CHAPITRE XVII
Rhotas-Gur. — Le Mangeur de moutons.
Après être restés quelques jours à Bénarès, nous dirigeâmes notre marche vers Rhotas-Gur, l’nn des endroits les plus romantiques qui soient au sud de l’Himalaya. A environ cinq lieues de Bénarès , dans un village où nous fîmes halte pour le reste de la journée, nous reçûmes la visite d’un Indou, maigre et grimaçant personnage, qui s’était fait dans tout le canton une sorte de célébrité , et avait même conquis l’admiration de sa caste, par la faculté qu’il possédait de pouvoir manger un mouton tout entier dans un seul repas. C’était un homme de taille élevée et osseuse, mais décharné et tortii : du reste, d’une physionomie imperturhahle , et aussi laid que pouvait l’être un glouton de profession. Il appartenait à la caste Sndra,
TABLEAUX DE L’INDE
et ses camarades paraissaient avoir la plus haute opinion de son mérite comme grand mangeur. Il nous offrit, moyennant quelques roupies, d’avaler, en notre présence, un mouton entier, pourvu que nous consentissions à payer le prix de l’animal et tous les accessoires du repas. Il y avait dans cette proposition quelque chose de si extraordinaire , que nous l’acceptâmes sur-le-champ, et nous nous préparâmes à assister cà ce grand phénomène d’appétit, en achetant d’abord le plus grand mouton que nous pûmes trouver. Dépouillé et prêt à être mis à la broche, il pesait trentedeux livres. Nous le payâmes une roupie (environ 2 fr. 5o c. ).
Tout étant prêt, le Sudra carnivore se mit en besogne. Après avoir coupé d’un seul coup de sabre la tête de l’animal , et avoir séparé les jointures selon les règles, il enleva toute la viande qu’il mit à part des os. Ce qui lui restait à manger montait encore «à vingt livres. Tl coupa ensuite sa viande en morceaux très-minces , qu’il réunit en boulettes de la grosseur d’un petit œuf de poule, après l’avoir assaisonnée largement d’épices et de carry en poudre. Quand sa pâtée fut ainsi préparée, il se mit à frire quelquesunes des boulettes sur un feu qu’il avait allumé d’avance au pied d’un arbre, puis il les mangea et recommença , jusqu’à ce que tout y eût passé. De temps en temps il arrosait le tout de copieuses libations de ghi rance (beurre fondu). Quand il eut fini ce repas prodigieux, notre héros de gloutonnerie se trouva assurément beaucoup moins dispos qu’aupara-