CONCLUSION
Si l'insurrection indienne donne à l'Angleterre de graves préoccupations, que la visite d'Osborne ne semble pas tempérer, l'entrevue de Stuttgard paraît la préoccuper davantage. En effet, à toutes les époques, la Grande-Bretagne a eu les yeux sur la Russie. Le Blackwood' s-Magazine, répété par la Revue britannique de 18221; le baron Berchou de Penhoën2, qui a écrit dans un intérêt plus anglais que français; toutes les revues anglaises, tous les les ouvrages économiques du même continent, montrent du doigt la Russie. Dans ces derniers temps, les allusions sont montées jusqu'à l'accusation ; le Times n'a-t-il pas écrit, dans les premiers jours de septembre3 : «Enfin, on doit se rappeler « que si les nations du continent observent nos progrès, elles « sont aussi spécialement intéressées à notre perte. La Russie, « en particulier, a tout à gagner à notre ruine... » C'est donc
* Tome 10, page 299.
2 Histoire de la conquête et de la fondation de l'empire anglais dans l'Inde. — Paris, 1845.
3 Gazette de France du 5 septembre 1857.
aujourd'hui la Russie qui, dans les soucis de la Grande-Bretagne, a pris la place de Napoléon Ier. i
Notre respect pour les nationalités, notre amour ardent de la liberté pour tous nous ont porté a dire que nous n'aimions pas plus, pour l'Inde, un joug russe qu'anglais, quoique nous établissions une différence immense entre la civilisation russe et l'oppression britannique. Nous ne pourrions pas, en effet, sans porter atteinte a notre principe, éloigner les baïonnettes de la France et faire appel, sur le continent indien, à une invasion étrangère, toujours fatale au peuple qui la subit.
Mais une situation nouvelle est faite à la révolution de l'Inde. La dépêche officielle publiée le 14 septembre par les feuilles françaises, nous apprend qu'à Kallahore2 sept cents hommes désarmés ont été, à froid, passés par les armes!!! Sept cents hommes égorgés , assassinés par ordre d'un commandant anglais... horreur! cent fois horreur !!! Où sont le droit des gens, le droit de la guerre, la philanthropie proclamée par cette impudente nation? Où est cette générosité naturelle que nous portons tous au cœur, cette humanité qui a toujours un moment pour la pitié au sein du danger le plus brûlant?
Sept cents hommes égorgés !!! Les lâches !
Sept cents hommes froidement égorgés crient vengeance devant l'humanité tout entière3 !
N'est-ce pas dégrader le titre de soldat d'une grande nation, déshonorer son drapeau, salir son uniforme, mettre au ban des
1 On sait que le plan de Napoléon pour une expéditiou dans l'Inde par terre devait avoir lieu après une issue heureuse de la campagne de Russie. 35,000 Russes devaient descendre le Volga jusqu'à Astrakhan, s'embarquer ensuite pour aller occuper Astérabad jusqu'à l'arrivée de l'armée française. 35,000 français devaient descendre le Danube jusqu'à son embouchure, être transportés à Tangarog par des bâtiments russes, remonter par terre le cours du Don jusqu'à Piatisbianskaia, d'où à Tsaritoiu sur le Volga qu'ils devaient descendre jusqu'à Astrakan, et là s'embarquer pour aller rejoindre le corps russe à Astérabad. De ce dernier point, les deux corps réunis se portaient sur l'Indus, qui retrouvait un Alexandre ! (V. sir Robert Wilson, p. 363.)
2 V. le Messager du Midi du 15 septembre 4857.
3 C'est au sujet de la même dépêche officielle que le Standard s'écrie
nations sa propre nation, que de tremper ses mains dans le sang de celui qui ne se défend pas ? Quel est, je le demande, le peuple de l'Europe qui fusille ses prisonniers, qui les tue désarmés et à genoux? Si ce peuple existait, ne devrait-il pas être exterminé jusqu'à son dernier rejeton?
Eh bien ! ce peuple, cru impossible au dix-neuvième siècle, existe. Ses calculs sanguinaires sont faits ; son parti exécrable est pris ; tout ce que les hasards de la guerre, tout ce que les accidents les plus ordinaires de l'insurrection amèneront sous sa main sera abattu comme dans une boucherie !... Il sera fait table rase partout où l'Anglais dominera. 11 ne peut souflrir que des cadavres... Le vide et le silence des tombeaux proclameront, sur son passage, ses infâmes et sanglants triomphes... s'il en a !...
Oh ! que c'est bien là le marchand avec les terreurs de Bourse, le spéculateur à la passion échevelée du gain, l'homme aux âpres appétits, dont le cœur est au fond d'une caisse !... Sa rage s'attache et s'épuise sur tout ce qui lui cause un misérable déficit ; et, pour le combler, son insatiable avidité le pousserait au dernier des crimes — #
Il y a bientôt trente ans, un peuple fatigué d'une oppression plus que séculaire se révolta contre la tyrannie qui l'accablait, La résistance des oppresseurs fut longue et terrible. Cependant, dans les faits qui ont signalé la barbarie musulmane envers les Hellènes, il n'en est pas un qui puisse être comparé aux froids massacres de Kallahore. Et les Turcs sont loin de figurer sur la carte des peuples civilisés de l'Europe.
Un sentiment soudain de juste philanthropie pénétra tous les cœurs. Le sang cessa de couler , et, sous l'influence de la civilisation de l'Europe, la Grèce fut affranchie.
dans un langage hideusement sacrilège : « La sage mais terrible bouche- « rie de 800 hommes d'un coup par le 10e d'infanterie de S. M. doit « produire un grand effet sur les Indes. C'est clair et net, et cela n'a pas « besoin de commentaire. L'officier qui a ordonné cette exécution mérite « les actions de grâce de toute la nation... Voila l'homme fait potjk « reconquérir et gouverner les indes ! ! î » Quel cynisme dégoûtant! !...
Quel spectacle différent n'avons-nous pas sous les yeux! C'est un peuple vaincu d'hier, qui secoue un joug odieux, qui use de son droit légitime de résistance et qu'on tue au lieu de le punir, qu'on massacre froidement au lieu de le châtier. Non, non! même au milieu d'une insurrection flagrante, de tels moyens sont désavoués, flétris par toutes les nations dignes de ce titre. Si le sang doit forcément couler dans l'attaque comme dans la défense, il s'arrête la où il n'y a plus ni attaque, ni défense. Agir autrement c'est se placer au-dessous de la bête sauvage dont l'instinct cruel ne comprend sa sécurité que lorsqu'elle a épuisé le sang de son agresseur.
Par les excès sans nom qui viennent, à jamais, de déshonorer à Kallahore, comme sur tant d'autres points, le nom anglais, l'Europe chrétienne et civilisée ne peut pas ne pas intervenir. Le droit, la justice, la morale, l'humanité lui en font le plus sacré des devoirs.
On peut ne pas se mêler des affaires intérieures d'un peuple, lorsque les intérêts débattus ne mettent en péril aucune loi générale protectrice des sociétés. Mais là où l'homme, par sa conduite, se met au-dessous de la brute, — là où ses actes attestent une sauvagerie, une barbarie, une cruauté qui n'est même pas celle du désespoir, mais d'un calcul qui dépasse tout ce que l'abîme du cœur le plus pervers peut rêver, l'humanité est mise en cause, et c'est cette cause que l'humanité tout entière doit soutenir.
Au point où en sont les choses, les Hindous n'ont, certes, besoin de personne pour balayer, pour écraser leurs oppresseurs. C'est une affaire de temps. Quelqu'éclatant que puisse être, pour eux, le résultat de la lutte, la civilisation ne peut pas, ne doit pas souffrir de calamités qui épouvantent et qui seraient pour elle une honte éternelle.
Dans ces lugubres conjonctures et au point de vue humain, il ne s'agit plus d'élever une question mesquine, d'intérêt individuel. Ce n'est pas la France seule qui doit intervenir , c'est l'Europe et l'Asie tout entière, non pour donner a l'Inde des maîtres nouveaux et une couleur nouvelle à l'oppression, mais-
pour secourir et affranchir. Il ne s'agit plus de poser timidement les termes d'une entrevue politique, d'une intervention indirecte, d'étudier ses ménagements, de laisser supposer ce qu'on ne veut pas, pour cacher son désir. C'est au grand jour, c'est aufsoleil que cette, grande question doit être posée à la Chine, à la Birmanie, à la Perse, a la Russie, à l'Europe comme à l'Amérique. C'est la croisade la plus solennelle et la plus sainte. Que la Birmanie forme l'avant-garde avec ses valeureux bataillons ! Que la Perse, insultée naguère, presse à son tour ses légions ! D'Hérat a Candalsar, de Candalsar à Caboul, elle sera accueillie comme une libératrice. Que la Russie s'élance, avec ses redoutables phalanges, d'Astrakan à Astérabad pour ne faire qu'un avec son allié, et le Dieu des armées fera le reste avec son glaive de justice !
Qu'on ne crie point à l'oppression d'un seul par tous. Personne ne veut dépouiller l'Angleterre , elle s'est dépouillée elle-même en se plaçant hors du droit des nations. Dans so© égoïsme aussi étroit que cruel, elle n'a donné accès, dans son cœur, a aucun sentiment, à aucune pensée se rattachant au progrès universel et continu des sociétés. Hors de chez elle, elle est ultra-féodale, oppressive, barbare : elle en est au dixième siècle. Elle a cru, dans son aveuglement, qu'en proclamantavec arrogance, que «l'empire des mers était l'empire delà terre, » elle avait posé des limites au monde et qu'il n'y en avait point pour elle. Elle n'a pas vu, elle ne voit pas encore que, depuis un siècle,le sentiment universel se résume en une formule accablante pour elle. Cependant, a la nouvelle du 10 mai, elle a entendu l'immense éclat de joie qui a rempli le monde.... Quoi de plus révélateur que cette simultanéité accusatrice!
L'Angleterre n'a pas compris le grand travail de notre siècle, tout dirigé vers les intérêts moraux et matériels, cherchant à conquérir la sécurité qui est nécessaire à leur développement. Elle n'a pas compris que tout était prêt pour briser les obstacles créés par tous les privilèges et les monopoles, parce que les privilèges et les monopoles insultent la liberté et appauvrissent le plus grand nombre pour engraisser quelques élus. — Elle n'a
pas compris que l'humanité était solidaire, dans le devoir comme dans le droit, et que cette solidarité créait un double lien qui, quoique lent à se former, n'en arrivait pas moins à la force nécessaire pour imposer le droit et la justice. — Elle n'a pas vu que ce lien, désormais indissoluble, se présentait sous la formule solennelle de la fédération des peuples. Oui, place a la fédération des peuples !
L'Europe est mûre pour cet immense progrès qui doit , en conservant à chaque peuple son nom, ses lois, sa liberté, fermer le cratère des révolutions en muselant l'orgueilleuse Angleterre. Pourquoi? parce que la fédération est, en elle-même, la reconnaissance et la consécration du droit de chacun en même temps, comme nous le répétons, que c'est le lien qui unit solidairement, pour leur paix et leur bonheur , tous les peuples entr'eux.
Pourquoi s'agiterait-on désormais? Il n'y en aura plus de cause. Il n'y aura plus d'oppression ; l'oppresseur aura disparu.
Il n'y aura plus d'arbitraire étranger ; chacun vivra dans son aujpnomie. Il n'y aura plus d'esprit de conquête ; la conquête n'accroîtrait pas la puissance , puisque la fédération est la destruction des puissances individuelles , pour n'en former qu'une qui commande a tout et ne commande à personne.
Par la fédération, le travail, un des grands côtés du problème humain, il faut le dire ici, sera jugé.
Si l'homme est né pour le travail et si le travail libre et les transactions libres sont la source de la prospérité des peuples , comment supporter plus longtemps une nation qui ne veut de marins que pour elle , de commerce que pour elle , d'industrie que pour elle, de liberté que pour elle, de débouchés que pour elle, de tranquillité que pour elle , de grandeur que pour elle , qui voudrait , en un mot , tout absorber en Europe et dans l'univers!...
Il est temps que le travail humain se développe dans ses véritables conditions. Il est temps que les frais énormes des luttes armées, comme ceux des moyens matériels qui les préparent, diminuent, afin que le travail de l'homme profite à l'homme et ne serve plus à satisfaire des convoitises de castes ou tout autre
orgueil coupable. Les jeux homicides n'ont-ils donc pas fait leur temps ?
Ah ! si tout ce que certains génies inquiets jettent ainsi au vent était employé à faire des routes, des canaux de transfert ou d'irrigation , à venir au secours de l'agriculture et du commerce, quel aspect ne présenterait pas le continent !
Ces conquêtes s'approchent; c'est sous le pacifique drapeau de la fédération qu'elles doivent s'accomplir.
Oui, fédération ! c'est le mot du moment, la formule du siècle ; il répond à nos besoins, comme autrefois : Communes ! répondait aux nécessités du tiers-état naissant et luttant contre toutes les oppressions de la féodalité. Fédération ! c'est l'aspiration universelle, parce que c'est la liberté dans tous ses développements nécessaires, c'est l'égalité dans l'activité, c'est la paix, mère de la fraternité qu'on cherche où elle n'est pas et que notre époque doit produire.
La fédération proclamée, l'Europe change de face , parce que le droit des nations sera debout. Plus de révolutions , plus de guerres , plus d'impôts onéreux ; l'espérance dans toutes les âmes comme la liberté dans toutes les actions.
Fédération , c'est le mot nécessaire de notre époque comme naguère réforme, suffrage universel !
La fédération est aux nations ce que l'appel au peuple a été dans nos dernières crises : le salut de tous, * L'Angleterre, redisons-le, ne sera ni dépouillée, ne sera ni subjuguée, ni asservie ; elle sera simplement réduite à ne plus nuire. Il lui restera encore une assez belle , trop belle part. En vivant chez elle et en elle, elle gardera son rang de grande nation. Elle ne révolutionnera plus ; le coton ne lui tournera plus la tète • elle grandira en moralité, ce qui sera infiniment plus précieux pour elle et pour l'humanité.
Au milieu de tout ceci , nous ne voyons a l'Angleterre qu'un grave souci • c'est celui de savoir le parti qu'elle prendra vis-àvis de ces 10,000 cadets qu'elle appelle ses mauvais garnements et dont llnde la débarrasse en faisant presque toujours leur fortune. — 11 n'y a qu'un mot à dire : c'est le plus grand bien,
à notre point de vue , pour l'avenir de l'Angleterre que ces dix mille sujets déshérités , plein de sève et de vigueur. En eux est le germe de la révolution sociale déjà si avancée dans les idées et dont cette énergique phalange hâtera l'éclosion. Place aux cadets ! c'est le droit commun qui l'exige; et, nous l'avons déjà dit, le droit commun tuera la Vieille- Angleterre. Je me trompe ; il sera le signal de sa régénération.