnage, a construit cinq fois et demi autant que la France, et ses vaisseaux sont presque tous destinés aux voyages de long cours, lorsque presque tous les vaisseaux français ne peuvent faire que le cabotage. Les aliments coloniaux leur manquent, les échanges sont restreints, les conditions faites à notre commerce, onéreuses. Il faut plier sous cette fatale situation que nos oons alliés nous ont faite depuis un siècle, et attendre que des destinées nouvelles s'ouvrent pour notre France déshéritée 1
Mais nous n'avons montré que les agents matériels de la prépondérance anglaise a l'endroit maritime. Nous devons jeter aussi un coup d'œil rapide sur les résultats qu'ils produisent dans toutes les branches du commerce et de l'industrie britannique.
L'industrie du coton est une des principales sources de la puissance de l'Angleterre2 ; elle occupe plus de 600,000 individus, dont 250,000 sont tisserands. — En 1835, on comptait déjà 1262 manufactures de coton. — - La même année, il a été exporté en fils et tissus pour une valeur officielle de un milliard trois cent huit millions. — M. Farcy, dans son traité sur les machines à vapeur, parle d'une machine de 800 chevaux qui met en mouvement 50,000 broches pour le fil de coton. Cette machine produit le travail de 200,000 personnes.
En 1843, rien que des ports d'Angleterre (Royaume-Uni seulement), il a été exporté 1,175,000 kilogrammes de fils de coton a coudre.
L'Angleterre exporte, en cotonnades, pour 625,000,000, somme égale à elle seule à la totalité de nos exportations.
Les importations du même article provenant de l'Amérique anglaise, de l'Inde anglaise et des États-Unis atteignent le chiffre de 500,000,000 de livres.
1 En 1838, nos importations et nos exportations réunies se sont élevées à un milliard 893 millions, lorsque les importations et exportations anglaises ont atteint, en 1841, le chiffre de 4,532,041,000 fr. {France et Angleterre, pages 315 et 325), cabotage non compris
2 Statistique de l'Angleterre, par Mac Culloch, 1840, p. 291.
L'article coton représente partout des chiffres fabuleux.
Nous ne parlons pas de la laine, qui arrive en grande partie des régions de l'Australie, et dont les manufactures, au nombre de 1300 à 1400, occupent plus de 400,000 personnes *. L'exportation de 1834 s'est élevée a plus de 140,000,000.
On sait que l'Angleterre ne produit pas de soie. Son importation, en 1785, n'était que de 440,000 kilogrammes de soie brute ; en 1836, elle a été de 8,207,500 kilogrammes, valeur, environ de 1 80,000 millions ! presque le double de nos importations, jointes à celle de notre production indigène. Avant la guerre de Chine, il était a craindre qu'avec le secours de cette dernière puissance, l'Angleterre nous fit perdre nos débouchés au dehors, comme elle a déjà réussi à le faire pour plusieurs autres articles.
Je ne continuerai pas rénumération des produits coloniaux seulement, tels que sucres, indigos, chanvres, lins, sunn, etc., sur lesquels j'aurai ci-après occasion de revenir. Partout les quantités s'additionnent par des chiffres considérables, dont les totaux particuliers se résument dans le quotient général des importations et des exportations que nous avons relevées cidessus.
Ajoutons encore que, de 1820 à 1828, on comptait 24,000 métiers à la main et 14,000 métiers a vapeur; tandis que, dès 1830, il y avait 50,000 métiers a vapeur produisant l'ouvrage de 165,000 métiers à la main.
Je n'ai pas le courage de mettre en regard nos forces productrices, ni nos importations, ni nos exportations, ni, surtout, la balance du commerce, toujours à notre défaveur. Notre infériorité est énorme ; ses conséquences sont désolantes. Cette situation triste et presque lugubre durera tant qu'une secousse n'aura point ébranlé le monde et renversé l'obstacle qui fait pour nous barrage à la circulation de la vie nationale.
Nous avons maintenant tout le secret de la prépondérance de l'Angleterre. Elle a été maritime d'abord et lui a donné
1 Statistique commerciale de F. Porter, 1843.
cette confiance orgueilleuse qui a fait dire que « la domination des mers était la domination du monde. » Elle est devenue naturellement commerciale. Ces deux prépondérances réunies en engendrent une troisième, qui est le couronnement des deux autres : la prépondérance politique.
En effet, quand on est devenu fort de la faiblesse des autres, — lorsqu'on possède seul les moyens qui font la force, — lorsque tout aliment est enlevé à la rivalité, quand on domine par tous les côtés matériels qui portent avec eux la menace et les moyens de destruction, il faut être autre chose qu'un Anglais pour ne pas imposer son caprice ou faire triompher son égoïsme.
Il est si beau cependant d'être généreux quand on est fort ! Les Anglais l'ont-ils été jamais ? C'est ce que nous allons examiner.
vin
sfite : l'équilibre du monde rompu ; ses excès commerciaux et politiques. — sentiment universel cree par lui.
Qu'on me permette une courte digression sur l'équilibre européen et sur son avenir :
L'équilibre entre deux ou plusieurs peuples suppose, comme le mot l'indique, une égalité de moyens et de force. Il n'y a pas d'équilibre lorsque ces conditions n'existent pas. Les a-ton jamais rencontrées dans ce qu'on a , a toutes les époques, décoré du nom pompeux d'équilibre européen , par exemple ? Depuis les traités de Westphalie (1648), qui abaissaient la prépondérance de la maison d'Autriche, — traités qu'on appelait le Code des Nations, — l'Europe a-t-elle joui longtemps de la paix? La guerre avec l'Espagne ( 1653-1656) , la guerre de Hollande ( 1668-1678 ), la ligue d'Augsbourg (1678-1688 ), etc., n'ont-elles pas mis l'Europe en feu? — L'équilibre européen, malgré la constitution des principaux États, n'a jamais existé. C'est un vain mot, — disons-le , — c'est un mensonge au profit des forts et couvrant l'oppression dont on accable les faibles. Il n'y a équilibre entre deux puissances que lorsqu'elles n'ont rien à craindre l'une de l'autre. Il n'y a point encore d'équilibre établi pour les puissances de second ou de troisième ordre. Cet équi-
libre ne naîtra, pour elles, que du principe de la fédération qui agglomérera leurs forces pour les élever au degré de résistance armée qui commande le respect d'autrui. — L'équilibre n'est pas seulement absent des traités politiques qui le proclament , mais il n'a pas même un commencement d'application pour un grand nombre de nations de l'Europe elle-même. C'est le principe d'asservissement qui domine • c'est le mépris des nationalités • c'est le mépris de ce qu'il y a de plus sacré sur la terre , la liberté ! Aussi est-ce la qu'on rencontre, en Europe , le foyer de tous les mécontentements, de toutes les haines, de toutes les révolutions. Si la Lombardie, par exemple, vivait dans son autonomie, — si la Hongrie était respectée dans le culte de ses traditions , — si les Iles-Ioniennes vivaient de leur vie propre , — si la Moldavie et la Yalachie, et bien d'autres, vivaient de leurs lois , de leur génie , dans leurs aspirations et dans les développements sociaux qu'elles peuvent produire, que de causes de perturbations, de troubles, de révolutions évitées ! Mais au lieu d'être en équilibre, ces nations ou peuples, n'importe, n'existent fatalement que pour l'empêcher à jamais, pour être , à toute occasion , l'objet d'une convoitise et donner à chaque passion politique nouvelle le démenti le plus formel à l'équilibre européen. — Nous croyons , pour le dire en passant , que le XIXe siècle a assez vécu de cette politique à courte vue de duperie et de mensonge, et que le temps est arrivé, pour tous, de vivre de sa vie propre et de sa liberté : novus sœclorum nascitur or do...
Cependant l'équilibre européen est brisé dans chacun de ses anneaux. Un seul peuple domine l'Europe , domine le monde depuis plus d'un siècle ; et ce peuple est l'Angleterre.
L'Angleterre est la puissance de l'Europe qui compte la plus nombreuse et la plus riche population. Son chiffre dépasse de quatre fois environ l'Etat le plus peuplé de notre continent.
L'Angleterre est la puissance qui dispose des forces maritimes les plus considérables du monde , — forces dont le maintien lui a été assuré jusqu'à ce jour par la conservation de sa population dédilice ou esclave.
L'Angleterre est l'empire dont le mouvement industriel et commercial n'a point d'analogue dans l'univers entier.
L'Angleterre, par le développement de son système colonial, enserre le globe, qu'elle surveille comme une proie et domine en souveraine sur toutes les mers du monde.
Tout cela est vrai ; et l'Angleterre ne s'est jamais fait faute de le proclamer dans toutes les occasions.
Un tel degré de puissance est dangereux. La force est une mauvaise conseillère , surtout dans les mains d'une nalion féodale qui croit avoir des droits a l'hommage et au respect de tous les peuples. Toutes ces supériorités détruisent non-seulement l'équilibre européen dont nous parlions tout à l'heure et l'équilibre du monde , mais un équilibre plus précieux peut-être à concevoir que l'équilibre politique , — l'équilibre de la production proportionnelle.
Par ses immenses conquêtes et par les moyens considérables que ces conquêtes lui ont fournis , l'Angleterre est dans un excès permanent de production qui surexcite ses appétits, la trouble et lui donne le vertige.
On sait à quel degré elle a développé sa mécanique industrielle. Il n'y a, entre ce développement et sa population continentale , aucune proportion. Mais elle tient sous ses lois tyranniques 200 millions de colons; elle leur prend et leur achète à la fois à vil prix les matières premières et en particulier le coton , qui est l'assise de sa politique , et elle fabrique pour eux. Ses bénéfices sont d'autant plus considérables, qu'elle achète 2 ce qu'elle revend 25 à l'Indien, auquel elle ne permet que la fabrication de ses vêtements grossiers. Il est magnifique, phénoménal, pour un seul peuple de 27 millions d'hommes, d'avoir 200 millions de consommateurs. Croyez-vous que cela satisfasse l'Angleterre? nullement. 200 millions d'hommes ne suffisent pas à sou avidité; elle en cherche tous les jours de nouveaux. N'est-ce pas pour accroître ses débouchés qu'elle a déclaré la guerre à la Chine? N'est-ce pas pour arrêter les débouchés d'autrui qu'elle s'oppose au percement de l'isthme de Suez? — Nous serions trop généreux de nous borner a ces
deux citations. N'est-ce pas pour restreindre nos débouchés qu'elle nous a pris le Canada? n'est-ce pas pour les détruire entièrement qu'elle a mis la main, en 1815, à peu près sur toutes nos colonies? n'est-ce pas pour nous empêcher de renaître k la vie maritime qu'elle s'opposait si énergiquement k notre expédition d'Afrique?
Tout cela n'est rien encore ; et nous n'aurions pas le secret de sa haute politique, si nous ne mettions au jour un des côtés les plus infâmes de ses ressorts. En accroissant et accroissant sans cesse sa production , il arrive , comme on le dit en style économique, que la demande se tait. Il y a alors, sur ses marchés, exubérance ; il en résulte des souffrances a la veille de produire des crises. C'est alors que commencent k jouer, k fond , les ressorts de la politique extérieure. Quoique la concurrence des fabriques continentales ne porte généralement pas beaucoup d'ombrage , cependant elle nuit ; il faut non-seulement qu'elle ne crée plus d'obstacle , mais encore qu'elle s'efface en partie dans ses moyens. Le procédé mis en pratique par la loyale Angleterre est la révolution , qui suspend , qui resserre , qui paralyse tout. N'a-t-elle pas , sans cesse, chez elle , tout le personnel incendiaire qu'il lui faut? Elle réalise ainsi deux buts k la fois , celui d'arrêter dans sa prospérité l'Etat qu'elle jalouse et, dans la pénurie causée par le trouble, de rendre nécessaire l'accession de ses produits. N'en citons qu'un mémorable exemple.
La France et la Russie, alliées nécessaires , vivaient dans les rapports les plus intimes et, comme l'on dit, dans l'entente la plus cordiale. De cette alliance allaient prochainement éclore les faits les plus importants pour le pays. Nous allions reprendre nos limites du Rhin La Russie trouvait, dans son
assentiment, de légitimes compensations. — Nous étions en 1830. La France industrielle et commerciale était dans l'état le plus prospère. Nos finances avaient atteint un degré de prospérité qui ne peut être de la part de personne l objet d'une contestation. Des hommes peu favorables k la restauration ont euxmêmes rendu, a cet égard, hommage k l'intelligente administra-
— .ra-
tion du pouvoir. Rien ne pouvait faire prévoir une commotion , une catastrophe. Elle arrive cependant ; et le premier coup de fusil tiré, le 27 juillet 1830, sur la garde de Charles X, l'est par un Anglais! — On sait toute la part que le cabinet de Saint-James a prise à la révolution de juillet. L'aristocratie anglaise a toujours détesté la branche aînée des Bourbons, parce qu'elle savait que, dans cette famille, on n'accepterait jamais l'insulte ou l'humiliation.— L'Angleterre, en poussant à la révolution , voulait arrêter ou au moins suspendre notre élan commercial, les progrès de notre marine militaire , notre conquête sur les infâmes traités et la prépondérance nécessaire qui en aurait été la suite. Le fait lui-même de la révolution, sous d'autres rapports, suspendaDt, amoindrissant pendant plusieurs années les transactions , les échanges , l'Angleterre se trouvait là pour profiter de notre absence sur les marchés et en faire son bénéfice.
C'est une règle constante de sa politique, de troubler tout ce qui prospère pour dire, le trouble arrivé, « faites entrer les cotons ! »
De quel nom, je le demande, appeler une pareille conduite?
Après les excès commerciaux viennent les excès politiques ; ou, plutôt, les uns et les autres se confondent et se servent réciproquement de cause pour engendrer des perturbations. Ainsi, l'excès de production donne naissance aux excès politiques; et la politique prend souvent, quand ce n'est pas toujours, l'initiative pour préparer la pression commerciale et monopoliser les débouchés. C'est dans le mercantilisme pur que se résume toute la politique de l'Angleterre. Rien ailleurs, rien au-delà! elle lui sacrifie tout ; et pour arriver à ce but, tous les moyens sont bons, toutes les allures lui vont, toutes les couleurs lui plaisent. Elle se fera idolâtre, athée ou chrétienne, s'il y a, au bout de sa comédie, un bénéfice quelconque à encaisser ; elle sera libérale ou absolutiste, arrogante ou souple, blanche ou rouge, suivant le taux de son intérêt. Tout n'est que simulation de sa part, comédie, mensonge. Tout est bon, pourvu que les cotons passent. Avec de pareilles habitudes et des moyens
puissants d'action, elle peut beaucoup; elle peut à peu près tout ce qu'elle désire.
Il est peu utile de rappeler ici tous ses excès de pouvoir ou d'influence. Notre histoire en fourmille. Quel est le peuple qui n'en dirait pas autant? Le système de l'Angleterre est le même partout, parce que partout c'est le même but qu'elle poursuit, les mêmes résultats qu'elle cherche à atteindre.
L'excès de prépondérance de la Grande-Bretagne n'a pas seulement fait toutes les coalitions du premier empire, elle a fait avorter tous ses traités de paix. — La même cause a produit les traités de 1815 et toutes les spoliations inouïes qui en ont été la suite. — C'est l'excès de sa prépondérance qui a excité la révolution de 1830 ; c'est son influence qui a préparé, en haine du mariage espagnol, la révolution de 1848. — C'est toujours l'excès de sa prépondérance qui a fait naître la guerre d'Orient ; c'est la même cause qui maintient dans le trouble la Moldavie et la Valachie. — C'est encore l'excès de son influence qui a retardé jusqu'à ce jour le percement de l'isthme de Suez, qui doit être pour le monde entier la cause d'un avenir si fécond. — C'est son influence qui a excité naguère une tentative de révolution à Rome et à Naples. — C'est son influence qui a tenté de révolutionner la Sicile. — C'est son influence qui vient de brouiller le Piémont et l'Autriche. — C'est son influence qui voudrait chasser le pape des États-Romains. — C'est son influence qui maintient l'Espagne en révolution depuis 25 ans, après lui avoir fait perdre ses colonies. — C'est son influence qui cherche, en ce moment, à jeter des nuages entre la France et la Russie, etc., etc., etc. Je n'en finirais pas, si je voulais relever une a une toutes les circonstances où elle a été petite avec les grands et grande avec les petits, — où, foulant aux pieds la première règle du droit des gens, elle faisait main-basse sur tous nos navires de commerce sans une préalable déclaration de guerre, — où elle incendiait si sauvagement Copenhague, — où, pour finir par un trait qui en résume bien d'autres et justifie ce que nous avons dit, elle imposait à notre marine marchande cet insolent droit de visite qui a suffi a lui seul pour déshonorer un règne.
Oh, oui ! tous ces excès sont révoltants. La France les a subis non sans se plaindre, mais sans pouvoir s'en venger... Elle devait attendre; elle ne s'est poiat trompée. Pouvait-elle donc, en présence de tous ces excès odieux, de tous ces abus de la force, prendre le deuil à la nouvelle des vêpres indiennes? La Prusse, l'Espagne, la Russie, devaient-elles verser des pleurs? la Grèce, l'Italie, le Piémont, etc., devaient-ils se rouler dans la cendre et la poussière? Non. Quelque charitables que soient nos sentiments, quelque généreux que soient nos cœurs, nous devons, en bons chrétiens, rendre hommage a la vérité et dire avec l'Europe entière : Oui, nous avons applaudi k la révolution de l'Inde, et non-seulement nous comptons sur son succès, mais, dès ce jour, nous le croyons certain. Nous nous réjouissons du fait qui n'a pas seulement pour conséquence de décapiter une puissance orgueilleuse, mais de lui ôter les moyens de nuire, en l'obligeant k être juste malgré elle. Nos cœurs tressaillent et nos voix proclament avec une indicible ardeur le triomphe du droit et de la liberté sur la plus intolérable des barbaries, la barbarie civilisée !
suite : l'insurrection de l'inde a effacé le prestige de l'angleterre. consequences.
Le prestige de l'Angleterre est tombé , il faut avoir le courage de le lui dire, sans orgueil de notre part, sans passions dans le cœur. Oui, cette puissance aux armées maritimes innombrables, aux colonies plus grandes que les plus grands empires, à l'industrie fabuleuse, au budget phénoménal , — cette puissance devant laquelle l'univers tremblait hier est, aujourd'hui, presqu'à genoux non devant l'Europe, qui ne tremble plus, mais devant la France seule 1 ... Ah ! qu'elle doit souffrir !!!..,
1 Voici ce qu'on lit en effet dans la Gazette de France du 13 septembre
En attendant, le Morning Chronicle veut donner des conseils à l'Empereur sur la conduite que celui-ci devrait tenir dans une entrevue avec le Czar, pour se montrer réellement l'ami complaisant et dévoué de l'Angle terre : ce serait de dissuader la Russie de toute tentative hostile en Asie pouvant raviver un espoir d'indépendance chez les populations nord-ouest et nord-est que l'Angleterre a heu de redouter. « Si nous sommes destinés « à faire une longue et pénible guerre dans l'Inde, dit le Chronicle, nos « difficultés seraient immensément accrues, si les nations belliqueuses du « nord-ouest et du nord-est saisissaient l'occasion pour faire revivre leurs « anciennes querelles et venger des injures qu'elles n'ont pas oubliées. « Leur tentation pour en agir ainsi sera considérablement augmentée, si « elles pensent que l'Angleterre puisse être tôt ou tard menacée par la « Russie en Orient. Si, au contraire, il devient notoire qu'il y a une entente
N'accroissons pas ses douleurs, mal dissimulées dans toutes ses manifestations publiques. Ne retournons pas le fer dans sa blessure fraîche et saignante. Nous ne ressentons aucune joie des souffrances d'autrui ; nous ne voulons que proclamer une vérité.
Si d'un seul coup, dans ce grand drame de l'Inde, qui marquera une des plus grandes époques dans les annales de cette nation, nous arrivons au dénoûment, il ne sera pas inutile de revenir sur les symptômes qui présageaient cette terrible issue.
On sait, depuis environ deux siècles, de quelle réputation et de quelle vie a vécu l'Angleterre. Elle a si peu manqué d'admirateurs, qu'elle en a rencontré dans ces derniers temps, et des plus passionnés, indépendamment du Siècle, du Constitutionnel et des Débats, plaçant son avenir politique, malgré l'opinion contraire d'illustres publicistes anglais, dans une sphère inaccessible aux révolutions.
L'Angleterre était placée au rang des choses inviolables et sacrées. Qui aurait osé soutenir qu'un empire aussi colossal pouvait être sérieusement attaqué dans sa base, qu'à plus forte raison il pouvait choir? On l'aurait traité d'insensé et un ricanement aurait été la seule réponse faite à la thèse du malencontreux prophète.
C'est ainsi que la Grande-Bretagne a vécu de sa réputation. Il faut cependant le reconnaître, elle a eu des hommes qui la méritaient; et quelqu'artificiel, s'il est permis de le dire, que
« parfaite entre les cours de Saint-James et de Saint-Pétersbourg, et » qu'une absurde rivalité pour la conquête de l'Asie a été pour jamais ab- « jurée par elles, cela aura pour effet de détourner ces nations de profiter « des revers temporaires de l'autorité anglaise dans l'Inde. »
Or, le Morning Chronicle attend de l'empereur Napoléon cette preuve d'attacbement à l'alliance anglaise ; en le faisant, « il aura rendu à l'An- « gleterre un très-important service, et aura montré de la manière la plus « convaincante la sincérité de son amitié ; » car ce service, le journal anglais le met bien au-dessus d'une offre de secours de troupes pour reconquérir les Indes. Yoilà donc le secret du brusque cbangement de ton de la presse anglaise à l'égard du gouvernement français et la véritable cause de cet enthousiasme subit dont nos voisins viennent d'être saisis pour la grandeur de notre pays.
fût l'édifice élevé par eux, il l'avait été avec audace ; et ces hommes avaient fait croire à une force presque surnaturelle lorsqu'ils n'en avaient qu'usurpé les semblants. L'admiration devait aller jusqu'à l'illusion détruite.
Mais les pères ne sont plus... Le népotisme banal, le gérontisme décrépit ont pris leur place. Il n'y a plus que des dénominations, il n'y a plus de caractères ; — il n'y a plus de grandes idées, il n'y a que des habitudes; — il n'y a plus de ces hautes statures au cœur de bronze, à la tête de fer, posant la raison d'Etat comme une prescription fatale et atteignant leur but avec une implacable énergie ; il n'y a qu'une orgueilleuse et fragile fashïon; — il n'y a plus les grands hommes d'autrefois, il n'y a plus que leurs costumes ; — il n'y a plus la patrie dans le grand sens qu'on attribue à ce mot, il n'y a que des intérêts.
Pour le dire en un mot , l'Angleterre a vieilli A chacun
son temps.
On nous permettra de ne point nous arrêter à constater les phases de sa grandeur, l'apogée de sa fortune que personne ne conteste. — Pour atteindre rapidement le but que nous nous sommes proposé, nous devons nous borner à indiquer les signes de son affaiblissement, précurseurs de la défaillance. Nous serons, de la sorte, mieux conduits à raisonner et à comprendre les causes d'une catastrophe pressentie depuis longtemps.
Nous ne remonterons pas au-dela de notre révolution; et encore laisserons-nous a l'écart tout ce qui est antérieur à la restauration.
Waterloo a été l'apogée de l'Angleterre, comme il a été le périgée de notre humiliation.
Les traités qui ont clos cette cinquième et dernière coalition sont le premier signe d'affaiblissement de l'Angleterre. En effet, il fallait qu'elle eût bien peur de la France, pour la passer au lit de Procuste comme elle l'afait , pourladémanteler, la dépecer, la dévaliser comme on sait. Oh oui ! elle en avait peur ! et rien n'atteste un commencement de défaillance comme le couronnement de cette œuvre de lâche spoliation, posé sur le rocher de Sainte-Hélène. Allez donc, vaincus, vous asseoir, maintenant, au foyer du peuple britannique!!!
Ce premier affaiblissement en annonce d'autres. C'est un Bourbon qui règne, et cela suffît. — La révolution, si chère à l'Angleterre, éclate en Espagne. Ferdinand VII est prisonnier des Gortès. Un cataclysme est imminent : c'est ce qu'il faut à la Grande-Bretagne. Les cotons ne sont-ils pas là pour fermer toutes les blessures ! — Mais, cette fois , les cotons ne passeront pas, et une armée de 100,000 Français apprend à l'Angleterre, une seconde fois , qu'il n'y a plus de Pyrénées et que cette proie lui est ravie tant qu'un vrai Bourbon tiendra le sceptre de St-Louis!...
Ah ! cette fois la défaillance de la fière Angleterre est complète. C'est malgré ses menaces habituelles, malgré les fureurs calculées de son ambassadeur lord Swart, qu'une armée française , pour venger à la fois une injure et l'humanité si indignement outragée depuis des siècles, s'avance à la conquête d'un continent nouveau? Les ambassadeurs, on les dédaigne j les menaces, on les méprise ; et le pavillon français flotte à jamais victorieux sur la terre d'Afrique ! Et la France a doublé son empire: l'Angleterre le sait bien! — Jamais, oh! non, jamais! défaillance pareille à celle qui s'est abaissée devant cette conquête contestée , tourmentée , jalousée par la Grande-Bretagne, mais que le sang et la victoire ont indissolublement soudée à la terre des Francs !...
Nous passons maintenant des défaillances aux faiblesses chroniques. Nous serons rapides; quelques mots suffiront à chaque situation pour la traduire tout ; entière car nos souvenirs se rapportent a des événements trop récents pour qu'ils ne soient pas encore présents à tous les esprits. — Qui ne se souvient de l'embarquement de Varna par l'escadre anglaise, — de son débarquement à Eupatoria, que les mêmes opérations de son allié rendirent si étonnante aux yeux de l'Europe? — Qui ne se souvient de la poignée d'hommes venus a grands frais de tous les points du globe, braves sans doute, mais mourant de faim dans l'abondance, toujours battus, toujours sauvés par le génie français, découragés à ce point que lord Raglan voulait tout abandonner?... Qui ne se souvient de l'Aima et des
Zouaves qui, en donnant la victoire, sauvèrent l'armée anglaise Qui ne se souvient d'inkerman où la victoire s'est assise sur les restes mutilés des Hyglanders ! Qui ne se souvient du Grand-Redan où les débris de l'armée anglaise ont été écrasés , et de Malakof où nos légions intrépides ont livré un assaut unique dans les annales guerrières des peuples?... Oui , c'est là, c'est bien là que le prestige de la Grande-Bretagne s'est effacé pour ne plus renaître; c'est là que nous l'avons vue de près, que nous l'avons étudiée et jugée ; c'est là que notre alliance lui a fait cent fois plus de mal que cent combats où nous l'aurions vaincue! La comparaison l'a tuée...
Il ne pouvait pas en être autrement. L'Angleterre ne peut donner que ce qu'elle possède , des fictions. La réalité tient moins de place qu'on ne pense dans le déploiement de tous ses appareils.
L'Angleterre est, par excellence, le pays des fictions, c'est-àdire des contre-vérités sous tous les rapports. Qu'est-ce en effet que sa liberté politique? C'est plus qu'une fiction , c'est une déception, une moquerie. Où est-elle , cette liberté, pour le peuple anglais en général et pour l'Irlande en particulier? — Et sa liberté religieuse, où la rencontre-t-on? Ce n'est pas, à coup sûr, chez ce clergé anglican , gorgé de biens, trônant sur la spoliation du clergé catholique, insultant par son luxe à la misère du peuple? — Où est sa liberté commerciale? ne se rappelle-t-on pas les efforts inouïs de la ligue pour obtenir une fraction de réforme sur la loi des céréales? Existe-t-elle même pour ses colonies, malgré le bill du 16 juillet 1854? — Au lieu de liberté, c'est monopole qui est écrit partout dans la Grande-Bretagne ; monopole foncier, commercial, politique, clérical , universitaire, judiciaire, etc. L'Angleterre est la négation de toutes les libertés et le pays de toutes les fictions.
Dans un autre ordre d'idées, ne serait-on pas autorisé à dire que l'armée de terre n'est qu'une véritable fiction ? Voyez, en effet, ce qu'est devenue pour elle cette armée de l'Inde de 400,000 hommes qu'elle mettait en avant, à l'époque de la guerre de Crimée, avec tant d'orgueil ! — Et son armée conti-
nentaie de 120,000 hommes 1 pour protéger l'Angleterre et ses 45 colonies, n'est-elle pas la plus volumineuse des fictions ? Il est vrai que l'Angleterre a une milice ; mais elle n'existe qu'en temps de guerre, et surtout en temps de guerre avec la France 2. Quoiqu'en pareil cas, tout Anglais soit obligé d'en faire partie, la milice anglaise n'est pas plus une armée que la garde nationale de nos villes en cas de graves troubles publics. Cela
n'épouvante personne
J'allais presque dire encore que, jusques a ses forces maritimes et par elles, l'Angleterre commençait a approcher de la fiction. Larevue de Spithead a été une parade où l'Angleterre s'estmontrée avec ses plus beaux vêtements. Malheureusement pour elle, ils n'étaient plus de mode; et plus d'un officier de notre fière marine est revenu en souriant des boucliers ligneux que nos bat-
1 L'armée anglaise, dans sa constitution et son organisation, diffère essentiellement de la nôtre. Il n'y a de ressemMance que dans le but et le nom. — La conscription est inconnue en Angleterre. L'homme n'y naît point soldat et les rangs de l'armée ne contiennent que des enrôlés volontaires. — L'engagement au service est en général un engagement à vie : il ne saurait en être autrement pour des hommes destinés à tenir garnison 20 et quelquefois 24 ans hors de leur patrie. — Le soldat anglais n'a de commun avec le soldat français que la bravoure. C'est un métier pour l'Anglais, c'est un état temporaire pour le Français. — Le soldat français, plein d'ambition, aspire à la gloire et il y participe souvent nominalement, tandis que le soldat anglais aspire plus au bien-être qu'à la gloire. L'avancement^ malgré le principe nouveau proclamé par lord Panmure , ne le place que rarement sur un pied d'égalité sociale avec le corps des officiers de l'armée. En France, la règle contraire fait vibrer dans l'armée une fibre commune qui grandit son moral et prépare, pour la lutte, les prodiges qui lui ont donné son renom. — L'Anglais se retire quand l'âge l'y oblige ; le Français, sous l'influence de la caisse d'exonération, s'en va quand il veut, et il est toujours là quand on l'appelle. — Quand un Français meurt, le vide qu'il fait ne s'aperçoit pas ; à l'aide de la conscription, uno avulso non déficit alter. 11 n'y a point d'effort pour remplir un cadre ; cela se fait pour ainsi dire seul. •— En Angleterre, la perte d'un homme se compte, parce qu'il faut chercher, désirer, acheter en quelque sorte son successeur ! L'armée anglaise est une négociation, une spéculation ; en France, le service est un devoir : voilà la manière la plus claire d'indiquer la différence. Il est évident que l'avantage est incomparablement du côté de la France.
2 France et Angleterre, p. 365 — Paris, 1845.
teries flottantes et les cuirassiers des mers ont rangés dans la classe du bois à brûler....
Il est donc bien vrai que l'Angleterre a perdu son prestige, tout son prestige. Elle peut encore se livrer a de grands eflbrts ; mais elle ne se relèvera pas du sort jeté sur elle. Une fièvre ardente va la consumer ; des convulsions violentes manifesteront son mal, mais ne l'empêcheront pas de succomber.
Que l'Angleterre se console ! en rentrant dans sa vie intérieure, en vivant en elle-même, et chez elle-même, l'Angleterre n'aura rien perdu de ses justes conditions de prospérité. Elle en aura assez pour être encore grande et respectée ; il ne lui manquera que ce qu'elle sacrifie à révolutionner le monde. Serace un grand malheur? Nous le demandons.
l'angleterre peut-elle reconquérir l'inde ?
L'Angleterre recouvrera-t-elle son empire dans l'Inde *? telle est la grande question a l'ordre du jour. Non-seulement on l'espère, mais on le dit, on l'écrit dans toutes les feuilles de la Grande-Bretagne. La confiance paraît la plus entière au dehors. On va même jusqu'à se prononcer sur ce qui suivra la grande réparation attendue. Le siège principal de l'insurrection, Delhi, est ouvertement menacé du sort de Sodome et de Gomorrhe par le principal organe de la publicité en Angleterre, le Times (V. les Débats du 1er septembre). On ne veut pas qu'il reste pierre sur pierre ; on ne parlait pas autrement chez nous en 93. —
1 M. Richild-Grivel, lieutenant de vaisseau, dans un article intitulé : Dernières guerres des Anglais dans l'Inde et publié dans la Revue britannique de 1852, page 138, disait : « Quelle destinée finale la Providence ré- « serve-t-elle à ce gigantesque monument, élevé par l'autorité et les ta- » lents de la race anglo-saxonne ? Doit-il s'écrouler devant un soulève-
« ment des indigènes ? Nous n'hésitons pas à répondre négativement
« — L'Inde britannique n'a-t-elle plus à craindre de la part des nations « européennes ?Nous aurions peine à le croire.» L'opinion de M. Richild- Grivel est, sans contredit, très-respectable; mais il doit voir aujourd'hui à quel point il s'est trompé... M. Grivel est probablement de ceux qui n'ont jugé l'Inde que sur Bombay, Madras et Calcutta.
Toute la presse anglaise fait chorus avec ces publications sanguinaires que les Cafres, les Hottentots, les Hurons, les Mantatis et et les Betchouanas n'oseraient pas éditer s'ils avaient des journaux. C'est plus que de la fureur aveugle; c'est un sentiment d'effroyable barbarie dont, à l'exemple de certaines feuilles françaises, je ne chercherai pas à les excuser, parce que, plus sincère et plus net dans l'expression de ma pensée, je dirai que je crois l'Angleterre capable d'exécuter ses menaces.
Laissons de côté la rage qu'il porte au cœur, et dont l'écume efface la pitié qui s'attache naturellement aux grandes infortunes. Examinons froidement les choses, et portons un jugement qu'aucun homme impartial ne puisse repousser.
Je crois a tout ce qu'on dit et publie du caractère anglais. Je crois a l'énergie du gouvernement; je croisàl'excessive opiniâtreté de la féodalité anglaise comme à son orgueil ; je ne crois qu'à demi à la puissance des moyens ; je ne crois pas du tout à leur efficacité.
Je m'explique :
Depuis 1789, l'Angleterre traite l'Europe avec un absolutisme complet. L'Europe a été sa vassale, et les souverains de l'Europe ses feudataires. C'est avec cette prépondérance léonine, créée par son or, et le développement de ses marines, qu'elle a formé toutes les coalitions qui ont renversé le premier empire.— Trafalgar et Aboukir l'ont enivrée; Warterloo lui a tourné la tête.... Et mettant en action les théories politiques et humanitaires qu'elle proclame pour l'avenir de Delhi, elle a traité le vainqueur de l'Europe, le plus grand capitaine des temps modernes, comme un Tippoo-Saïb ; et elle ne s'est crue délivrée de ses terreurs qu'après avoir rivé ses chaînes à un rocher perdu au milieu de l'Océan.... Cependant, quand on est fort, on est généreux. Mais ce sentiment est étranger a l'âme de l'Anglais pour tout ce qui lui est extérieur; et, malgré ses victoires, ses envahissements et ses oppressions, il a toujours peur! Oui, l'Anglais a toujours peur, et je crois qu'il a raison....
En 1815, l'Angleterre, près d'être engloutie dans une banqueroute universelle, se refait avec nos dépouilles.... Elle nous pille, nous dévalise comme elle le fait chez les Hindous, pour
ne nous laisser que ce qu'Alexandre ne lui permet pas de nous prendre.... Elle est a l'apogée de sa gloire et de sa puissance. Elle domine partout; elle n'a plus d'ennemie; elle est gorgée de l'or qu'elle nous a violemment enlevé ; elle a pris tous nos vaisseaux; elle a pillé tous nos arsenaux* elle a mis la main à peu près sur toutes nos colonies ; elle tient dans ses serres le géant qui l'épouvantait; rien de longtemps ne peut la troubler, l'inquiéter, et son absolutisme règne plus incontesté que jamais au milieu de l'Occident.
Mais un Bourbon occupe le trône de France....
Aucune dynastie n'est , à l'égal de celle-là, détestée par l'Anglais. Il sait à quoi s'en tenir sur sa politique d'intérêt et d'honneur. Il sait que ce n'est pas en vain qu'on la joue ou qu'on la brave; il sait, en un mot, qu'un roi de France porte haut la couronne, et qu'en elle la dignité et l'intérêt delà nation n'ont jamais été impunément insultés.
La guerre d'Afrique est sur le point d'éclater. L'Angleterre s'y oppose. Mais l'honneur de la France est engagé, le ministre français répond à la résistance de l'ambassadeur d'Angleterre avec toute l'énergie militaire de Cambrone aux Anglais, et cette campagne donne l'Afrique à la France.
Voilà le premier échec sérieux qu'ait subi la prépondérance anglaise depuis 89. Elle s'en est vengée, comme plus tard des mariages espagnols.... Nous n'en devons pas moins constater sa première défaillance.
La République de 1848 est proclamée.... L'Angleterre attendait Cette révolution lui parut une aubaine; elle s'est
trompée.. ..
L'empire s'estfaitet elle s'est alliée à l'empire. — Par sympathie? — Non. — Par crainte? — Oui. L'Angleterre s'attendait aux représailles de Waterloo.
L'alliance de l'Angleterre avec la France ne peut avoir que deux mobiles : ou l'espoir d'exploiter la France à son profit, comme à l'époque du cardinal Dubois; ou l'impérieuse loi de la nécessité qui l'oblige à feindre l'affection, quand elle redoute la plus légitime des vengeances.
Depuis trente ans bientôt, l'Angleterre éprouve des défaillances. Le torrent de sa politique est moins impétueux ; au lieu, comme autrefois, de rouler des montagnes, il ne porte que des eaux bourbeuses et des graviers. Une politique européenne plus attentive a posé des digues à ses fureurs comme à ses caprices. L'Angleterre est gardée à vue.... Et je crois qu'elle est bien observée....
Aux causes intérieures de défaillance ont succédé les causes extérieures, productrices de la faiblesse. Nous allons le voir.
La campagne de Crimée s'ouvre ; je ne veux pas en examiner les causes. — Les Anglais et les Piémontais s'y rendent comme nos alliés. Je ne parlerai pas du vice des intendances de nos voisins d'outre-Manche ; cela peut se corriger. Je critiquerai moins encore les habitudes de leurs soldats, que nos Zouaves étaient obligés de soigner comme des enfants en nourrice; cela ne fait rien à leur bravoure, que j'estime autant que qui que ce soit : le grand mal n'est pas encore là. Il est dans la perte d'une belle et valeureuse armée décimée a l'Aima, écrasée a Inkerman, broyée au Grand Redan, abîmée par les maladies, épuisée dans les travaux d'un siège qui n'a point de semblable dans les fastes militaires des peuples. Il est dans la perte de plus de cinquante mille hommes qui constituaient la plus belle partie des troupes continentales de la reine. Cette perte est d'autant plus sérieuse qu'il n'y a pas de conscription en Angleterre. L'armée se recrute par des engagements volontaires, qui deviennent rares quand il y a vent de guerre aux colonies. L'armée anglaise, si elle n'est épuisée, est donc, en ce moment, réduite à un chiffre très-inférieur. Or, pour faire la guerre, il faut des hommes ; et les habitudes anglaises, sauf la presse en cas de guerre maritime, ne se prêtent pas aux levées en masse que nous avons pratiquées chez nous et qui peuvent se renouveler encore.
La perte de cette armée n'est pas seulement une cause de défaillance, mais de faiblesse. Je n'ajoute pas les sommes que cette guerre a coûté à l'Angleterre. Quoique ces charges exer-
cent leur part d'influence dans le gouvernement, il est vrai de dire que le côté des finances est le dernier, peut-être, par lequel son épuisement se manifestera.
A peine sortis de Grimée, les Anglais se sont trouvés dans la nécessité de commencer une campagne contre le shah de Perse, à l'occasion de l'occupation d'Hérat par les troupes de ce dernier. Les Anglais ont sillonné le GohVpersique, opéré des débarquements importants, se sont battus Et, après des succès contestés, tout paraissait arrangé par l'ambassadeur Ferrouch-Kan, lorsque la révolution hindoue a éclaté.... — Je constate encore, à cette occasion , une perte d'hommes et d'argent : double épuisement.
Les affaires de la Perse ne sont pas terminées (et Dieu sait maintenant quand elles le seront!) qu'une lutte bien plus grave et bien plus terrible s'ouvre en Chine. Des troupes européennes, prises dans l'Inde, sont dirigées vers le céleste empire; — ■ des débarquements sont opérés, des sièges sont faits, des batailles navales où l'on reconnaît avoir perdu le dixième de son personnel marin sont livrées avec furie Si les jonques chinoises
ont été détruites par les Anglais et les Chinois eux-mêmes, le commerce britannique a provisoirement subi le même sort. Tout présente des deux côtés l'aspect de la désolation. Il faut donc additionner encore un triple épuisement résultant des hommes perdus, des sommes énormes dépensées et de celles non moins considérables que l'absence de tout échange et de tout commerce a fait perdre aux armateurs anglais et qui se comptent par plusieurs millions pour un seul article, l'opium (chose peu regrettable),avec lequel ils ont la barbarie d'empoisonner, en moyenne, un million d'hommes par an!...
La Crimée, la Perse et la Chine semblaient déjà de trop lourds fardeaux pour un seul gouvernement, lorsque la catastrophe, sinon la moins attendue, au moins la plus immense du siècle par la portée civilisatrice qu'elle peut avoir, est venue mettre à feu et à sang l'empire hindo-britannique. Toute l'Europe, disons l'univers, a sous les yeux le drame sanglant qui se joue. L'Asie centrale est embrasée; le Bengale, sauf Calcutta, appartient à
l'insurrection ; la capitale de l'empire du Mogoî est au pouvoir des Hindous avec la plus belle partie des ressources militaires de la Compagnie : le cipaye est aux portes de Calcutta, de Madras et de Bombay: les troupes du gouvernement, battues danï cinquante rencontres, sont partout sur la défensive; des atrocité.commises de part et d"autre viennent ajouter leurs indicibles horreurs a la grandeur de ce mouvement national. Le mond = entier est attentif et inquiet. — Quelle sera , se demande-t-on partout, l'issue de cette lutte terrible où se trouvent engagés l'une des premières nations de l'Occident avec l'un des peuples les plus nombreux des plateaux de l'Asie?...
Pour répondre a cette question complexe, il faut dégager exactement toutes les situations. L'Angleterre, avant le 10 mai 1S57, date de l'insurrection, possédait en Asie une armée qui faisait son orgueil et qu'elle ne manquait jamais de citer par son chiffre de 3 a 400,000 hommes, lorsque nos valeureux bataillons lui portaient ombrage. Mais cette armée ne comptait guère que 50,0 00 Européens ; le surplus était indigène, sous le nom de cipayes, dont la création appartient à Dupleix.
Par le fait de l'insurrection, tout ou presque tout ce qui était indigène a déserté l'armée anglaise. Celle-ci se trouve donc réduite aux troupes amenées de l'Occident.
A l'époque marquée par les Hindous pour leurs vêpres siciliennes, le contingent de 50.000 Européens de la colonie était assez considérablement diminué par les expéditions d'Hérat et de Canton. Cette absence a nécessairement favorisé le mouvement hindou en lui permettant d'attaquer plus facilement des troupes divisées et réduites. — Ces expéditions sont rentrées :n partie, mais affaiblies. Leur arrivée n'a exercé aucune influence sur la situation conquise du 10 mai a fin juillet. On attend des renforts nouveaux expédiés de l'Occident. On comprend, quoi qu'en disent certaines feuilles, que l'armée anglaise ne puisse se recruter sur place. On a parlé des Sikes, des Grickhas, des Rajpoutes comme fidèles au léopard anglais. Nous en doutons, nous le nierons même jusqu'à ce que la preuve en soit rapportée.
S'il en eût été ainsi, le mouvement aurait été ralenti, dominé, comprimé. C'est précisément le contraire qui s'est réalisé ; la révolte a gagné, grandi et pris les proportions d'une révolution qui ne peut plus être dissimulée, même par les plus intéressés. Le temps où un omrha, un soubadar et un nabab pouvait être caressé dans son ambition contre un rival qu'il voulait remplacer, est passé. Les Hindous savent, depuis un siècle et par la plus cruelle expérience, ce qu'ils doivent espérer de ces secours perfides, toujours fatals k leur autorité, k leur influence, k leurs liberté. Ils savent comment la Compagnie se joue de ses promesses et de sa parole, et combien leur a coûté cher, jusqu'au 10 mai, le régime subsidiaire et protecteur qui n'a jamais été qu'un mensonge suivi de spoliation. Tippoo-Saïb, la reine d'Oude et bien d'autres savent a quoi s'en tenir. Les yeux sont donc ouverts. L'indignation et la colère ont gagné toutes les âmes. La cause de la race hindoue est solidaire. L'appel aux nrmes a été entendu de tous, et tous y ont répondu avec un élan et une fureur qui ont désormais établi entre les Européens et les indigènes une barrière infranchissable. *
Constatons donc ce premier point, c'est que l'armée européenne ne peut pas se recruter dans l'Inde. Elle ne doit attendre de secours que de l'Angleterre.
Un autre point non moins important, c'est que l'armée européenne, qui est k peu près au complet maintenant, ne peut rien faire. Il y a plus, elle est paralysée dans tous ses mouvements, assiégée sur tous les points et sur une défensive universelle. Otez le succès du général Howeloch, tout le reste n'est que revers. Elle était agressive dans un seul endroit, devant Delhi; c'est la qu'elle paraissait devoir faire un éclat. On annonçait, dans les premiers arrivages, la prise de cette cité importante comme prochaine. On est allé jusqu'à dire qu'elle était prise, on donnait même le chiffre des cipayes massacrés. Et au moment où nous écrivons ces lignes ( 5 octobre 1857 ), Delhi est debout. Non-seulement Delhi n'est point prise, mais l'armée assiégeante, chaque jour décimée par les sorties des assiégés, est réduite k néant. Et cependant, les Anglais tenaient tant a Delhi ! Il me
souvient même avoir lu dans le Constitutionnel du 1er septembre que derrière Delhi était tout le commerce de l'Europe... — Ne pouvant avoir raison de cette place, les Anglais ont tenu un autre langage. Ils ont dit : Qu'est-ce que c'est, après tout, que Delhi? que ferons-nous de Delhi ? nous nous embarrassons bien de Delhi! etc., etc. C'est un peu la fable du renard et des raisins... — Delhi ne sera pas prise avec l'armée actuelle2. Le sera-t-elle avec les renforts attendus ?
Les troupes qui font face actuellement à la révolution n'excèdent pas 40,000 hommes. Le Times a annoncé l'envoi de 15,000 hommes. Nous savons que ce dernier renfort est parti sur des navires a voiles et n'arrivera dans le Bengale que vers la Noël, c'est-à-dire en décembre prochain !. .. Si ces secours sont attendus pour commencer les opérations, que se passera-t-il jusque-là, au sein de ce peuple révolté ? Le temps qui lui sera laissé rendra non-seulement la tâche plus difficile, mais impossible. Les points stratégiques seront choisis et fortifiés par eux. Les communications seront coupées, les positions prises et les luttes plus nombreuses et plus sanglantes. S'il meurt un Hindou, il s'en trouvera dix pour le remplacer. Avant d'avoir épuisé tout ce qui porte actuellement des armes et tout ce qui doit être préparé a en porter, les Européens auront été épuisés.
Et puis les Anglais, indépendamment de ce qu'ils ont en face des ennemis mille fois plus nombreux qu'eux et unis par la vengeance, ont déjà rencontré et rencontreront des légions exercées comme les leurs, ayant plus que du courage, de la fureur et du désespoir. Tous les Européens qui en ont écrit disent que les cipayes se battent comme des démons, et qu'ils manœuvrent l'artillerie au moins aussi bien qu'eux, sinon mieux.... Tout cela ne donne-t-il pas profondément à réfléchir? — Croientils aussi, messieurs les Anglais, qu'il n'y aura pas des étrangers pour conseiller et pour conduire?
1 Article signé Boniface.
2 Le Daily-Neics, cité dans la Gazette de France du 3 septembre, dit qu'il y a en ce moment dans les Indes ou en chemin pour s'y rendre, 45 régiments d'infanterie et 8 régiments de cavalerie.
Ensuite, l'armée actuelle, forte de 40 a 45,000 hommes, ne peut pas y tenir. Elle est obligée de s'abriter dans des forteresses. Que fera-t elle avec 15,000 hommes de plus sur un si vaste territoire, et au milieu d'une population toute en armes, si nombreuse et si compacte? Et puis ces 15,000 hommes, venant du continent, seront-ils tout de suite acclimatés? N'en manquera-t-il pas le tiers ou la moitié avant d'entrer en campagne? Et croit-on aussi que, pendant les trois mois qui vont s'écouler, les armes des Hindous ne feront pas dans les rangs des Anglais des vides plus importants que les renforts qu'on leur mène, fussent-ils doubles de ceux annoncés ?...
Tirons la conséquence : le gouvernement de l'Inde , disent les Anglais par tous leurs organes, attend l'hiver ; et c'est alors, sans doute, comme l'a dit le capitaine Scott', au festival de Maidstone, avec un accent de ridicule et grossière forfanterie, « que chaque Anglais vaudra vingt mauricauds et en ferajus- « ti ce avec un bon gourdin a la main...» Quand l'hiver sera venu, si l'Angleterre n'expédie pas quelques cent mille hommes de plus, son armée sera inférieure à ce qu'elle est aujourd'hui, démoralisée et peut-être, quelques semaines après, détruite.
Concluons sur ce dernier point : les renforts expédiés par l'Angleterre sont ridiculement insuffisants, elle le sait, on le lui dit de toutes parts. Ses officiers l'écrivent2, les chefs disent à la métropole le véritable état des choses. La presse anglaise ne se dissimule pas la gravité de la situation ; seulement, elle a une confiance que nous ne partageons sous aucun rapport. Pour que cette confiance eût un fondement sérieux, il aurait déjà fallu pouvoir tirer avantage de la position actuelle ; on ne l'a pas pu. Dans trois mois, on le pourra bien moins encore. —
1 II faut lui adjoindre Beresfort-Hope, membre du Parlement, qui veut pendre depuis le dernier des cipayes jusqu'au Grand-Mogol {Morning-Advertiser.)
* Un officier de cavalerie du contingent de Gwalior écrit d'Agra, sous la date du 15 juillet : « 11 faudra reconquérir les Indes ; il n'y a pas à « dire que nous ne les avons pas perdues!... » — Il doit probablement en savoir un peu plus que la Presse, le Siècle et les Débats. (Extrait du Times.)
Comment s'expliquer ensuite que, dans des circonstances aussi urgentes, où tout l'avenir de l'Angleterre est en jeu, on ait expédié les troupes de renfort dans des navires à voiles, obligés de doubler le cap de Bonne-Espérance, au lieu de vapeurs se rendant par la Méditerrannée à Suez, la mer Rouge, et d'économiser trois mois? Gela est inconcevable. Les raisons données par lord Palmerston, et que j'ai déjà rapportées, ne sont pas vraisemblables. N'est-ce pas plutôt que l'Angleterre juge îa situation désespérée, mais que cependant elle ne veut pas avoir l'air d'y croire? Un avenir prochain nous l'apprendra.
En attendant, nous avons la ferme croyance que, si la Grande-Bretagne a des moyens plus que suffisants pour commander le littoral dans la baie de Bengale, sur les côtes de Coromandel et du Malabar, et protéger Calcutta, Madras et Bombay, elle est, en l'état, impuissante a recouvrer la partie centrale de sa colonie qui, séparée d'elle, prendra pour son commerce les courants qui lui plairont.
L'Angleterre ne peut pas combler ses vides. Le canon des Hindous lui creusera l'abîme où elle sera infailliblement ensevelie...
Il n'y a pas deux Frances dans le monde pour enfanter des légions!... Il faut bien le dire à l'Angleterre.