‹ L'Inde pittoresque. Calcutta. TexteChapitre 10 sur 136 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

et aussi désagréables qu’assourdissants pour l’oreille. Comme nous éprouvions une extrême difficulté à gravir les montagnes, nous avions beaucoup de peine à faire plus d’un demi-mille par heure. Aussi nous cheminions en silence, avec tous les signes de la fatigue, sans qu’un sourire vînt dérider nos fronts soucieux et abattus. Au reste, cette imperturbable gravité est commune à tous ceux qui entreprennent un voyage dans les montagnes , et bien qu’assez étonnante, elle prend sa source naturelle dans le contraste des impressions qui nous affectent à l’aspect des précipices escarpés , ou à la vue des plaines unies et tranquilles.

En continuant notre route vers Serinagour, nous traversâmes plusieurs villages assez bien bâtis, quoique composés de groupes de maisons jetées çà et là sans ordre et sans plan.-Ces habitations ne laissent pas, toutefois, d’être commodes. Ainsi cpi’on le voit en Savoie , et , j’imagine , dans tous les pays de montag)îes , l’une de leurs parois est formée par le flanc même du rocher contre lequel le toit est appuyé. On entre dans ces maisons par une porte assez basse pour que les habitants ne puissent la franchir qu’en rampant. C’est tout au plus même si un enfant de trois ans pouri’ait le faire sans se baisser.

Le reste de notre chemin parcourait des monts escarpés, dont les flancs chenus avaient été dépouillés de leur végétation par un de ces embrasements spontanés dont j’ai parlé plus haut, et qui sont si fréquents dans ces régions. A mesure que nous gravissions,

TABLEAUX DE L’INDE

nous rencontrions des souches d’arbres calcinées , dont l’aspect était loin de réjouir la vue. Dans la partie supérieure de la montagne le jongle était intact.

Après avoir suivi quelque temps un sentier légèrement tortueux entre deux collines, nous entrâmes dans un bois touffu et naturellement impénétrable au jour. Une espèce de crépuscule semblait y régner de toute éternité, tant il était impossible aux rayons du soleil de percer ses masses épaisses et ténébreuses. Sans pouvoir distinguer des yeux aucun objet à une certaine distance , nous entendions distinctement le bruit de la cataracte, interrompu de temps en temps par le caprice du vent, mais qui revenait toujours plus intense frapper notre oreille.

Nous commençâmes alors à descendre par une pente rapide et hérissée d’obstacles : elle nous conduisit au fond d’une vallée, autour de laquelle s’élevaient des pics à perte de vue , et dont la cime semblait réellement prête à fendre le ciel. Là, sur la croupe écorchée et nue des précipices , des pins noircis ou fendus par la foudre faisaient entendre le craquement de leurs troncs balancés par la brise, et produisaient de loin en loin une succession de lourds et profonds gémissements, qu’un esprit mélancolique aurait pu prendre pour les lamentations lugubres des êtres de l’autre monde. Du fond de cette obscure vallée, en levant les yeux en l’air, nous apercevions les étoiles brillantes comme les paillettes d’un manteau. Le ciel nous paraissait d’une teinte uniforme du pourpre le

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