CHAPITRE H
de l’enveloppe de ses superstitions; et ces superstitions servent plutôt à déformer son cai’actère général cju’à en mettre en relief les traits saillants.
Après cpie nous eûmes expliqué au rajah le mécanisme de la montre, nous lui fîmes cadeau d’une petite quantité de poudre à tirer, dont la puissance parut l’etonner, celle que fabriquent les indigènes étant infiniment moins forte que celle qui vient d’Europe. On en donna une charge à l’officier porteur du fusil du rajah, pour qu’il en fît l’essai avec cette arme. Mais cet homme jeta un coup d’œil de dédain sur cette faible quantité, et voulut qu’on lui en donnât le double. I.e résultat fut que le recul renversa l’homme, lui disloqua à peu près l’épaule, et mit le fusil dans un tel état qu’il fallut le porter à un armurier.
Le serviteur confus se convainquit par expérience que la puissance de cette poudre n’était pas un mensonge, et il en demeura d’accord d’assez mauvaise grâce. Comme il affectait de traiter sa mésaventure avec une insouciance que démentait son sourire contracté , et comme la mine des assistants témoignait ouvertement le peu de pitié qu’on avait de son obstination, le rajah s’amusa beaucoup de cette petite scène, et nous quitta bientôt avec des signes et des protestations réciproques de cordialité et de bienveillance.
Avant de nous éloigner de Serinagour, nous allâmes visiter les écuries du rajah, dans lesquelles on voyait un superbe animal de l’espèce bovine, appelé
Yak. C’est le taureau domestique du Thibet. Je ne pense pas qu’il en existe un seul individu vivant en Europe. Au Thibet, on le rencontre fréquemment à l’état sauvage, mais surtout à l’état de domesticité. Toute la richesse des bordes tartares consistant dans leur bétail, elles en entretiennent de nombreux troupeaux. C’est pour ces peuples une fortune inestimable, car ils ne vivent à peu près que de lait. La vente des crins Ao. yak leur assure de grands profits, le besoin de cette marchandise étant général dans toutes les contrées environnantes.
Cet animal a environ cinq pieds de haut; sa forme et son volume le font ressembler au taureau commun d’Angleterre. 11 en diffère principalement en ce qu’il est couvert d’un long crin soyeux qui tombe le long de ses flancs jusque sur ses jarrets. Il a aussi la tête plus courte et les oreilles plus petites. Ses cornes , beaucoup plus longues, recourbées en arrière à leur naissance, dans une direction horizontale, se rapprochent graduellement, puis se relèvent, vers leur extrémité, presque verticalement. Le front est extrêmement proéminent. Ce qui le fait surtout paraître ainsi , c’est une touffe épaisse de poil frisé qui le couvre , tombe sur les yeux , et contribue à donner à l’animal un air sombre et lourd. Il a l’œil grand et très -saillant, mais sans vivacité. Cette disposition^ qui donnerait à sa physionomie quelque chose de stupide, est masquée en partie par le poil du front.
Y yak a toutes les marques d’un animal de race
CHAPITUE IL
pure et sans mélange de sang. 11 a les narines petites, mais bien ouvertes; le nez bien pris et délicatement tourné, offrant cette rondeur de forme et cette finesse d’épiderme qui distinguent tous les animaux de pur sang. Le cou est court et arqué ; entre les deux épaules est une bosse semblable à celle du taureau des Brahmines, espèce particulière à l’Indostan. Cette bosse est garnie d’une quantité de poils frisés, trèsdoux et d’une tout autre nature que ceux qui couvrent le reste du corps. Cette fourrure , car c’en est bien une, recouvre les épaules et se prolonge, quoiqu’en moins grande abondance, tout le long de l’écbine jusqu’à la naissance de la queue. Cette dernière est composée d’une houppe épaisse de crins argentés : elle balaie le sol , et ajoute beaucoup à la tournure élégante de ce bel animal.
Cette queue est beaucoup plus fournie que celle de nos plus forts chevaux de trait, et d’un crin plus fort et plus soyeux. Dans quelques individus, elle est d’un blanc parfait, quoique le reste du corps, à l’exception du dos et de la légère fourrui’e qui couvre les épaules, soit entièrement noir. Souvent ces deux couleurs sont dans l’ordre inverse; mais le blanc sur le noir est la combinaison la plus commune. (Voir la gravure ci-contre.)
\JYak a les jambes courtes; elles paraissent même tout-à-fait disproportionnées à cause de son énorme volume, qu’aT’fTmente encore la quantité de longs poils dont il est couvert. Chez plusieurs de ces animaux,
TABLEAUX DE L’INDE
cette toison descend même si bas qu’elle touche presque la terre, ce qui leur donne une tournure trèspeu prévenante , et les fait ressembler à des reptiles plutôt qu’à des quadrupèdes , lorsqu’ils marchent lentement.
Les naturels du Thibet fabriquent, avec la douce fourrure qui couvre le dos du jak^ un drap fin et très-fort. Nul doute que l’industrie européenne ne parvînt à en tirer également un produit de qualité supérieure. \Jjak n’est pas ordinairement farouche, mais, abordé par des étrangers, il donne des signes d’impatience redoutables. Son air habituel est sombre, ce qui tient, je pense, à la proéminence de son front, qui lui durcit la physionomie. Tout ce qui est certain, c’est qu’il ne témoigne pas , à l’approche des personnes familières avec lui, ce plaisir que paraissent ressentir la plupart des autres animaux domestiques. 11 est extrêmement rancunier, et devient féroce toutes les fois qu’il se trouve en présence de quelqu’un qui l’a offensé. La femelle s’appelle Dlii. Les Tartares nomades en entretiennent de nombreux troupeaux.
\]jak, que ces peuplades errantes font paître sur le sommet des montagnes et dans les profondes vallées du Thibet, leur fournit en même temps des vêtements chauds et une nourriture saine. Il sert aussi en guise de hête de somme, et, comme il a le pied sûr, il fait l’office de monture à travers les montagnes âpres et raboteuses. Il est rare qu’il s’abatte en mar-