CHAPITRE XVI
vient à casser, l’individu quelle soutient est lancé avec une telle violence par la secousse, qu’il expire ordinairement sur le coup. Quand cela arrive, on impute l’accident à l’énormité de ses péchés, et on le jette à l’instant sur un bûcher, sans le plaindre ni le regretter. Quelqu’un qui avait assisté à un churrack-poiija , m’a raconté que les muscles du patient, qui était d’une taille fort replète, ayant fléchi sous son poids , on fut obligé de le descendre, et le malheureux se trouva tellement mutilé, qu’il mourut à l’instant oh on lui ôta les crochets.
Un usage aussi barbare ne serait toléré assurément dans aucun pays civilisé. Mais dans l’Inde, la coutume est la loi suprême, et elle est aveuglément observée.
« L’usage immémorial , » dit le législateur Menou , « est la loi par excellence , sanctionnée dans l’écriture « sacrée et dans les codes des législateurs divins. Que «tout homme appartenant aux trois classes princi- « pales, qui révère, comme il le doit, la suprême in- « telligence incarnée en lui , observe donc avec zèle « et fidélité l’usage immémorial. »
En débarquant à Bénarès, nous passâmes sur un pont en ruine, jeté sur le Bernar, l’une des rivières d’où la ville a pris son nom actuel, et nous dressâmes nos tentes près de la pagode, située le long de son cours délicieux. Prise de cet endroit, et en regardant le Gange, la vue de Bénarès réalise parfaitement l’idée qu’en donne le grand Aboul-Fazil dans son intéressante description. « Baranassey, dit cet homme re- « marquable , dans le troisième volume de son histoire,
TABLEAUX DE L’INDE
« la même ville qu’on appelle vulgairement Bënarès, « est vaste et située entre deux rivières , la Bernar et « l’Assey. Dans les anciens livres elle est appelée Kassey « la splendide. Elle a la forme d’un arc , dont le Gange « représente la corde. »
La gravure ci-jointe, qui représente Bénarès vue des bords de la Bernar, près de la pagode, confirme la justesse de cette indication.
Cet édifice n’a rien, au reste, qui mérite d’attirer l’attention des voyageurs, excepté sa position pittoresque. Il est bien inférieur à une infinité de temples semblables de l’Indostan. Cependant c’est un bâtiment qui n’est pas sans intérêt, et autour duquel règne un certain air de simplicité antique qui rachète l’absence des chefsd’œuvre d’art dont il est dépourvu. Nous avions campé si près de ce temple, que nous fûmes fort incommodés par la foule des dévots qui s’y rendaient à grand bruit dès la pointe du jour, et qui troublaient désagréablement notre repos. De plus , l’endroit étant exposé en plein aux rayons du soleil , nous ne trouvâmes bientôt rien de mieux à faire que de transférer notre quartier général dans un lieu plus commode , si ce n’était plus agréable. Nous repliâmes donc nos tentes, et, traversant la rivière, nous allâmes les dresser vis-àvis de la mosquée d’Aurengzeb, dont j’ai donné une description détaillée dans la première partie de cet ouvrage.
C’est dans les environs de cette cité populeuse que notre civilisation a remporté l’une de ses plus utiles victoires sur l’une des plus barbares superstitions qui