CHAPITRE F
Temple singulier. — Le Rhinocéros. — Serinagour.
En quittant Hurdwar, comme on Ta vu à la fin du volume précédent, nous nous dirigeâmes vers les montagnes.
A peu de distance de l’endroit où se font les ablutions religieuses dans le Gange, on aperçoit un arbre banjan fort curieux. Il est consacré au culte de la divinité indienne, et son sanctuaire est visité, en tout temps, par la foule des pèlerins d’alentour. Ce sanctuaire n’est autre que le vaste tronc de l’arbre que l’on a creusé et entouré d’une terrasse, et qui forme , grâce au zèle pieux des fidèles, un temple très-fréquente. Ils ne font qu’entrer par une porte et sortir
TABLEAUX DE L’INDE
par l’autre. Ils déposent près de cette dernière leurs offrandes, selon l’usage des vrais croyants, en petites pièces de monnaie du pays. Ce pèlerinage intérieur leur procure une purification mystique de leurs souillures morales. Etrangers aux dogmes religieux de cette foule, nous ne pûmes être admis au secret de cette chapelle végétale, où notre présence eût profané les saints mystères, et neutralisé la toute-puissante efficacité de l’intervention divine.
Un peu plus loin s’élevaient plusieurs petits temples indous ; mais comme ce canton n’est guère habité que par des individus appartenant aux castes les plus pauvres et les plus ignorantes, aveuglément dupes des jongleries de leurs prêtres , le culte de ces temples n’est qu’un tissu de pratiques grossières et absurdes, que ne rachètent pas les cérémonies pompeuses ou riantes qu’on voit dans les autres contrées. Cependant on respire en ce lieu un air de sainteté plus qu’ordinaire. Quelque chose de solitaire et de solennel en rend l’aspect imposant , borné comme il est par la vue des montagnes voisines dont les ombres gigantesques l’enveloppent et se projettent au loin.
Les brahmines qui desservent ce lieu sacré racontent sur cet arbre singulier d’étranges histoires, qu’ils font remonter au-delà du déluge. Elles sont pour eux une source de profits, et servent à soutenir la superstition parmi le peuple. Au reste, à les entendre, le nombre des pèlerins qui ont traversé l’intérieur de l’arbre-temple pour sauver leur aine, est tel qu’il surpasse de beaucoup les générations écoulées depuis l’origine de cette pratique.