CHAPITRE XVL
corde garnie de crochets. Puis il leva tranquillement les mains, les frappa l’une contre l’autre dans une attitude de dévotion, et resta quelques moments recueilli. Puis tout à coup levant la tête , il déclara qu’il était prêt à subir la pénitence qui devait effacer sa récente souillure. A l’instant où il fit entendre ces mots de résignation , une acclamation générale partit du milieu de la foule environnante. Le brahmine de service saisit les crochets, et avec une adresse qui faisait bien voir qu’il n’était pas novice dans ce ministère , il les enfonça de chaque côté dans le muscle dorsal , immédiatement au-dessous de l’épaule. Cette opération se fit avec une telle prestesse, qu’à peine une goutte de sang s’échappa de la blessure. Quant au patient , pas un muscle de sa physionomie ne bougea. Tous ses traits paraissaient roides et immobiles par la ferme résolution de supporter la souffrance. Son visage avait ainsi une expression de fermeté stoïque , et qui touchait au sublime. On ne voyait pas même un léger tremblement à ses lèvres ; et quand les crochets eurent pénétré dans la chair, il ne fit pas d’autre mouvement que de lever au ciel ses yeux animés d’un éclat extraordinaire. En un mot, son sang-froid était à la fois pénible et curieux à contempler.
A un nouveau signal du prêtre, il quitta sa position, se tint debout, la tête droite, et attendit avec calme la dernière épreuve de son horrible pénitence. Après une pause de quelques instants, plusieurs Indiens à moitié frénétiques, qui s’étaient placés sous l’autre extrémité de la traverse, tirèrent la corde, en-
TABLEAUX DE L’INDE
levèrent le patient en l’air, et se mirent à le faire tourner avec une effroyable rapidité. Ils couraient de toute leur vitesse, décrivant un cercle autour de la potence, et poussant des cris et des hurlements que rendait encore plus confus le bruit assourdissant des tanitcnns^ des tobries ^ des kurtaids , et d’autres instruments en usage parmi les dévots indiens , et dont l’accompagnement est indispensable dans des occasions comme celle-ci.
Le tournoiement rapide auquel le malheureux était condamné empêchait qu’on ne pût voir la mine qu’il faisait pendant cette barbare exécution. Cependant, comme les bourreaux eurent bientôt épuisé leurs forces dans ce rude exercice , ils prirent deux ou trois instants de repos, pendant lesquels on n’aperçut chez leur victime aucun signe de souffrance. Un seul cri jeté eût détruit à l’instant tout l’effet de sa pénitence. Il est vrai qu’il eût été difficile de l’entendre au milieu du bruit dont je viens de parler. Mais les brahmines présents ont l’ouïe si fine, à ce qu’on prétend, que le plus faible gémissement ne manque pas de parvenir à leurs oreilles.
Cette affreuse cérémonie dura vingt minutes, après quoi l’on descendit le patient; on le débarrassa des crochets, et il parut vraiment avoir très-peu souffert. Il se retira d’un pas ferme au milieu des acclamations de la foule, entouré de ses amis, qui le félicitaient vivement d’avoir reconquis son rang dans sa caste.
De déplorables accidenis sont quelquefois la suite de semblables opérations. Si, par exemple, la corde