CHAPITRE V
nous cachâmes derrière quelques arbres qui se rencontrèrent sur notre passage, pour voir si le tigre abandonnerait son asile et viendrait tomber dans le piège si ingénieusement tendu sous ses pas. Nous n’attendîmes pas plus d’une demi-heure l’accomplissement de nos souhaits; nous vîmes alors le bel animal bondir hors de sa retraite. Dès qu’il fut parvenu à peu près à cinq verges de sa victime, il s’élança sur elle avec un rugissement si féroce, que de la place que j’occupais, à l’abri de tout danger, je ne pus m’empêcher de frémir. La plate-forme s’enfonça aussitôt en craquant, et le tigre et la chèvre tombèrent ensemble dans la fosse. Dès que le premier se vit prisonnier, il se mit à pousser des hurlements de rage, à battre ses flancs avec sa queue, à hérisser le poil de son dos et à donner tous les signes de la plus grande fureur. Il fît des efforts désespérés pour s’échapper; il s’élançait d’un bond jusqu’au bord de la fosse , ou parfois il parvenait à s’accrocher; cependant la terre était si molle, que ses griffes ne pouvaient s’y enfoncer sans la faire ébouler, et il retombait en arrière. Mais en touchant le sol, et en voyant que toutes ses tentatives de délivrance étaient vaines, sa fureur redoublait encore ; ses rugissements étaient épouvantables. La chèvre avait été tuée, mais elle était laissée de côté par son meurtrier , qui enfin se coucha sur le ventre , presque épuisé par ses efforts. Dans ce moment, notre hôte s’avança , et fit feu sur le terrible captif, tandis qu’il gisait haletant et exténué. La balle l’atteignit , mais non pas mortellement. La douleur soudaine qu’il
TABLEAUX DE L’INDE
ressentit de sa blessure, porta le tigre à renouveler ses tentatives pour se venger de ses assaillants, qui chargèrent leurs armes avec résolution, et tirèrent jusqu’à ce que l’animal furieux eût succombé sous leurs coups. Sa vie était si dure, qu’il reçut sept balles dans différentes parties du corps , avant de succomber.
En quittant Chaudpour, nous traversâmes une grande étendue de jongles, où les paons se trouvaient en grand nombre. Nous nous abstînmes cependant d’en tirer aucun, par déférence pour les préjugés du peuple, qui regarde le paon comme un oiseau sacré. Durant la nuit, le vent s’éleva avec tant de violence que nos tentes coururent le risque d’être renversées. Elles furent tellement pénétrées de la pluie qui tombait par torrents, qu’elles devinrent trop lourdes pour être transportées à dos de chameau ; nous fûmes en conséquence obligés de les laisser tendues une grande partie du jour suivant, pour les faire sécher.
En approchant du Gange, nous trouvâmes la contrée plus ouverte et plus agréable. A quelques milles de Sumbul, un nombreux troupeau de daims traversa la route ; l’un d’eux fut tué par un des gens armés de notre escorte , qui s’était embusqué derrière une ruine. Ces animaux sont si timides qu’il est fort difficile de les approcher.
11 existe à Sumbul une mosquée de la plus grande beauté, quoiqu’elle ne soit pas en grande vénération. Elle a été bâtie par l’infortuné mais vertueux Humayun. La ville est mal peuplée, et beaucoup de