CHAPITRE VII
Histoire de la belle Noûr- Jehan.
Ce fut du serai que la célèbre impératrice Noûr- Jelian, épouse favorite de Jehangire, fulmina, sous le nom de son époux, ces fameux décrets qui rendirent le règne de ce prince l’un des plus prospères , sous le rapport politique, dont fassent mention les annales mahomélanes. Cette femme remarquable eut du merveilleux dans sa naissance comme dans sa vie, dans son obscurité comme dans son élévation. Son existence, bien que circonscrite dans l’enceinte du séraï, fut constamment signalée par les miracles d’une intelligence énergique, d’un génie hardi, entreprenant , d’une ambition sans bornes. A la fécondité des conceptions, elle unissait la volonté d’exécution. Elle savait entreprendre, elle savait subir. Les circonstances de sa naissance forment un des plus intéressants épisodes de l’histoire du Farishta.
CHAPiTllE VII.
Cette femme extraordinaire était fille de Chaja- Aiass, originaire de la Tartarie occidentale; son père descendait d’une race noble et antique, mais déchue par suite du temps et de vicissitudes diverses. Il avait quitté son pays pour l’Indoustan, dans l’espoir de trouver auprès de l’empereur mogol les moyens de rétablir sa fortune. Epris d’une jeune fille aussi pauvre, mais aussi enthousiaste que lui, il en avait fait sa femme. Irritée de cette mésalliance, la famille le rejeta de son sein. Indigné lui-même de ce qu’il regardait comme une grave injure, il mit sa femme sur une vieille monture, et, marchant à coté d’elle, il partit pour la capitale de l’illustre Akbar. Ils ne tardèrent pas à épuiser leur faible pécule, et, dépourvus de tous moyens de subsistance, ils furent réduits en peu de temps aux dernières extrémités. Déjà depuis trois jours ils n’avaient pris aucune nourriture, leurs embarras ne faisaient que s’accroître, et, pour comble d’infortune, la jeune femme fut tout à coup saisie par les douleurs de l’enfantement. Sans autres secours que ceux de son malheureux mari, elle donna le jour à une fille.
Ils étaient alors au milieu d’un vaste désert bien rarement foulé par le pied humain. Il ne leur restait plus qu’à y périr d’inanition, ou à devenir la proie des bêtes féroces. Chaja-Aiass ayant placé sa femme sur le dos de son cheval, dès qu’il crut pouvoir l’exposer sans danger à la fatigue de la route, se trouva lui-même incapable de suivre avec l’enfant. La mère était ti’op faible pour s’en charger : tous deux se trou-
TABLEAUX DE L’UN DE
valent dans la plus cruelle alternative; il fallait mourir ou renoncer à l’objet de leur commune tendresse. Après un rude combat entre la nature et la nécessité, les parents désespérés convinrent d’abandonner leur nouveau-né; ils le couvrirent de feuilles et le laissèrent au bord du sentier, a la garde du Dieu qui protège l’orphelin dans le désert aussi bien que le potentat sur son trône.
Le couple infortuné se remit en route dans un silence de désespoir. Mais à peine avaient-ils fait quelques pas , que la nature puissante , invincible , fit taire dans leur cœur les funestes conseils de la faim et de la soif. La pauvre mère, à moitié folle de douleur, redemanda son enfant à grands cris. Vaincu par les angoisses maternelles , l’époux essuya la larme qui roulait sur sa joue, et prit le parti d’aller reprendre l’enfant. Il retourna donc sur ses pas; mais ([Lielle fut l’horreur qui le saisit quand il aperçut un grand serpent noir roulé autour de l’innocente créature ! Par un mouvement irréfléchi de détresse , il se précipita vers le reptile: celui-ci déroula lentement ses plis, et alla se réfugier dans le creux d’un arbre. Chaja-Aiass saisit l’enfant et le porta tout transporte à sa mere éperdue : le serpent ne lui avait fait aucun mal. Tandis que tous deux exprimaient par des caresses leur joie folle d’une si miraculeuse délivrance, des voyageurs les joignirent, les secoururent, et les mirent en état de continuer leur voyage, ils marchèrent ainsi à petites journées jusqu’à Lahore,
Arrivé dans cette ville, où le grand Akbar tenait