CHAPITRE Vif
Mais le héros ne resta pas long-temps en sécurité. Kuttub, suba (gouverneur) du Bengale, connaissant les secrets désirs de son maître, et voulant se créer un moyen de haute faveur auprès de lui, paya quarante scélérats pour assassiner le redoutable omrah. Ce dernier avait une si grande confiance dans sa force et dans son courage, qu’il dédaignait toute précaution contre ses ennemis avoués ou secrets. Sa maison n était gardee que par un vieux portier. Tous les autres serviteurs occupaient des logements extérieurs. Les assassins pénétrèrent dans sa chambre pendant son sommeil. Mais, en cet instant, l’un d’eux, saisi d un remords subit, secria; c< Eh! quoi ! sommes- « nous des hommes? Quarante contre un, et avoir •« peur de l’attaquer éveillé!... « Le Turcoman, averti à propos par ces paroles , sauta hors de son lit , saisit son epee , et battant en retraite a reculons, vers un coin de la chambre, il eut le temps, avant que ses ennemis fussent entrés tous, de se mettre en position, résolu de se défendre jusqu’à la dernière extrémité.
Les assassins, craignant de voir leur victime leur échapper, se précipitèrent sur lui avec tant de désordre , qu’ils s’embarrassèrent les uns parmi les autres. Chere-Afkun, profitant de leur confusion, en étendit plusieurs roides morts à ses pieds; d’autres tombèrent à côté d’eux blessés mortellement, et le reste de la bande prit la fuite. Celui qui avait révélé au héros son danger, demeura immobile et muet devant une si incroyable prouesse. Celui qui avait failli être sa victime s’avança vers lui , et, lui tendant la main, le
TABLEAUX DE LTNDE.
proclama son libérateur. Cliere-Afkun n’eut pas de peine h obtenir de cet homme le nom de l’auteur de cette trame abominable, et il le congédia après l’avoir récompensé libéralement.
La renommée de ce nouvel exploit vola de bouche en bouche avec mille exagérations, de sorte que toutes les fois que Chere-Afkun paraissait en public, il était suivi par la foule et désigné comme un homme d’une puissance physique surnaturelle. Cependant , afin d’éviter le retour de dangers pareils à ceux auxquels il venait d’échapper, il se retira dans sa province de Burdwan.
Dans l’intervalle, le suba du Bengale avait reçu de l’empereur l’ordre de se défaire de cet homme extraordinaire , mais il se garda bien de s’y conformer ouvertement. 11 se rendit, avec une suite nombreuse, au sein du Burdwan , dans un rayon d’environ soixante milles (‘.îo lieues) de la capitale de cette vaste province, sous le prétexte de faire une tournée dans le ressort de sa juridiction politique , ayant, au préalable, communiqué à ses principaux officiers le secret de sa mission. Esclave de ses devoirs, le fidèle omrah vint au-devant du suba, et marcha près de lui à son entrée en ville, tandis que ce dernier, de son côté, affectait de le traiter avec la plus grande cordialité. Pendant que la cavalcade était en marche, uri hallebardier, sous le prétexte que Chere-Afkun tenait le milieu de la route, frappa rudement son cheval. Le noble personnage indigné, et sachant bien que pas un soldat n’eût osé agir ainsi sans des ordres secrets.