‹ L'Inde, l'Angleterre et la FranceChapitre 7 sur 11 · TRANSITION. INTERETS ENGAGES. COMPENSATIONS · texte numérisé non relu

TRANSITION. INTERETS ENGAGES. COMPENSATIONS

La situation faite par la révolution de l'Inde portera, quoi qu'il arrive, l'atteinte la plus grave aux intérêts matériels de la Grande-Bretagne.

Dans le cas probable d'une expulsion de l'Inde, les frais de la résistance, les capitaux industriels perdus, les fonds immobilisés qui, à eux seuls, ne sont pas inférieurs à cinq cent vingtcinq millions de francs, ainsi que nous l'avons vu à l'occasion du bill d'émancipation, ajouteront, sans doute, un grave déficit aux finances de l'Angleterre et accroîtront sa dette publique d'un chiffre énorme en pure perte. Y eût-il une re-conquête de la part de la Grande-Bretagne, celle-ci se ressentirait pendant longues années des conséquences de sa victoire. Elle n'aurait pas, pour se refaire de ses avances et de ses sacrifices, comme en 1815, une marine française a prendre, 1,500 millions à partager, etc., etc. L'Inde n'a rien de tout cela; c'est un pays écumé, pressuré, épuisé, qui n'a que son agriculture, que tant de bouleversemcns sont loin de maintenir prospère.

S'il y a des pertes actuelles, s'il y en a de plus graves a redouter, pour qui seront-elles? Yoila la question.

Comme le disait l'illustre directeur de la Gazette de France, les 5 et 6 août dernier, il y a une solidarité entre les intérêts des peuples. Lorsqu'une perturbation se manifeste chez l'un, il est difficile que les autres ne s'en ressentent pas dans une certaine mesure. On comprend, en effet, les rapports nécessaires d'une nation avec une autre nation; mais il ne faut pas s'exagérer les conséquences de cette position. La solidarité dont on parle, jugée non au point de vue légal, mais de l'économie politique et publique, n'a pas partout les mêmes résultats. Il est évident que si l'émancipation de l'Inde avait eu pour conséquence d'admettre tous les peuples a faire, avec elle, un commerce en tout égal à celui de l'Angleterre, la solidarité (puisqu'il faut employer le mot) aurait eu des conséquences proportionnelles à l'étendue des rapports établis avec ce pays librement ouvert à toutes les transactions. Mais il n'en a jamais été ainsi. La France pas plus que toute autre nation n'a accès dans les colonies de l'Inde autrement que pour acheter, non des indigènes, mais de la Compagnie, ce qu'il lui plaît de vendre et aux conditions qu'elle fait. L'Angleterre est la régulatrice des prix pour toutes les matières premières qu'on ne peut prendre que chez elle. Elle ne subit le prix commun que lorsqu'une concurrence forcée le lui impose; pour ses cotons, par exemple, qui trouvent dans les produits similaires de l'Amérique une imposante lutte.

Si la France importe en Angleterre ou exporte des ports de la même nation, c'est à des conditions toujours avantageuses pour le Royaume-Uni.

Reconnaissons que les rapports établis, s'ils venaient brusquement à cesser, causeraient certains troubles; mais jamais ces troubles n'atteindraient les proportions d'une crise, et à plus forte raison, d'une catastrophe. S agira-t-il de matières premières, par exemple? Ce que l'Angleterre ne nous donnera pas, nous le trouverons facilement ailleurs. Le coton, l'indigo, les matières textiles et autres, viennent ailleurs que dans les colonies de l'Inde, et nous les acquerrerons sans accroissement de prix. N'avons-nous pas d'ailleurs les ports de la Birmanie qui nous sont ouverts, et n'y trouve-t-on pas, à d'incomparable-

ment meilleures conditions qu'à Bombay, Madras et Calcutta, tout ce que notre industrie peut désirer? N'avons-nous pas la Chine et le Japon prêts à échanger avec nous?... Nos importations ne sont donc en rien menacées. N'eussions-nous ni la Birmanie, ni la Chine, ni le Japon, les deux Amériques ne nous laisseraient pas souffrir un seul instant.

S'agira-t-il d'exportations? Ce n'est pas nous qui travaillons pour l'Inde britannique. Nous n'y vendons pas pour 50 centimes de coton ouvré. Nos matières d'exportation arrivent généralement en Angleterre et non ailleurs. Pour s'en assurer, il n'y a qu'à jeter les yeux sur le tableau général du commerce de la France avec les puissances étrangères ; on y verra que nos exportations, depuis le 1er article jusqu'au 56e, ne se rapportent qu'à des objets consommés en Angleterre, depuis les tissus de soie, de laine et de coton, les céréales et les eaux- de-vie, jusqu'à l'essence de térébenthine. — Nous n'avons donc pas à perdre dans nos exportations à l'endroit du bénéfice indo-britannique.

Tout ce qui peut passagèrement nous toucher, c'est que Pondichéry, Karical, Yanaon, Chandernagor et Mahé restent plus ou moins dans l'inaction. Là n'est pas la fortune de la France. On sait que notre domination se réduit à commander à 1 80 mille âmes, à côté des Anglais qui en pressurent 200 millions! Quelque regrettable que soit l'interruption d'affaires que nous en éprouvons, nous ne pouvons pas dire qu'il s'y attache des malheurs difficiles à réparer : c'est le contraire qu'il faut enregistrer ici.

Les capitaux engagés par le commerce français, la solidarité dont on parle n'ont pas une portée profonde. Si des faillites, si des banqueroutes éclatent inévitablement à la suite de l'insurrection de l'Inde et en grand nombre, c'est sur les bords non de la Seine ou du Rhône qu'en retentira l'effroyable écho, mais de la Clyde et de la Tamise : cela est évident.

Nous n'avons donc pas compris M. de Grantpré1 lorsqu'il a jeté l'alarme au sein du commerce français et qu'il a dit, sans

1 V. le Constitutionnel du 22 septembre 1857.

l'expliquer suffisamment, que 2,500 navires, faisant le commerce de l'Inde, sont réduits à l'inaction... Que tous les peuples du monde vont chercher, là, les matières premières nécessaires à leurs industries... — Les 2,500 navires, jaugeant 1,400 mille tonnes, sont anglais ; et nous avons assez peu de charité pour dire que cela ne nous fait pas verser des pleurs... — -Quant aux matières premières, il est profondément inexact de dire que l'Inde est leur unique source. Pour affirmer le contraire, nous n'avons qu'à renvoyer au document publié dont nous parlons plus haut et dont l'authenticité ne sera révoquée en doute par personne.

Il faut donc nous résoudre à voir dans M. de Grantpré un admirateur de plus 1 de la Grande-Bretagne. Nous en avions compté 4 ; ils seront 5 : c'est un progrès. — Eh ! qu'importe à la France que l'Inde soit pour l'Angleterre une soupape de sûreté, une vaste arène ouverte à l'énergie de ses enfants déshérités? M. de Grantpré croit-il donc, que la France, elle aussi, n'a pas besoin de cette soupape et de cette arène? N'y a-t-il donc pas aussi, chez nous, des déshérités? Pourquoi l'Angleterre aurait-elle, sur nous, un droit d'aînesse, un privilège que sa prépondérance seule maintient ? Pourquoi continuerait-elle à écraser notre commerce maritime ? Pourquoi serait-elle maintenue dans des conditions de suprématie qui l'ont rendue, jusqu'à ce jour, si insolente envers toutes les nations, si offensive, si injuste envers tout ce qui lui porte ombrage?

Non, non ! dirons-nous à ce publiciste comme à tous ceux qui partagent son sentiment : si votre cœur est français, votre intelligence ne l'est pas. Vous avez une admiration d'habitude

i C'est M. de Grantpré qui nous apprend :

1° Que le revenu brut des Indes est de . . . 720,302,125. fr.

2° net ... 663,683,675

3° Que les charges s'élèvent à 578,004,950

4° Que le déficit de 1856 a été de 24,316,525

5° Que la dette de la Compagnie s'élève à . . 1,552,359,375

dont l'intérêt est de 73,114,325

Nous avions lu tout cela dans le dernier numéro de la Revue britannique.

qu'un peu plus de réflexion fera tomber. Jetez les regards sur votre pays et demandez-vous s'il est à son rang de prospérité matérielie, s'il a sa juste part dans les richesses du globe. Voyez le commerce de la France, comme il souffre ! Voyez son agriculture ' que d'encouragements et de secours n'attend-elle pas! Voyez sa dette hypothécaire de 12 milliards; comme elle est écrasante !!... Voyez bien d'autres choses et vous vous demanderez s'il y a d'autres sources de prospérité , d'autres causes de soulagement à nos souffrances que notre élan extérieur arrêté en 1754 par le traité Godeheu et presqu'anéantï en 1815!.. Vous jetterez les yeux sur le tableau que nous a fait de la Grande-Bretagne un brillant économiste moderne et vous nous direz si ce n'est pas à l'immense développement de son commerce extérieur que l'Angleterre doit l'abondance et une grande supériorité de la plupart des produits de son sol. Vous verrez ensuite si notre infériorité et notre décadence n'ont pas pour cause première l'anéantissement de nos débouchés extérieurs , œuvre de la jalouse Angleterre!... Quand vous serez éclairé autant qu'il faut l'être pour répondre sans passion à des intérêts de cette gravité, vous verrez que vous ne direz plus : « L'Inde ne retombera pas aux mains barbares de ses anciens » maîtres... l'Angleterre reprendra son ascendant... Tous les » peuples verront, avec joie, l'Angleterre répandre la prospé- » rité... etc. », parce que ces paroles renferment non-seulement des erreurs capitales sur le passé de l'Inde, mais encore des énormités sur l'attitude de l'Angleterre envers les autres nations. L'Inde a été grande et forte sous les Timourides. Aider-Ali, Tippoo-Saïb lui ont rendu une partie de son éclat. Qui vous a dit que dans les rangs de l'insunection il n'y a pas un Akbar ou un Aurung-Zeb? — Quant à la joie des peuples, M. de Grantpré nous permettra de la mettre en quarantaine...

Revenons a notre sujet : les intérêts engagés par la France n'ont rien de gravement compromis. Ce ne sera , pour notre commerce, qu'une pesanteur et non une ruine. — Le peuple qui a vu la spoliation du clergé, la confiscation des biens des riches, la terreur, 25 ans de guerres et d'épuisement, et qui, le len-

demain de la paix, est redevenu l'un des premiers de l'Europe, — celui-là s'arrêtera-t-il un moment devant Mahé ou Karikal?..

À côté de ces souffrances passagères , que de compensations magnifiques nous écherront en partage ! Nous en connaissons déjà de grandes ; mais n'y en eût-il qu'une seule, l'abaissement de l'Angleterre, elle comblerait, et au-delà, tous nos patriotiques désirs.

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