‹ L'Inde pittoresque. Calcutta. TexteChapitre 112 sur 136 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

défunt. Ces derniers conduisaient le deuil et remplissaient l’air de leurs gémissements discordants. Ils étaient à cheval, suivis de presque tout le village qui voulait faire honneur à la dépouille d’un frère.

Les personnes les plus rapprochées de la bière poussaient des cris lugubres interrompus de temps en temps par une espèce de chœur de voix aiguës qui célébrait les vertus du défunt. Cette élégie funèbre est de rigueur au convoi d’un Indou , soit que la cérémonie doive se terminer par un enterrement ou par un bûcher. Le bruit discordant des voix et des cris forcés, joint au son des tamtams, des cornets, des trompettes, ne peut se rendre.

Quand le corps fut arrivé à l’endroit choisi pour son dernier séjour, on creusa dans la terre deux petites tranchées parallèles à quelques pouces de profondeur, et à environ quatre pieds de distance l’une de l’autre. Deux autres tranchées les réunissaient à leur extrémité, et formaient avec elles un parallélogramme de six pieds sur quatre , dont les angles regardaient les quatre points cardinaux. Le ht où reposait le mort fut placé à terre, et le cadavre fut découvert. Il était dans un état de décomposition assez avancé , quoique le décès n’eût eu lieu que la veille au soir. Sur le front était empreinte la marque de sa caste, et sa bouche était remplie de noix de bétel. On prit toutes les fleurs répandues sur la couverture, et on les jeta sur le corps pour neutraliser, autant que possible, les exhalaisons fétides qui, sans cette précaution , eussent été intolérables pour ceux

TABLEAUX DE L’INDE

qui s’en trouvaient le plus rapprochés. Ceux-ci, néanmoins, semblaient insensibles à cette incommodité, et continuaient tranquillement leur office dans la cérémonie. Au milieu du carré que l’on venait de préparer, on accomplit certains rits mystiques, afin de rendre propices les esprits qui présidaient aux sépultures , et qu’on croyait exercer une certaine influence sur le bonheur des âmes sorties d’ici-bas. Ces préparatifs finis, le corps fut porté au bûcher dressé d’avance sur un emplacement consacré pour la circonstance par le brahmine officiant. Il était fait de grosses branches de l’arbre appelé mangolier, bien graissées avec du gliî. Il s’élevait à environ deux pieds et demi de terre, formant un carré parfait, très-soigneusement équarri et si compacte, qu’à peine les pièces de bois semblaient-elles offrir quelques interstices.

Le corps fut alors déposé sur le bûcher par quatre parias. Ces hommes sont les seuls qui puissent toucher les morts, un tel contact étant pour les membres des autres castes une souillure qu’ils ne peuvent effacer que par les plus rigoureuses mortifications. Cette circonstance est presque la seule où l’intervention d’un paria soit tolérée, parce que ses services sont indispensables. Et encore pas un Indou, pour peu qu’il soit scrupuleux , ne voudrait s’approcher dans le rayon de son ombre.

Dès que les parias se furent écartés, l’individu qui menait le deuil, et qu’on me dit être le père du défunt, s’avança, portant dans la main droite une torche allumée , et un vase plein d’eau sur l’épaule gauche.

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