CHAPITRE IV
Habitations des montagnards. — Les Civiliens' de Calcutta.
Un fait surprenant, c’est que les montagnards de THimalaya, cette race si dégradée, et dont les habitudes sont si éloignées de celles des peuples civilisés, affectent, dans de certaines circonstances, un raffinement extérieur auquel des nations infiniment plus avancées sont encore étrangères. A côté de leurs mœurs brutales sous d’autres rapports , et de leur servilité rampante vis-à-vis de leurs supérieurs, ou de tous ceux dont ils ont quelque chose à attendre, ces hommes ont, dans leurs manières, une aisance et une aménité au moins égale à celles de tous les montagnards d’Europe. Leur abord est ouvert et exempt
* On appelle ainsi, dans les Indes anglaises, tous les employés civils de la Compagnie et du gouvernement, et même quelquefois les simples colons, par opposition avec les militaires.
TABLEAUX DE L’INDE
d’embarras , surtout lorsqu’ils n’ont aucun projet sur vous; car, dans ce dernier cas, ils reprennent facilement leur humilité demi sauvage. La plupart sont fort bien vêtus, et leurs maisons, bien construites, propres et commodes , ont une grande supériorité sur les modestes habitations des montagnards des Alpes ou de l’Écosse. Il faut excepter celles des pauvres; car la misère et le dénûment n’appartiennent en propre à aucun pays et sont connus dans tous.
Les cultivateurs de ces montagnes font preuve de talents dans la culture, eu égard à la nature rebelle du terrain et à la disposition irrégulière des lieux.
On voit avec surprise la pente escarpée des montagnes , si raboteuse et si rapide , qu’à peine oseriezvous supposer que le pas de l’homme pût s’y aventurer, couronnée de moissons jaunissantes, dues en même temps à l’expérience agiicole et à l’industrie laborieuse des habitants. Les âpres rochers et les précipices hérissés d’herbes sauvages, sont transformés en champs fertiles; les pâturages sont couverts de troupeaux, de même que les vallées sont couvertes d’épis ; et c’est une des sources de réflexions les plus consolantes, dans une contrée dont la physionomie tant physique que morale, se présente en général à vous sous des traits si repoussants, de voir que l’homme, même arrivé au dernier point de dégradation sociale , conserve encore quelque chose qui le relève dans l’échelle de l’humanité.
Les maisons des montagnards sont, à tout prendre, passablement commodes, et, eu égard aux babitudes
CriAPITllE IV.
générales du pays, tenues avec assez de propreté. Elles consistent en deux étages , ou plus ; l’étage inférieur est occupé par les gros meubles et par le bétail ; l’étage supérieur est destiné à l’habitation de la famille. Les chambres ont des planchers, construits, je pense, en bois de pin, bien ajustés et bien rabotés; elles sont peu spacieuses, mais fort bien disposées pour admettre le jour, autant que possible, sans livrer passage au froid. Les fenêtres, qui sont simplement de petites ouvertures dans la muraille, sont toujours pratiquées du côté abrité de la maison , et les architectes n’en font jamais plus que ne l’exige l’absolue nécessité. La nuit, pour se garantir du froid, comme leurs fenêtres n’ont pas de vitres, et qu’ils n’ont rien pour suppléer au verre qui leur manque , ils les ferment avec une planche mince, soigneusement ajustée, qui répond parfaitement au but proposé. Les murs de leurs maisons sont enduits de terre; on y voit fréquemment peintes quelques-unes des figures bizarres de leur mythologie. Le foyer est toujours au centre de l’appartement ; ce n’est qu’une simple pierre sur laquelle on allume le feu ; et comme il n’y a point de cheminée, la fumée trouve une issue par les fenêtres; mais celles-ci étant de très-petite dimension, il en résulte une odeur de suie insupportable, excepté pour ceux qu’une longue habitude a familiarisés avec cet inconvénient. Toute la famille dort pêlemêle dans un seul lit , qui consiste en un matelas d’berbe tendre , étendu dans un coin de la chambre , au-dessous des fenêtres, de manière à se trouver <à l’abri
TABLËAUX DE LlNDE.
de l’air de la nuit, qu’on ne peut totalement empêcher d’y pénétrer. Le seul ameublement qui garnisse l’intérieur de ces habitations se compose de quelques vases de terre de différentes formes, et destinés à divers usages. On monte à chaque étage au moyen d’une grosse poutre, entaillée à environ un pied d’intervalle, et sur laquelle les habitants grimpent avec autant de célérité que d’adresse.
Quoique les maisons, dans les montagnes, soient assez propres, il est impossible d’en chasser la vermine, qui abonde dans cette région à un tel point, qu’elle y devient une insupportable gêne pour les étrangers. Les naturels, cependant, semblent considérer ce fléau plutôt comme un avantage que comme un inconvénient: suivant eux, ces essaims d’insectes, qui se jettent continuellement sur leurs corps , excitent une irritation à la peau, qui empêche la circulation d’y languir et de faire place à cet engourdissement si commun dans les pays froids, où le sang est rarement entretenu dans une constante activité. Quand leur corps est tellement couvert de vermine que la quantité en devient incommode, ils se jettent dans l’eau tout habillés, et détruisent ainsi en quelques moments des myriades de ces hôtes importuns.
Le contraste entre la demeure aristocratique d’un riche civilien de Calcutta, et les huttes grossières de ces robustes montagnards , ne laisse pas que d’être frappant. Le premier est environné de tout ce que peut procurer l’opulence. Assis sur un siège commode et frais , une jambe négligemment jetée sur une élé-
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