L.ofO
liée à l'Angleterre, voulant donner une preuve nouvelle de son dévoûment sincère à sa puissante alliée, allait intervenir dans la révolution de l'Inde pour aider l'Angleterre à refaire sa situation délabrée. L'entrevue d'Osborne est largement interprétée dans ce sens.
A Dieu ne plaise que je donne a ces bruits plus d'importance qu'ils n'en méritent ! Qu'ils soient ou non fondés, je dirai seulement qu'ils ont été partout accueillis par un ricanement homérique : cela devait être.
On ne manqua pas de répéter à cette occasion le langage emprunté à Y United- Service et textuellement rappelé dans l'admirable travail de M. le chevalier de Tapià sur l'Angleterre' et dont voici quelques échantillons assez intéressants :
« La domination de la mer est celle du monde ! . . .
« Ne craignons pas de le proclamer, le sceptre du monde appartient à la Grande-Bretagne et lui appartiendra tant que sa puissance maritime sera sans conteste... Par son commerce, par le nomhrc de ses colonies, elle ne peut se tenir à la surface du globe qu'avec le pied marin...
« Notre patrie est une flotte dont le vaisseau amiral est à Londres et les autres bâtiments partout...
« La Grande-Bretagne, ainsi que ces madrépores flottants au sein de l'Océan, étend ça et là à l'infini ses navires, comme les antennes qui vont saisir leur proie, forte ou faible, lointaine ou proche, en tout temps, en tout lieu...
court-il naturellement dans l'Inde que nous viendrons en aide à nos alliés dans cette terrible affaire. On raconte à Calcutta (comme ailleurs sans nul doute) de nos Zouaves des traits de guerre que les troupiers anglais écoutent au milieu d'un silence religieux. Ils disent : « Ah! si les « Français étaient avec nous comme àSébastopol, il y aurait plaisir à « aller jusqu'à Delhi et plus loin encore s'il le fallait. Mais aller courir « 200 lieues de pays dans la saison des pluies et dans un climat qui nous « a déjà dévoré tant de monde, c'est triste. » Certainement, c'est triste; et ce langage prouve que non-seulement notre intervention serait nécessaire pour reconquérir l'Inde, mais que les Anglais à eux seuls sont impuissants. (V. Le Précurseur d'Anvers — lettre de Calcutta du 17 juillet, rapportée, en extrait, dans la Gazette de France du 5 septembre.)
1 Statistique morale et physique de la France comparée à celle de l'Angleterre. — Guillaumin et Ce éd. — Earis, 1845.
« Sur chaque grande mer, nous sommes parvenus à établir des espèces de corps-de-garde maritimes, au moyen desquels les navigations ÉTRANGÈRES SONT PLACEES SOUS LA POLICE BRITANNIQUE ! ! . . .
« Avec Jersey et Guernesey, nous pouvons braver, jusque dans le cœur de la France, ses bâtiments bretons et normands !
« A l'aide de Gibraltar, nous gardons les clefs de la Méditerranée I
« Malte est pour nous un blockaus nautique, d'où l'on peut s'élancer tout à coup et sur l'Asie et sur l'Afrique !
« Dans l'île Maurice, nous avons une sentinelle avancée qui surveille sans cesse la route des Indes • et, par la position de Ceylan, nous dominons tout à la fois le golfe de Bengale et les possessions hollandaises...
« Notre marine enfin, comme une ceinture flottante, environne le monde entier ! »
C'est dans la même Revue qu'on rencontre encore ces mots : « Que la France se pénètre bien de ceci : avec ses gros mots de philanthropie et de liberté, elle ne saurait nous empêcher d'incendier SES FLOTTES, SES PORTS, SES ARSENAUX ET DE SAISIR SES NAVIRES MARCHANDS ! ! ! »
Après les outrecuidances et les fanfaronnades qui ne sont que pitoyablement ridicules en 4 857, viennent les principes politiques d'action contre la France. On sait ce qu'a dit lord Chatam en plein parlement, et ce qu'après lui tous les historiens et publicistes de la Grande-Bretagne ont répété, jusqu'à Macaulay : « L'Angleterre serait perdue, si, un seul jour, elle était juste « envers la France !! »
Malgré l'abominable pensée renfermée dans ces dernières paroles, elles me plaisent par un côté ; elles prouvent que la fière Angleterre a toujours eu peur de nous et que, probablement, ses craintes sont loin d'avoir cessé... Nous l'avons vu notamment en 4853.
En rappelant le langage peu charitable de YUnited-Service, je n'entends, sous aucun rapport, raviver des haines. Je m'y sens d'autant moins porté que la France a la conscience de sa force et de sa prépondérance. Elle ne craint pas. non, non, elle
ne craint pas l'Angleterre; on le sait au-dela du détroit. La France n'a jamais tenu l'insolent langage de son alliée. La France est généreuse et digne ; et ce n'est pas sous le coup d'un revers qu'elle aurait la lâcheté d'insulter même une vieille ennemie. Cependant, il nous a paru curieux de rapporter des paroles authentiques, renfermant des pensées qui n'ont pas cessé d'entretenir l'orgueil des publicistes et des hommes d'État de la Grande-Bretagne. Tant pis pour leur vertige ! Cela dit, devons-nous intervenir?
Si cette question était soumise au suffrage universel, je suis convaincu, qu'a l'exception du Siècle, du Constitutionnel et des Débats, il y aurait unanimité pour un refus.
Eh bien! je vais étonner mes lecteurs, en disant que je suis pour l'intervention.... Oui, je veux que ceux que le maréchal Saint-Arnaud appelait à l'Aima, sous l'inspiration juste et enthousiaste de la victoire, les premiers soldats du monde, — et que le prince Mentchicoff , dans un langage un peu russe , traitait tout simplement de panthères, — je veux que nos intrépides et bouillants Zouaves, frères des Hyglanders qui les appelaient à leur secours à Inkermann, marchent avec l'Anglais sur Delhi, et rétablissent la paix sur ce continent désolé. Je veux que rien ne soit épargné par la France pour arrêter le sang qui coule, et proclamer à la face du monde les principes éternels qui font la grandeur et la prospérité des nations. Je veux que le souffle chrétien pénètre l'Orient, que les vraies lumières de la civilisation l'éclairé, et que ces immenses contrées, abruties par l'esclavage, soient rendues à leur autonomie pour former, dans la chaîne des peuples, l'anneau qui doit les unir à la grande fédération dont les éléments, sous l'influence de la France, s'élaborent au sein de l'humanité.
Je veux autre chose.... — Nous avons, en Orient, versé à flots notre sang et nos trésors. Nous avons payé notre gloire; et elle a coûté cher.... — L'Angleterre a, seule, retiré tout le profit de cette prodigieuse campagne.
Avant de sceller notre traité avec elle, nous avons un compte à régler, des pages à effacer, des stipulations a écrire.
Nous voulons qu'on jette au feu l' United- Service et tout ce qui lui ressemble : des amis qui se réconcilient après s'être écrit des lettres offensantes, les brûlent et c'est fini. Rien n'est plus noble qu'une telle conduite.
Il est juste, — et l'Angleterre le comprendra sans peine dans cet ordre d'idées, — que ses corps-de- garde disparaissent. Le Royaume-Uni ne peut plus, ne doit plus être notre geôlier : il ne le voudrait pas.
Nous voulons donc que Gilbraltar soit rendu a l'Espagne. La Grande-Bretagne ne peut pas décemment garder les clefs du lac français.
Nous voulons que Malte nous soit rendue. Ses monuments comme son histoire, tout y rappelle le nom français. Il n'y a d'anglais que l'usurpation
Nous voulons que la protection de la République des sept Iles Ioniennes soit enlevée à l'Angleterre, et que cette république, avec ses deux millions de revenus, et ses 50,000 hommes de milice, vive dans une parfaite indépendance, sous la protection de toutes les nations du continent : rien ne semble plus juste *.
Nous voulons, ah ! nous le voulons de toute l'énergie de notre âme, que l'Ile-de-France, — entendez-vous? I'Ile-de-Frange ! — conquête de l'intrépide Labourdonnais, nous soit rendue. Hélas ! à quel titre nous l'a-t-on enlevée ? Le traité de Godeheu lui-même (11 octobre 1754) ne nous la garantissait-il pas? Soyons amis ; mais ne nous volons pas
Nous ne voulons plus que, de Jersey, de Guernesey et d'Origny, vous puissiez jeter un coup-d'œil indiscret sur nos portes de l'Océan. x
Nous voulons que le Canada, si vaillamment défendu par Montcalm (1759), et qui nous appartenait au même titre que les colonies anglaises appartiennent à la Grande-Bretagne, nous soit rendu. Qui n'a pas lu les lettres émouvantes de ce jeune Barthe, Canadien d'origine française, où nous avons appris
1 L'Angleterre vient de suspendre le Parlement des Iles-Ioniennes pour deux ans. Quelle protection ! !.. .
combien sont encore vivants, au sein du haut comme du bas Canada, les souvenirs de la France ! Là tout est Français; toutes les aspirations sont vers la France. L'Anglais ne s'y est rien assimilé; il a été pour le Canada, comme pour l'Inde, l'image du supplice de Mézence....
Là ne se bornent point nos justes prétentions. Si nous voulons la destruction des corps-de- garde anciens, nous n'en accepterons jamais de nouveau.
Il faut donc que l'Angleterre rende (et sans retard, qu'elle nous passe le mot) la presqu'île de Périm dans la Mer rouge.
Il faut qu'elle restitue à la Chine l'île Formose, parce que nous voulons vivre en paix, et en frères, ne leur en déplaise, avec les Chinois, qui nous ont prouvé qu'ils en valaient bien d'autres.
Il faut que l'Angleterre n'apporte plus le moindre obstacle à la construction du canal de Suez, suspendue pendant plus de deux ans par le mauvais vouloir intéressé de lord Redcliffe, toujours sous le sentiment de la crainte qu'a l'Angleterre de voir ce canal servir de voie de transport à des flottes ennemies, ainsi que nous l'a dit Palmerston en août dernier. Eh! mon Dieu! qu'est-ce que cela signifie aujourd'hui ? Tout en réclamant de l'Angleterre, parce quelle est notre sincère alliée, son consentement, nous nous permettons de lui faire observer, qu'au besoin, on s'en passera; et l'Europe et la France en particulier1 ne retarderont pas plus longtemps l'exécution d'un travail qui doit avoir des résultats si féconds pour le monde entier.
Est-ce tout? — Pas encore! Ce qu'il y a de plus important nous reste encore à dire.
Si nous intervenons, ainsi que nous l'avons déjà fait pressentir, ce n'est certes pas pour aller réintroniser la barbarie, les extorsions, la spoliation, le brigandage civilisé et organisé que le 10 mai a détruits, mais pourfaire place au droitet à la justice. Ce
1 Les conseils généraux des départements de France de cette année ont été unanimes dans l'expression de leurs vœux sur la prompte exécution du magnifique projet de M. de Lesseps.
n'est pas pour faire rendre a l'Angleterre son empire, et moins encore pour le soumettre à notre joug. C'est pour ouvrir des voies sérieuses à la moralisation, a la civilisation de l'Inde, en établissant entre elle, l'Angleterre et tous les peuples du monde, des rapports intelligents et libres, où la concurrence fera la fortune des uns comme le bonheur des autres. Chandernagor et Pondichéry ne seront plus des parcs de parias ; Calcutta, Madras et Bombay ne seront plus d'écrasants monopoles. Tout à tous, pour notre profit et l'avantage de l'Inde.
Les forces réunies de France et d'Angleterre ne devront être ni un instrument de terreur, ni un moyen d'oppression. Elles ne devront servir qu'à faire aimer et respecter les deux peuples, alors les plus dignes de l'être dans l'Orient comme dans l'Occident.
De telles conditions paraîtront-elles ou dérisoires ou trop dures ? Nous répondrons : ce que la France demande est peu de chose pour elle, quelque important que cela soit. La France peut se passer de l'Inde et grandir sans elle. Les portes de l'Indo- Chine, fermées jusqu'à ce jour, viennent, par des accords récents, de s'ouvrir à notre commerce, qui y trouvera, et aux conditions les plus avantageuses, tout ce que l'on rencontre dans les colonies anglaises qui nous occupent1. Notre pavillon recevra dans la Birmanie non-seulement un accueil amical, mais encore, sous l'influence de notre illustre compatriote, le générai d'Orgoni2, une protection marquée. L'Indo Chine ouvre donc, pour notre commerce, une ère aussi nouvelle que féconde.
1 Voici les produits naturels de la Birmanie sur lesquels la spéculation peut se porter : fer, plomb, cuivre, arsenic, mercure, argent, or, platine, cristaux de roche, marbres et albâtres, rubis et saphirs dans les plus belles et les plus précieuses qualités ; — le teck et plusieurs autres bois utiles, le riz, le blé, le grain, les plantes et les graines oléagineuses de 10 ou 12 sortes; l'arbre gigantesque d'où suintent l'huile et les vernis aro • matiques ; la canne à sucre, le palmier à sucre, la gomme-laque , le cachou, l'indigo, la cochenille, le thé, le tabac, le safran, la rhubarbe et autres matières médicinales; le chanvre, le lin, le coton et la soie dans leurs plus belles variétés ; les peaux et les cornes de buffle; l'huile de pétrolle en une quantité infinie et des houilles très-variées.
2 Les Anglais, malgré . leurs efforts haineux, ne parviendront pas à le
Là ne s'arrêteront pas nos rapports. La Chine faisait avec l'Angleterre un commerce assez étendu, qu'elle a cessé pour ne le reprendre peut-être qu'après longtemps. Les mandarins sont profondément irrités des agressions sauvages dont Canton et la maison impériale ont été l'objet. L'énergie tout a fait remarquable que Yéhu a montrée, jusqu'à ce jour, dans la lutte, a prouvé aux Anglais que si les Chinois professent, par sentiment de nécessité politique, un grand amour pour la paix, ils savent résister comme des soldats Européens aux attaques les mieux combinées et les rendre impuissantes. — L'Angleterre, à raison de son inqualifiable conduite qui, du reste, a été la ce qu'elle est partout, est provisoirement éloignée du commerce de la Chine, qui cherchera d'autres issues. Nous n'avons fait aucun mal au Céleste-Empire. Malgré les persécutions de nos missionnaires, persécutions dont la cupidité des mandarins est l'une des principales causes, il n'y a point d'antipathie entre nous ; et nous avons lieu de croire que l'arrivée prochaine de notre escadre abaissera pour nous des obstacles temporaires que nous n'avons pas créés. — Le Japon, dont les ressources nous sont révélées par un voyageur moderne1, observateur distingué, nous est sympathique à tous égards. Le Japonais est le Français de l'Orient. Déjà les barrières qui nous fermaient l'entrée de ses ports se sont abaissées ; et là encore notre spéculation pourra trouver de nombreux aliments.
Nous pouvons donc, je le répète, nous passer des Indes et grandir.
L'Angleterre peut-elle en dire autant de son empire hindou? évidemment non. Aime-t-elle mieux le perdre entièrement que de consentir à des sacrifices ? ce ne peut pas être sa pensée. Si elle était certaine des conséquences de la révolution hindoue, elle accepterait une transaction. Mais cette certitude, elle ne l'aura jamais! Son opiniâtreté, son orgueil l'aveugleront tou-
décrier comme ils le firent si perfidement du grand et infortuné Dupleix.
Les temps sont changés Et la haine de l'Angleterre est le plus "beau
titre à notre reconnaissance.
1 Voyage au Japon, par M. Freyssinet. —Paris, 1855.
jours ; et nous sommes convaincu qu'elle ne cessera la lutte qu'à son dernier homme et à son dernier écu, en se ruinant deux fois, à moins que quelqu événement extraordinaire ne vienne impérieusement l'arrêter dans le cours de ses vengeances. — Nous ne voulons d'autre preuve du sentiment d'orgueilleux dépit de l'Angleterre que ce que nous venons de lire dans le Morning-Post : « 11 n'entre pas dans notre politique, « dit-il, de demander à des États étrangers qu'ils nous prêtent « assistance contre notre peuple. Nous devons être nos propres « alliés »
Que l'Angleterre soit sa propre alliée, très-bien. Qu'elle fasse un appel au patriotisme anglais, je le comprends encore. Mais qu'elle espère voir triompher son égoïsme, jamais ! Ce n'est pas seulement un espoir que nous en avons, mais la confiance fondée sur les données les mieux établies et les plus certaines. Il est d'ailleurs de l'intérêt bien compris de l'Europe, commede celui du monde entier, que l'Angleterre soit humiliée. Cette nécessité est si bien comprise de tous, qu'elle occupe au même degré et par le même besoin le fond de la pensée de tous les peuples. 11 y a quelque chose de plus qu'humain dans cet entraînement général, dans ces vœux universels, dans ces tressaillements de l'Europe à la vue des dangers de la Grande- Bretagne. Il y a la, reconnaissons-le, la main de Dieu ! Pour se faire attendre, la justice divine n'en porte pas moins de terribles coups...
Le peuple anglais a intérêt à l'affranchissement de l'Inde ; il n'y a qu'une caste, qu'un monopole, qu'une Compagnie avide et tyrannique qui ait un intérêt contraire. Pour le démontrer a tous, en quelques mots, nous citerons un homme qui fait autorité en cette matière, et que le régime colonial anglais a occupé bien des années avant la révolution dont nous parlons. Frédéric Bastiat, dans sa belle introduction de Cobden et la ligue1 ,
1 Fréd. Bastiat, Cobden et la ligue, ou l'agitation anglaise pour la liberté du commerce, introduction, page 25. — Paris, 1845, — Guillaumin et Ce, éditeurs.
dit : « Quant au peuple anglais, je veux dire la classe produc- « tivc, il ne gagne rien à la vaste extension de ses possessions « coloniales. En effet, si ce peuple est assez riche pour acheter « du sucre, du coton, du bois de construction, que lui importe « de demander ces choses à la Jamaïque, a l'Inde et au Canada, « ou bien au Brésil, aux États-Unis, à la Baltique? Il faut bien « que le travail manufacturier anglais paye le travail agricole « des Antilles comme il payerait le travail agricole des nations « du Nord. C'est donc une folie que de faire entrer dans le « calcul les prétendus débouchés ouverts à l'Angleterre par ses « colonies. Ces débouchés, elle les aurait, alors même que les « colonies seraient affranchies et par cela seul qu'elle y exécu- « terait des achats. Elle aurait de plus les débouchés étran- « gers, dont elle se prive en restreignant ses approvisionnements « à ses possessions, en leur en conférant le monopole. »
Cela est clair comme la lumière du jour. Ce qui lui donne un caractère plus éclatant encore, c'est ce qui s'est passé après la guerre de l'indépendance américaine. Lorsque les Etats-Unis, la France aidant, proclamèrent leur indépendance, les préjugés coloniaux étaient dans toute leur force ; et tout le monde sait que l'Angleterre crut son commerce ruiné. Elle le crut si bien qu'elle se ruinait d'avance, en frais de guerre, pour retenir ce vaste continent sous sa domination. Mais qu'est-il arrivé? En 1776, au commencement de la guerre de l'indépendance, les exportations anglaises à l'Amérique du Nord étaient de 1,300,000 livr. sterl. — en 1784, après que l'indépendance eut été reconnue, elles s'élevèrent à 3,600,000 liv. sterl; — et, aujourd'hui, elles montent à 12,400,000 liv. sterl., somme qui égale presque celle de toutes les exportations que fait l'Angleterre à ses quarante-cinq colonies, puisque celles-ci n'ont pas dépassé, en 1842, 13,200,000 liv. sterl. 1 !
Qui pourrait proclamer la vérité que nous exposons avec une évidence plus décisive que les chiffres officiels et vraiment écrasants que nous produisons? Oui, pour la troisième fois, il
1 V. Fréd. Bastiat, loc. cit., page xxvi.
est de l'intérêt de l'Angleterre d'être vaincue ; disons mieux, il lui importe encore davantage de ne pas soutenir une lutte qui, comme celle d'Amérique, sera ruineuse pour elle, et, peutêtre, sans compensation. Pourrait-elle résister k notre charitable conseil, eu nous repoussant par la preuve des grands avantages qu'elle en retire? Nous allons au-devant de ses justifications et, les comptes1 de l'année 1855-1856 sous les yeux, nous lui disons : Votre revenu brut est de 28,812,097 liv. sterl. vos charges, dans l'Inde même, sont de 19,855,609 liv. sterl., et, en Angleterre de 3,264,629. De sorte que la différence du revenu k la dépense constitue, a l'époque la plus rapprochée de nous (1855-1856), un déficit de 972,781 liv. sterl. k ajouter k la dette déjà considérable du gouvernement de l'Inde. Ce qui veut dire, pour qui sait comprendre, que la prospérité toujours croissante de l'Inde ajoute, chaque année, un déficit nouveau k la dette ancienne. Et c'est ce qu'on appelle l'apogée des progrès matériels de l'Inde! — Comment! vous commandez2 k 127,901 ,369 habitants: — vous occupez le plus riche comme le plus vaste territoire du monde; — l'Inde, par ses ressources, représente 20 fois l'importance de votre ancienne colonisation américaine ; — vous ne donnez rien k l'Inde, vous n'y fondez rien, n'établissez rien ; vous ne faites qu'y prendre..,; et, au lieu de bénéfices, vous n'avez que des pertes ou des déficits!! — Abandonnez de tels erreurs; proclamez l'affranchissement de l'Inde et non-seulement vous mériterez bien de l'humanité, mais encore vous décuplerez les richesses, non d'une caste et d'un monopole qui vous appauvrit, mais de la nation. Si l'Amérique indépendante vous donne, aujourd'hui, près de quinze fois plus que l'Amérique esclave, l'Inde libre surpassera, soyez-en sûrs, d'une manière fabuleuse, l'Inde opprimée et asservie.
1 Progrès matériel de l'Inde anglaise, Revue britannique, page 285-6, août 1857.
2 Ibid. — Pages 259 et 260. — L'Indoustan s'étend du 8e au 34e degré de latitude nord.
Réfléchissez, Anglais, il en est temps encore! Abaissez votre orgueil féodal ; ne consultez que la froide raison ; ouvrez les yeux sur le passé, il vous éclairera sur l'avenir ; et que votre témérité ne vous pousse pas jusqu'à Técueil sur lequel on lit ces mots du désespoir et de la ruine : Il est trop tard ! !
l'inde perdue, quel sera l'avenir politique et social de l'angleterre ?
Il n'y a point de pays, je le dis à notre honte, où, depuis un siècle l'Angleterre ait trouvé autant d'admirateurs que chez nous. Voltaire, qui insultait le grand Dupleix, était Anglais jusqu'à la moelle des os. Pouvait-il être autre chose, celui qui a sali dans la personne de Jeanne d'Arc, cette fille de France, la plus grande et la plus^sublime époque de notre histoire? Ne serait-ce pas, par hasard, pour plaire aux Anglais qu'il a ignoblement parodié la conduite de cette pucelle qui les a a jamais chassés de notre territoire?
Le Jeu de paume n'était-il pas aussi, en grande partie, Anglais ? Ne sait-on pas que Necker, dans son enthousiasme pourlesinstitutionsbritanniques, ne voulait pas, pour la France, d'autre constitution que celle d'Angleterre, qu'il suffisait, selon lui, de faire lire à notre tribune par un homme à la voix de Stentor?... Pitié!
On sait combien, de 1830 à 1848, le gouvernement de juillet et ses créatures ont sacrifié à l'anglomanie... Nous l'avons dit ailleurs.
Toutes les déceptions que nos intérêts comme notre politique ont rapportées de la Grande-Bretagne, dans le quart de siècle qui vient de s'écouler, auraient dû nous.dessiller les yeux. Si, comme nous le reconnaissons, nous avons fait quelques progrès dans la connaissance des ressorts de la politique anglaise, nous ne voyons, généralement, pas encore juste dans les affaires de cette puissante nation. Si nous la critiquons, nous descendons jusqu à l'injustice ; si nous la louons, nous allons jusqu'à la bassesse. La vérité ne peut exister ni dans l'un ni dans l'autre de ces excès, que nous nous efforcerons toujours d'éviter.
Ainsi Ledru-Rollin, en 1850, a publié, sous le titre de Décadence de l'Angleterre, un ouvrage plus volumineux que substantiel. La déclamation du tribun socialiste y tient la plus grande place. Ce qu'il dit des abus de l'aristocratie foncière, commerciale, politique, cléricale, universitaire et judiciaire a une teinte vraie; mais ce ne sera jamais, comme je l'ai écrit ailleurs1, par ces côtés, que l'Angleterre donnera des signes évidents de décadence. Et quoique cet auteur (ebap. v.) ait tracé quelques lignes émouvantes sur la politique extérieure de l'Angleterre, il n'a pas eu le juste sentiment de la force de l'Angleterre • il n'a pas vu, et surtout il n'a pas compris, les éléments qui la soutenaient et qui font produire à cette force toutes les perturbations qui désolent périodiquement l'Europe.
L'horizon de Ledru-Rollin a manqué d'étendue, et ce qu'il donne pour cause de décadence est tout simplement ce qui existe depuis des siècles sans compromettre sérieusement la sécurité de la Grande-Bretagne. Tous les abus intérieurs qu'il relève seraient-ils détruits, l'Angleterre n'en conserverait pas moins la force qui lui donne la domination, et fonde la prépondérance dont elle a joui jusqu'à ce jour. Nous ne chercherons aucune inspiration dans ce travail de dépit, plutôt que de conscience. C'est la vérité que nous cherchons, et non les manifestions d'une passion mal déguisée.
1 V. Lettres franquesà Napoléon III 9 page 211 et suiv. — Paris, 1853. — Chez Dentu, au Palais-Royal.
Nous avons cru, un moment, avoir rencontré ce que nous cherchions dans un ouvrage que le talent éminent de son auteur semblait recommander d'une manière toute spéciale à notre attention. Nous voulons parler de Y Avenir politique de V Angleterre, par M. de Montalembert *. Un tel titre semble renfermer, en effet, toutes les questions de l'avenir. Je tombe sur ces premières lignes : « ...Il faut reconnaître que la politique étran- « gère (de la Grande-Bretagne), digne de toute réprobation « quand on la juge, peut sembler moins coupable quand on la « compare. Que celui dont la patrie est sans reproche lui jette « la première pierre 2!...» — Quel début, pour un Français !
Je parcours les dix-sept chapitres qui composent le volume, sans rencontrer un mot de ce que je cherche. J'y trouve des éloges sans fin sur les institutions politiques et civiles de la Grande-Bretagne que, d'après l'auteur, la démocratie n'atteindra pas de longtemps.... Et, quand l'expression manque à sa poitrine épuisée, il se félicite de son courage. ... 11 en faut, en effet, pour tracer les lignes qu'on va lire et qui sont la conclusion du livre : « Il faut du courage pour rendre justice à l'Angleterre par le « temps qui court et pour rester fidèle a la vieille admiration « qu'elle a inspirée aux libéraux. Dans tout ce qui touche à ses « relations avec les nations étrangères, sa mobilité, son ingraft titude, ses enthousiasmes étranges, Vàpreté de son égo'isme, « Valus de sa propre force, son mépris odieux pour la faiblesse « à" autrui, son indifférence absolue pour la justice quand cette « justice ne lui offre pas d'intérêt à servir ou de force à res- « pecter, en voilà plus qu'il n'en faut pour armer contre elle « l'indignation des âmes honnêtes. Mais ce ne sont ni ses al- « liances, ni ses agressions que j'ai voulu examiner. Il n'y a là « rien à apprendre, rien à admirer 3. »
Il ne faut aucun courage, selon nous, pour dire des vérités comme celles que produit M. de Montalembert. Il est tout
' Paris, 1856. — Didier, lib. -éditeur.
2 Ibid. , page 11.
p' Ibid., page 268 et 269.
simple, malgré les progrès de la démocratie, de rappeler la vigueur de la caste féodale et son ascendant sur la gentry, de même que la robuste constitution de celle-ci. Quoique j'aime peu, non le peuple anglais qui en vaut un autre, mais le gouvernement tout féodal de la Grande-Bretagne, je suis le premier à reconnaître la vérité de la plupart des propositions soutenues par l'illustre académicien.
Mais ce que je ne comprends pas, c'est que M. de Montalembert, écrivant sur l'avenir politique de l'Angleterre, se contente de flétrir timidement l'àpreté de l'égoïsme, l'abus de la force, le mépris de la faiblesse d'autrui, l'indifférence pour la justice, etc., etc., et qu'il ne le fasse qu'avec un regret mal déguisé. — Ce que je ne comprends pas, c'est qu'avec lahaute vocation de publiciste et d'homme politique, ayant sous les yeux, comme sous la main, tous les ressorts de la politique anglaise, et connaissant mieux que qui que ce soit les résultats abominables qu'elle donne au monde entier, il scinde, avec une incroyable faiblesse, sa tâche d'homme politique, pour nous donner une opinion mutilée qui est comme une injure pour notre pays. — Ce que je ne comprends pas, c'est cette visite minutieuse faite dans cet antre féodal pour y admirer les armes meurtrières du tyran gorgé de nos dépouilles et se taire sur ses forfaits politiques qui épouvantent les nations !... Non, je ne le comprends pas, et je dis : le publiciste a manqué de courage!
Je demanderai a M. de Montalembert quelle dette il a payée à son pays, — sur la voie de quel progrès il l'a placé, — quel enseignement utile il lui a donné? Je lui demanderai ce qu'il a fait pour obtenir justice de l'égoïsme, de l'injustice, du mépris qu'il signale, et a quoi a abouti sa brillante phraséologie?... Je lui demanderai s'il accepte comme définitives toutes les infamies de la politique anglaise, et s'il consent à voir toujours l'Europe humiliée sous son joug... Sans doute, je comprends qu'en janvier 1856, époque de la publication de la brochure, il n'eût pas pu prévoir la révolution du 10 mai 1857, et en lirer les graves conséquences ; ce que je ne comprendrai jamais, et bien d'autres avec moi, c'est qu'une intelligence française r
traitant de l'avenir de l'Angleterre, à une époque où la prépondérance politique de cette nation est si fatale aux intérêts de l'Europe et de la France en particulier, ait tout accepté de sa part, — sauf quelques reproches abstraits, effacés par la comparaison évangélique du jet delà première pierre ; — non-seulement tout accepté , tout loué avec une déplorable exagération , mais posé l'exemple de l'Angleterre comme le nec plus ultra de la perfection des gouvernements humains!... Non, non ! M. de Montalembert n'a point écrit comme un Français, n'a point senti comme un Français, n'a point compris comme un homme dégagé de tout préjugé britannique. L'avenir de l'Angleterre est écrit par Wellington....
Combien j'estime davantage le langage de cet autre Anglais au meeting de Drury-Lane du 30 mars 1843, J.-W. Fox, relevant avec une rare énergie et une fière indépendance tous les abus du pouvoir public. 11 y a dans M. Fox, il faut le reconnaître, plus de français qu'ailleurs. Écoutons-le: «L'aristocratie, en « vertu de la possession du sol, règne sur la multitude comme « sur les majorités parlementaires. Elle commande au peuple « et à la législature. Elle possède l'armée, donne la marine à « ses enfants, s'empare de l'Église et domine la souveraine. « Notre Angleterre, grande, libre et glorieuse, est attelée à son « char. Nous ne pouvons nous enorgueillir du passé et du pré- « sent; nous ne saurions rien augurer de l'avenir , nous ne « pouvons nous rallier à ce drapeau qui, pendant des siècles, a « bravé le feu et l'ouragan ; nous ne pouvons exalter cet audacieux « esprit d' entreprise qui a promené nos voiles sur toutes les mers , « nous ne pouvons faire progresser notre littérature ni ré- « clamer pour notre patrie ce que Milton appelait le plus élevé « de ses privilèges : «Enseigner la vie aux nations. » Non! « toutes ces gloires n'appartiennent pas au peuple d'Angleterre, « elles sont l'apanage et comme les dépendances domaniales d'une « classe cupide \ ...» — Au moins, celui-là, tout Anglais qu'il
1 V. V Agitation anglaise, page 36. — Paris, 1845, Guillaumin, éditeur.
est, dit les choses comme elles sont, et avec un courage qui est une vérité.
Puisque M. de Montalembert a refusé de nous instruire de l'avenir politique de l'Angleterre, et que ce qu'il nous apprend nous laisse tout à désirer, puisque le courage lui a manqué pour le dire, cherchons ailleurs....
L'Inde, comme l'Amérique, devient indépendante, au moins nous le croyons. Que devient l'Angleterre?
Avant de répondre, rappelons exactement tous les termes de la question.
L'Angleterre dit : « L'empire de la mer est l'empire du « monde. Or, l'Angleterre a l'empire de la mer^ donc elle a « l'empire du monde. »
Les prémisses sont d'une vérité que je considère comme à peu près absolue. Si la majeure est vraie, la mineure ne me paraît pas avoir le même caractère; mais je veux le supposer et adopter la conclusion.
L'Angleterre a l'empire de la mer, non à cause de son parlement, de sa liberté de discussion, de sa presse libre, de son droit d'aînesse, de sa réforme parlementaire, de la modification de sa loi sur les céréales, de ses universités, de son aristocratie, etc., mais parce qu'elle a une marine militaire supérieure en nombre et en force à toutes les marines du monde réunies. — Elle possède une marine aussi imposante avec les moyens de l'entretenir parce qu'elle trouve dans les revenus de l'Inde, annuellement estimés 200,000,000 de livres sterlings *, des moyens plus que suffisants pour l'entretenir. — Retrancher l'Inde, c'est ret ancher la marine : car si l'Angleterre possède 45 colonies, quand on a retranché les colonies de l'Inde de ce chiffre, il ne reste rien de capable pour suffire à des dépenses aussi étendues que celles de la marine de la Grande- Bretagne.
Or, comme la marine représente toute la force de l'Angleterre, ôtez la marine, il reste le Royaume-Uni avec des colonies
1 V. Progrès matériels de l'Inde, p. 258-9. — Paris, 1857.
d'une certaine importance, mais non suffisantes à l'entretien du luxe de son despotisme maritime.
Dès ce moment, l'Angleterre rentre en elle-même, vit de sa vie propre; libreàelle de conserver ses institutions ou de les modifier, sans danger pour personne. L'Angleterre est encore respectable et puissante. La crainte de perdre ne l'agite plus, le désir d'envahir sans cesse ne la dévore plus • elle ne se crée plus des fantômes de terreur, et le sentiment de la justice commence à renaître en elle. Moins arrogante parce qu'elle serait estimée, mais non redoutée, on ne la verrait plus provoquer, bouleverser, jeter à tout propos l'insulte et l'outrage au front de l'Europe ; elle sen* tirait que, pour qu'on soit juste envers elle, il faudrait qu'elle le fût envers les autres.
Tel est le premier résultat obtenu par la perte de l'Inde comme colonie. Mais celui qui serait conquis par la déclaration d'indépendance serait plus qu'admirable. On a vu, en effet, ce qui a eu lieu pour l'Amérique en 1776 • combien de fois plus grands et plus magnifiques seraient les avantages obtenus non pour une compagnie privilégiée, mais par le peuple anglais tout entier. C'est la pensée la plus entière des partisans de la paix et de la liberté du commerce, dont Gobden est le chef; et jusqu'à présent il a été peu possible de les combattre. L'indépendance américaine et les résultats immenses qu'elle a produits et qui s'accroissent tous les jours, sont là pour imposer silence à tous les calculs intéressés au maintien des abus.
Mais la haute aristocratie d'Angleterre, définissant la valeur pécuniaire de l'Inde pour la Grande-Bretagne et rappelant toutes les situations engagées, dit : « L'Inde nous fait tous les ans une « remise de 4 millions sterling ainsi décomposés : 1 million « commercialement et 3 millions consistant en pensions, soldes « de retraite, soldes de services actifs, salaires d'employés ci- « vils, intérêts de dettes, revenus de propriétés et autres items, « — la somme totale étant exclusivement dépensée en Angle- « terre, tribut indirect payé par le vassal au souverain. A cette « somme viennent s'ajouter environ 3 millions, comprenant les « fortunes qui se liquident au profit des commerçants heureux,
« l'argent que les Anglais, établis provisoirement dans l'Inde « pour y faire fortune envoient soit à leurs familles, soit aux « capitalistes, leurs bailleurs de fonds, soit encore a des créan- « ciers... Cet argent figure plus ou moins direciement dans le « revenu des finances anglaises et paie l'income-tax. » (P. 258, loc. cit.)
Yoilà ce qui fait dire que l'Inde vaut la peine d'être reconquise et conservée. Avant de répondre, je crois devoir transcrire une autre considération financière mise en avant par l'économiste anglais, et qui accuse toute l'importance matérielle de la possession de l'Inde pour le Royaume-Uni. Il dit : « Sur « les 60,000 Anglais qui habitent l'Inde, neuf mille au moins « sortent d'une classe qui devient dangereuse, si l'on n'occupe « pas ses bras et son intelligence, — la classe entreprenante, « ambitieuse et besogneuse, — sinon indigente, — des frères « cadets et des cousins pauvres. » Puis il ajoute cette curieuse apostrophe : « Les utilitaires, qui trouvent que l'Inde coûte trop cher à l'Angleterre, sont-ils prêts à nourrir, à placer, à occuper environ 80,000 avocats, employés, soldats, petits industriels, boutiquiers, planteurs, ouvriers, qui reflueraient sur la mère patrie?... » (Ibid.*)
Les considérations que nous venons de relever sont d'une valeur toute secondaire et n'ont pas, pour la Grande-Bretagne, une véritable portée économique. Dans toutes les transformations, il y a des intérêts plus ou moins importants qui se trouvent déplacés, mais qui trouvent leur compensation dans les avantages conquis. Quelle perturbation, par exemple, n'a pas jetée, en France comme ailleurs, dans une foule d'industries, la création des chemins de fer? Les souffrances ont été grandes pour plusieurs d'entre elles, presque frappées de spoliation. Eh bien! elles se sont peu à peu, pour la plupart, relevées au sein de l'élément nouveau; et il est maintenant établi que les voies ferrées ont été la cause d'un développement de travail nouveau, supérieur à celui qui a été détruit.
Si les 4 millions de livres sterling dont parle l'économiste anglais ne tombent plus à titre de dividendes , ou pour autre
cause , entre les mains des actionnaires de la Compagnie, il y aura 100 millions et plus de livres sterling qui arriveront dans les caisses du peuple navigateur et du commerce général de la Grande-Bretagne. — Ce qu'on dit des 80,000 avocats, soldats, industriels , boutiquiers et cadets de famille , plus ou moins mauvais garnements , cela n'est pas sérieux. Le mouvement commercial décuplé donnera emploi a tout le monde, et les cadets eux-mêmes se moraliseront au sein d'une activité plus civilisatrice que les habitudes créées par le système détruit.
Ainsi se trouvera doublement changé l'avenir politique et social de l'Angleterre. Sous le rapport politique, elle ne rêvera plus des envahissements devenus impossibles. Elle vivra , non hors d'elle-même, mais en elle-même de sa vie active et puissante. Elle ne cessera pas de compter parmi les grandes nations. Elle aura conquis l'impuissance de nuire. Alors, en France , il n'y aura qu'une voix pour louer notre alliance avec l'Angleterre. Les villes de Londres et de Paris seront sœurs ; et l'Angleterre et la France suffiront au maintien de l'équilibre du monde. Il ji'y aura plus, à Constantinople ou ailleurs, un ambasseur anglais mettant au défi notre politique toujours grande, toujours généreuse, toujours penchée vers le droit et la justice. Nous oublierons nos arsenaux pillés , nos villes frontières démantelées, notre marine détruite, etc.; nous oublierons, faut-il le dire, jusqu'aux traités infâmes de 1815!...
Sous le rapport social , la Grande-Bretagne vivra d'une vie nouvelle : car le vent du droit commun soufflera chez elle. Il y a en effet, en Angleterre, comme le remarque judicieusement un illustre économiste 1 que j'ai déjà cité , « deux classes , deux peuples, deux intérêts, deux principes ; en un mot : aristocratie et démocratie. Si l'une veut l'inégalité, l'autre tend à l'égalité ; si l'une défend la restriction, l'autre réclame la liberté ; si l'une aspire à la conquête, au régime colonial, à la suprématie politique, à l'empire exclusif des mers, l'autre travaille à l'universel affranchissement, c'est-à-dire à répudier la conquête, à Iriser les liens
1 Frédéric Bastiat.
coloniaux, — à substituer dans les relations internationales, aux artificieuses combinaisons de la diplomatie , les libres et volontaires relations du commerce i.
Il y a donc, en Angleterre, une classe d'hommes pour laquelle nous ne pouvons avoir qu'estime et sympathie. Ce sont ces intelligences d'élite que nous rencontrons dans Cobden , Williams, Eward, Fox, Thomeley, Bowring , Gibson , Leader, Ricardo, Scholefield, Wallace, Brigth, Chrestie et mille autres, proclamant, avec le feu de l'apostolat, les principes que nous venons de rappeler. Oui , ils veulent que les biens coloniaux soient brisés et, avec eux, l'empire des mers..., et ils triompheront. Dans leur mémorable ligue de dix ans , ils ont fini par pousser Robert Peel a demander et a obtenir l'abrogation de la loi sur les céréales. Cette conquête sur les privilèges de l'aristocratie en présage d'autres. Il faut enfin que la justice règne et que 27 millions de citoyens ne soient point à la merci de quelques oligarques dont le temps est fini pour l'Angleterre comme pour le reste de l'Europe.
L'ère du droit commun s'est levée. Que l'Angleterre s'incline devant lui, ou le droit commun la tuera !
1 L' Agitation anqlaise, page 71. Paris, 1855. — Quelle différence de ce langage avec celui de M. de Montalembert !
CONJECTURES : QU' ARRIVERAIT-IL SI L'iNDE ETAIT RECONQUISE PAR L'ANGLETERRE?
Nous avons dit notre pensée tout entière sur l'avenir de l'Inde, que nous croyons à jamais perdue pour l'Angleterre. Cependant, sans avoir la prétention d'être un prophète, ne nous plaisons, ne fût-ce qu'à titre de conjecture, à supposer, un moment, le contraire.
Nous admettons donc que la force brutale a repris tout son empire et que le régime du sabre , tant préconisé par Wellington pour ces contrées, est absolu.
Le sang n'a pas seulement coulé dans la lutte, mais il continue de couler encore. Rajhas soumis, nabas vaincus, cipayes terrassés, apportez, les uns, vos trésors et vos têtes; les autres votre sang vil, qui n'est bon qu'à être répandu... Delhi est rasé! il n'en reste pas pierre sur pierre ; ses 140 mille habitants sont jetés, en expiation, dans les eaux de la Djemna, ou leurs cadavres jetés en pâture aux tigres et aux panthères... Le silence de la destruction , de la dévastation et de la mort règne partout. — La peste et la famine serviront de hideux cortège à toutes ces horreurs, que nous ne relevons pas à plai-
sir. Depuis trois mois, les feuilles anglaises ne nous annoncentelles pas , dans la langue la plus cynique , tous ces horribles excès en projet?... Et nous savons, par le passé, qu'ils sont cent fois capables de les exécuter!! — Voilà ces philanthropes , ces affranchisseurs de nègres ', les premiers libéraux du monde suivant M. de Montalembert et le journal des Débats !
Il n'y a plus de nation ; il n'y a plus qu'une poussière sociale, comme le dit M. le baron Raymond après M. Barchou de Penhoën 2. La terreur est à l'ordre du jour de Calcutta à Bombay, de l'Himalaya au cap Comorin...
Pour donner plus de force, pour procurer une énergie nouvelle au gouvernement, la charte de la Compagnie est détruite, ses privilèges et son autorité sont anéantis. Un vice-roi, je me trompe, un proconsul gouverne au nom de la reine. Son autorité est absolue. Il ne relève que de sa conscience ; pourvu que sa puissance ne soit point entamée , commît-il cent fois plus d'atrocités que Clive d'exécrable mémoire, tout sera pardonné, excusé, glorifié. Que le joug soit de fer ou de feu, on le pardonne, pourvu qu'il soit complet. Ce n'est point assez : la population toute entière sera désarmée, les contributions seront doublées ou cotées ad libitum. Donnons encore au proconsul, avec le privilège de battre monnaie, le droit de vie et de mort sur chaque Hindou... Il faut tout cela: caries ménagements réveilleraient toutes les audaces et replaceraient les destinées anglaises sur le penchant du même abîme. — A quoi cela aboutira-t--il ?
Auront-ils, pour maintenir cette terreur sanguinaire, une armée indigènes de Sikes et de Radjpoutes? Ou bien se suffiront-ils a eux-mêmes.
Si, comme le disait naguère le journal de lord Palmerston, le Morning-Post, « les Anglais doivent être leurs propres alliés ».
1 Pourquoi l'Angleterre philanthrope tolère-t-elle le travail esclave dans l'Inde?
2 Fondation de l'empire britannique dans les Indes, Introduction. — Paris, 1840.
et qu'ils fassent seuls, ils peuvent vaincre 34 heures, mais ils n'y tiendront pas. Ils s'y épuiseront, ils s'y ruineront, « leurs lè- « vres fussent-elles toujours serrées et un éclair sombre brillàt-il « toujours dans leurs yeux 1 .» Il est démontré et au delà que cinquante et même cent mille hommes ne suffiraient pas à garder cette poussière qu'un Aider- Ali, un Tippoo , un Nana- Saïb ou tout autre peut remuer de nouveau avec d'autant plus d'avantage que l'Inde, comme les empires voisins, possède presqu'au même degré que l'Europe la science militaire et les moyens nécessaires à son action. Que les Anglais se le disent bien, cette poussière hindoue est chaude • elle brûle et produit des embrasements.
Si l'Angleterre, à raison de l'insuffisance bien reconnue de ses propres moyens, revient à un partie de son ancien système, celui d'accroître ses forces militaires en faisant un appel à des Rajahs soumis, protégés et pensionnés, elle retombera dans un état pire que celui qui lui a été fait par la révolution du 10 mai. Elle créera un provisoire qui aura l'aspect de la soumission, de la tranquillité , de l'obéissance sans arrière-pensée ; et aussitôt que le moment propice s'offrira, on verra dans les résidences, miraculeusement sauvées jusqu'à ce jour, des excès bien autrement effroyables que ceux que la presse anglaise nous a signalés.
Croit-on , en effet , que quelqu'abrutie qu'on suppose une nation, celle-ci supporte indéfiniment toutes les iniquités que nous avons rapportées plus haut et qui sont une des nécessités de la conquête refaite? Non. Ou l'Anglais ne reconquerra pas ; ou, si des chances heureuses lui donnent une victoire difficile à supposer, il s'ensevelira dans son triomphe.
Au point où en sont les choses, pour conquérir d'une manière durable , il faut que l'Anglais nationalise l'Inde. Il faut qu'il y transporte des colons par millions. Il l'aurait pu à l'époque de la grande émigration de l'Irlande, pendant et après la dernière famine. Aujourd'hui il ne le peut plus. Il en aurait
1 Journal des Débats du 8 septembre.
es moyens, qu'il ne le ferait pas, et voici pourquoi. On sait qu'un article de la charte de la Compagnie des Indes défend i l'institution du colonat. L'Angleterre avait sur le cœur ses anciens colons d'Amérique ; leur insurrection et l'indépendance qui en a été la suite, malgré les avantages immenses qui en sont résultés pour la masse du peuple anglais, n'a pas satisfait la région féodale britannique, ni le petit peuple des cadets. De là l'anathême prononcé contre l'institution des colons ; de là, la règle de ne régner que par la force nécessaire pour assurer la récolte du coton; de la, cependant, la nécessité de s'agréger une force indigène bien rétribuée, bien soignée, et qui, malgré toutes les précautions du comfort, lui a éclaté dans les mains.
Ainsi donc, point de colons dans l'Inde! Aussi la prescription s'est-elle exécutée avec rigueur. Otez l'armée et le personnel de l'administration, il n'y a plus rien ; et, au moment de la crise,
l'Angleterre est restée seule avec ses revers. Elle peut bien
essayer de renouer avec les Sikes, d'influencer la nomination du roi de Cachemyr qu'il s'agit de désigner en remplacement de celui qui vient de mourir et qui aura, selon toutes les probabilités, un successeur ennemi des Anglais. Elle succombera donc encore par ces deux côtés.
S'il n'y a plus de Société, plus de Compagnie des Indes, qu'y aura-t-il donc? Si la Compagnie est condamnée par ses excès, et si elle a perdu l'Inde par sa faute et s'est rendue impossible, il faut que quelque chose la remplace. Nous avons déjà supposé que ce serait un proconsul. Mais une autorité militaire n'est pas un agent commercial. Le substitut de la reine aura assez affaire de maintenir l'ordre et la tranquillité aussi longtemps qu'il le pourra. Il aura nécessairement au-dessous et à côté de lui un comité, un conseil commercial agissant au nom de l'Etat, faisant le commerce pour lui. Ce comité ou conseil, s'il veut faire les affaires du commerce anglais, assurer sa prospérité, fera tout ce que faisait la Compagnie détruite et bien au-delà. Comment en
1 V. Revue britannique de 1825 et 1827.
serait-il autrement? On sait par des comptes-rendus officiels, par des documents authentiques qui ont circulé dans toutes les feuilles de l'Europe, que l'ancienne Compagnie, malgré saprospérité toujours croissante, est grevée de dettes considérables qui ne sont pas inférieures à 100 ou 150 millions. Elle se trouvait réduite à cet état malgré ses privilèges, ses exactions, ses extorsions, etc. Qu'arrivera-t-il, si tous ces moyens odieux sont mis de côté? Les rouages s'arrêteront purement et simplement, ce qu'on ne saurait admettre. Il faudra donc des privilèges plus grands, des concussions et des exactions qui dépasseront tout ce que nous savons. Et après? Un autre 10 mai nous l'apprendrait...
De quelque côté qu'on se tourne, on ne voit que les plus graves écueils. Entre ce que l'Angleterre veut et ce qu'elle ne veut pas, on rencontre dix causes de ruine au lieu d'une. Elle veut la conservation du patrimoine de ses cadets, — elle veut, par là, le maintien de tous les abus qui subsisteront tant qu'il y aura des cadets dans la question, — elle ne veut pas de colons,
— elle veut et ne veut pas des auxiliaires indigènes, — elle veut et ne veut pas de Compagnie, — elle veut et ne veut pas de privilèges, — elle ne cherche que des succès, et ne se prépare que des revers : voilà le fond des choses.
Àh ! quel plus magnifique rôle elle pourrait jouer si, rouvrant son oreille aux patriotiques conseils de Burke et de Shéridan,
— si, écoutant ces nobles voix deCobden et de Brigth auxquelles, depuis dix ans, se sont ralliées toutes les hautes et patriotiques intelligences de la Grande-Bretagne, elle déclarait libres les ports et les mers de l'Inde ! Elle verrait son commerce décupler en peu de temps, et son nom béni où il est exécré jusqu'à ce que ses revers la rendent digne de quelque pitié.
Mais nous sommes loin de rencontrer l'Angleterre dans de tels sentiments. Au lieu de liberté, d'humanité, nous la voyons ouvrir le grand-livre de sa fortune, et supputer son doit et son avoir. Son âme de métal compte par sous et deniers les frais de la Compagnie, et nous lisons dans l'agenda politique de ces marchands ce qui suit : « L'insurrection se soldera en partie par la
« suppression des pensions qui étaient jusqu'ici payées fidèle- « menl à l'ex-Mogol, à l'ex-roi d'Oude, au Nabab de Moorshe- « dabab, etc., etc., 16 laks de roupies au premier, 14 au se- « cond, 14 au troisième, font 44 laks ou 440,000 livres sterling « par an, ce qui correspond a un capital de 8,850,000 livres « sterling; il faut y ajouter six mois de solde pour les régisseurs « de cipayes révoltés, soit un million sterling de plus. — Le « seul revenu que la Compagnie des Indes retire, chaque année, « de l'opium suffirait enfin pour solder et au-delà les 50 millions « sterling des frais de la guerre (Prog. mat. de l'Inde, p. 259).»
Cela se résume ainsi : La guerre va nous coûter 1250 millions à peu près, que l'Inde payera de ses beaux écus j Topium seul avec lequel nous empoisonnons, en moyenne, par an, un million de Chinois ferait notre affaire ; — nous coupons les vivres à tous ces polissons (c'est le mot) de nababs et de rois fainéants en leur refusant tout subside, quoique nous dominions, en maîtres absolus, leurs États.... Et puis, ces bons enfants de cipayes qu'on a fait insurger malgré eux, ils nous reviennent tout de suite; ils seront repentants et nous lécheront les mains. A tout péché miséricorde ! Comme ils ont commis une légère infraction à la discipline militaire, nous ne les mettrons pas à la salle de police; mais, comme un bon Anglais sait tout arranger avec de l'argent, nous les priverons de six mois de solde, et tout ira bien.
C'est là la pensée tout entière du gouvernement anglais. Il croit sérieusement qu'il s'en tirera avec 1250 millions que l'Inde payera; — il croit que les rois et nababs dépossédés, chassés, accepteront en'silence un tel arrêt ; — il va plus loin, et il compte bien se refaire une armée indigène comme celle qu'il avait avant le 10 mai. Il croit enfin qu'une ère nouvelle de prospérité aussi solide sur ses bases qu'éternelle dans la durée., va succéder à de si incroyables illusions. . . . C'est tout simplement de la folie ;et nous lui disons avec le poëte:
Quos vult perdere Jupiter, dementat I . . .