CHAPITRE XXir
traîne après elle, y exercent perpétuellement leurs ravages, et des milliers de victimes succombent chaque année aux maux affreux qui s’ajoutent ainsi aux tortures du besoin. On ne peut entrevoir le moindre avenir d amelioration dans la position de ces êtres malheureux qui vivent agglomérés dans les faubourgs de cette immense métropole, et y croupissent dans une triste communauté de misère. Au temps où le choléra régnait dans la ville, on dit que, pendant plusieurs semaines, sept cents individus périssaient journellement frappés de ce terrible fléau. Tous les plaisirs semblaient suspendus, et à peine s’écoulait-il une heure sans que les pleurs et les regrets donnés aux morts vinssent rappeler aux vivants la désolation qui s’étendait autour d’eux.
Le fort William , construit à environ quatre ou cinq cents verges au-dessous de la ville, est une trèsforte position militaire. Une route qui longe la rivière en face du fort va de la ville au canal de Garden-House, qui en est séparé par une distance d’au moins trois milles, en suivant les rives de la baie. C’est de ce point de vue que Calcutta se présente sous l’aspect le plus étendu et le plus favorable. La citadelle, du côté de la rivière, seul endroit par où l’on puisse tenter une attaque avec quelque chance raisonnable de succès, a la forme d’un angle saillant dont les faces coupent le fil du courant. Le fossé est à sec ; au milieu est un réservoir qui reçoit l’eau de l’Hougly, au moyen de deux écluses, et qui est protégé pai' le fort. La citadelle fut commencée par lord
TABLEAUX DE L'INDE
Clive, après la bataille de Plassey. Elle peut loger une garnison de quinze mille hommes, et les ouvrages de fortification ont une telle étendue, qu’il faudrait au moins dix mille hommes pour les défendre efficacement. On dit que ces ouvrages ont coûté à la compagnie au-delà de deux millions sterling ( 5o millions de francs). L’intérieur du fort est parfaitement percé; il présente à la vue de vastes pelouses et des allées couvertes de gravier, qu’ombragent des rangées d’arbres plantés avec une agréable symétrie, dans toute la force de leur croissance, et qui alternent avec des j)iles de boulets, des mortiers et des pièces de canon. Entre la ville et le fort se trouve une esplanade dont le terrain est parfaitement uni; c’est là que les habitants viennent prendre le délassement de la promenade à cheval ou en voiture , à l’heure du soir, où une brise vivifiante, qui souffle communément de la rivière, rafraîchit le corps, et donne aux esprits une élasticité délicieuse.
L’Hougly offre en tout temps aux regards une scène extrêmement animée, mais surtout au moment de la haute mer, alors que les vaisseaux des quatre parties du monde , de toutes les dimensions comme de toutes les formes , le couvrent dans toute sa majestueuse largeur. Une particularité remarquable de ce fleuve est cette invasion subite de la marée, connue sous le nom de Bore , dans laquelle on la voit s’élever comme une énorme vague, souvent jusqu’à la hauteur de soixante à quatre-vingts pieds, refoulant en arrière les eaux de la rivière avec une vitesse qui lui fait