CHAPITRE XVIIi
trompeuses dans l’Inde. Tandis qu’autour de vous la terre semble promettre d’abondantes moissons, le ryot ou fermier, pressé par ses besoins, a été forcé d’hypothéquer le produit de ses récoltes au zémindar plus heureux, et n’a plus rien à espérer de ces richesses qui l’environnent, que le mince salaire qu’il pourra gagner en aidant, comme simple ouvrier, tà faire la moisson.
La vie du cultivateur, dans l’Inde, est une vie de privations et de fatigues sans fruit. Les impôts sur le produit des terres sont très-lourds; et comme il faut les payer avant d’avoir touché le montant de la vente, le fermier est presque toujours dans la triste nécessité de vendre les récoltes sur pied au zémindar, qui ne manque pas de lui faire de dures conditions, auxquelles il faut bien souscrire sous peine de mourir de faim. C’est ainsi que le fruit de ses travaux de l’année est perdu pour lui et va enrichir le prince sous les lois duquel il est condamné à vivre , ou le zémindar dont la rapacité tire profit de sa détresse. Cet état de misère domestique est la cause pour laquelle on a fait si peu de progrès dans la culture de ce pays, le plus productif de la terre , et pour laquelle aussi tant de terrains restent sans valeur. Il n’y a ni émulation pour le travail, ni encouragement pour l’industrie, ni motif pour les améliorations. Aussi l’agriculture est-elle dans l’enfance parmi les Indiens, et elle y restera tant que l’industrie agricole n’y sera pas l’objet d’une faveur plus grande. Les cultivateurs de ce pays en sont précisément au même point où ils étaient il
TABLEAUX DE L’INDE
y a des siècles, et cela durera jusqu’à ce qu’il survienne un changement social, c’est-à-dire jusqu’à ce que l’on améliore le sort de celui qui plante , et qu’on l’élève au niveau de celui qui récolte seul aujourd’hui. Le sol est si fécond sous cet heureux climat, qu’il suffit du moindre travail pour le rendre productif; et cependant plus de la moitié du pays n’est qu’un désert. De là viennent ces terribles famines qui répandent la dévastation et la mort sur de vastes et populeuses provinces. Ce fléau, qui les dépeuple à de fréquents intervalles, jonche la terre de cadavres hideux et répand au loin les miasmes pestilentiels; car il ne reste pas assez de vivants pour enterrer les morts. Deux fois, pendant mon séjour dans l’Inde, j’ai assisté à cet horrible spectacle. J’ai vu les routes couvertes de morts et de mourants. J’épargne au lecteur le récit détaillé de pareilles scènes , qui ne sont que trop familières à tous ceux qui ont résidé longtemps en Orient. Tel est le déplorable résultat d’une mauvaise législation.
Pendant notre séjour dans le fort de Rhotas-Gur, une cérémonie funèbre eut lieu dans un village à une petite distance; nous profitâmes de notre voisinage pour en être témoins. Comme nous eûmes soin de ne pas nous mêler au cortège, personne parmi les parents du mort ne songea à nous faire retirer.
Le corps était, selon l’usage, étendu sur un lit et couvert d’un palampore cramoisi tout parsemé de fleurs rouges naturelles. Le cortège était assez nombreux; il était composé des amis et des parents du