CHAPITRE VIL
comprit à l’instant qu’on en voulait à ses jours, et piquant son cheval, il alla droit à l’éléphant qui portait le traître suha, renversa le roda (pavillon), et égorgea le tremblant gouverneur, avant que ses gardes eussent le temps de venir à son secours. Puis, se tournant contre les omrahs, il en sacrifia, dans un clin d’œil, cinq à sa juste vengeance.
A cette vue, les soldats terrifiés se mirent à décharger de loin leurs flèches et leurs mousquets contre lui ; son cheval , frappé d’une balle au front, tomba mort sous son maître. Couvert de blessures et du sang qui ruisselait de tout son corps, cet homme indomptable provoquait tour à tour tous les officiers du suba à se mesurer avec lui seul à seul , mais pas un ne s’avisa de répondre au défi.
A la fin , sentant la mort approcher, le brave Turcoman, en musulman fidèle, se tourna la face vers la Mecque , jeta un peu de poussière sur sa tête par forme d’ablution, ne voyant pas d’eau aux environs, et debout, calme et immobile devant la file de ses meurtriers armés , il reçut d’une seule décharge six balles dans le corps , et expira sans un soupir.
La belle veuve fut immédiatement conduite h Delhi'. Mais Jehangire, soit remords, soit calcul, refusa de la voir. 11 la fit confiner dans un des plus mauvais appartements du séraï.
La fille du Tartare Aiass était une femme d’un caractère fier; elle fut sensible à ces marques d’indifférence, et en garda profondément le souvenir. Cependant elle ne demeura point oisive. Habile dans les
TABLEAUX DE L’INDE
ouvrages de tapisserie et de broderie, elle consacra tous ses moments à cette occupation. Bientôt il ne fut question dans les conversations de la capitale que des exquises productions de son talent et de son adresse. I.es femmes des omrahs de Delhi et d’Agra ne voulurent plus porter, dans les grandes cérémonies, d’autres ornements que ceux fabriqués de la main de la belle Mher-ul-Nissa. Aussi cette dernière ne tarda pas à devenir l’oracle de la mode et du bon goût. Tandis qu’elle affectait elle-même une extrême simplicité dans ses vêtements , elle avait soin de parer les femmes des plus élégants tissus, des brocarts les plus riches. Les plus belles d’entre elles lui servaient comme d’enseignes pour étaler avec avantage les produits de son savoir-faire. Par ce moyen elle amassa une grande fortune, et devint plus célèbre dans son obscurité qu’elle ne l’avait été quand son sort était uni à celui du plus grand héros de l’époque. C’est que la gloire de son époux avait jusqu’alors éclipsé la sienne.
I.e bruit des talents de cette femme extraordinaire parvint bientôt aux oreilles de l’empereur, qui paraissait, à cette époque, avoir oublié tout l’empire qu’elle avait eu jadis sur son cœur. Il voulut la voir, afin de juger par ses propres yeux jusqu’à quel point la voix publique accusait vrai en proclamant son mérite. Il résolut donc de la surprendre, et entra à l’improviste dans son appartement. Mais à la vue de son incomparable beauté, il sentit renaître toute son ancienne passion. La sirène était couchée sur un sofa, vêtue d’une robe négligée de mousseline blanche tout unie.