CHAPITRE Vif
h son égard. Dès son arrivée, l’empereur le combla de caresses pour mieux endormir ses soupçons. Son caractère ouvert et généreux ne lui laissait pas apercevoir la trahison chez autrui.
On fixa un jour pour la chasse : les omrahs et les nobles de second rang s’assemblèrent, et l’on fit une battue dans les endroits qu’on savait fréquentés par les lions et les tigres. Les chasseurs ne tardèrent pas à cerner un de ces derniers animaux , et aussitôt l’empereur averti accourut sur les lieux. Il demanda à ceux qui l’entouraient, lequel d’entre eux serait assez hardi pour attaquer la bête : tous restèrent muets et confondus. Cliere-Afkun espérait déjà que cette tâche glorieuse allait lui être dévolue, quand trois omrahs s’avancèrent , et s’offrirent pour combattre le tyran de la forêt. Le fier Turçoman sentit son orgueil s’enflammer; mais les omrahs avaient accepté le défi, il ne pouvait leur enlever l’honneur des premières tentatives qu’ils réclamaient hautement. Chere-Afkun, craignant de rencontrer en eux d’heureux rivaux, et de laisser ainsi ternir l’éclat de sa réputation, s’avança vers l’empereur, et lui dit avec fermeté : « Attaquer « avec des armes une créature désarmée, cela n’est « ni loyal ni vaillant. La Divinité a donné à l’homme « des membres et des muscles aussi bien qu’aux tigres, « et lui a de plus accordé la raison pour suppléer à « ce qui lui manque du côté de la force. »
Les omrahs reculèrent devant un combat si inégal, et l’intrépide guerrier, à la surprise et au grand plaisir de l’empereur, jeta son arme et son bouclier, et se
TABLEAUX DE LTNDE.
disposa à provoquer le tigre sans autre secours que sa force naturelle. Le combat est décrit avec des détails minutieux , et qui font frémir, par les historiens mogols. Après une lutte désespérée , l’héroïque Afkun, couvert de blessures et presque mutilé, enfonça son hras dans la gorge de son adversaire, et le saisissant avec force à la base de la langue, il finit par l’étrangler. Ce dénoûment trompa l’espoir secret de Jehangire ; le bruit ne tarda pas à en retentir dans tout le royaume.
A peine Chere fut-il guéri de ses blessures , que des ordres secrets furent donnés au conducteur d’un énorme éléphant , pour le guetter au passage et le faire périr sous les pieds de l’animal. Surpris dans une rue étroite, et voyant qu’il n’y avait pas moyen d’échapper en avançant , il ordonna à ses porteurs de rebrousser chemin; mais ceux-ci épouvantés laissèrent tomber le palanquin et prirent la fuite. LeTurcoman, sans perdre la tête, se releva aussitôt, tira son épée, et avant que l’éléphant eût eu le temps de lui faire un mauvais parti, il lui enfonça son arme dans le flanc jusqu’à la garde, et le laissa étendu mort. Jehangire était spectateur de cet exploit, ayant eu soin de se placer derrière une fenêtre en treillis , d’où il avait vue sur toute la rue. Il fut frappé d’étonnement, mais en même temps la contrariété et l’irritation s’emparèrent de son cœur, au point d’en altérer la douceur naturelle. Chere-Afkun vint le saluer, et lui rendre compte de ce qui venait de se passer. Jehangire exalta vivement son courage, et prévint ainsi les soupçons.