‹ L'Inde pittoresque. Calcutta. TexteChapitre 59 sur 136 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

jongle. Le tigre avait cru s’y réfugier comme dans un fort; mais les chasseurs étaient si nombreux, et l’entouraient si bien de toutes parts, qu’il n’eut pas le temps de se jeter dans l’épaisseur du bois. I/hcrbe était haute, ce qui nuisait assez aux évolutions des chikarries et des éléphants. Ces derniers furent très-effrayés quand ils virent l’air féroce et déterminé de l’ennemi contre lequel Xeuvs mahoûts (conducteurs) les poussaient en les aiguillonnant fortement; ils reculèrent et levèrent leurs trompes en l’air, en signe de terreur profonde. Le tigre attendait de pied ferme, les yeux étincelants, battait ses flancs de sa queue, étendait ses griffes monstrueuses et menaçantes, poussait un rugissement concentré, et donnait tous les signes de la rage terrible qui distingue ce féroce animal.

Cependant les éléphants ne bougeaient pas ; aucun d’eux ne voulait avancer ; plusieurs même tournèrent le dos à la bête en furie, et partirent tout d’un trait, en dépit des efforts de leurs mahoûls pour les retenir. Le tigre, de son côté, ne paraissait pas disposé au rôle d’agresseur; il restait à la même place, promenant des regards furieux sur les formidables préparatifs qu’on faisait autour de lui. A la fin, cédant aux violents efforts de son conducteur, un vieux éléphant bien dressé se décida à marcher contre l’ennemi commun. Il se lança brusquement sur lui, et avant que le tigre pût prendre son élan, un chikarrj lui tira une balle au travers du corps : l’animal chancela et tomba en arrière. Aussitôt l’éléphant le perça de part en part avec ses défenses , et le tint ferme contre

m TABLEAUX DE L’INDE.

terre. Mais , dans ses derniers efforts , la bête féroce lui déchira tellement la trompe, qu’un homme aurait pu introduire le bras jusqu’au coude dans la blessure.

Les chasseurs achevèrent le tigre et on le plaça sur le dos de l’éléphant vainqueur, qui semblait marcher tout fier sous ce glorieux fardeau. Mais pour ses compagnons, ils étaient toujours si effrayés qu’ils n’osèrent s’approcher de l’ennemi, même après sa mort. La chasse étant alors terminée pour ce jour-Ià, nous retournâmes a nos tentes, et le tigre fut immédiatement détaché et jete a terre. Les éléphants firent un cercle tout autour, mais pas un ne voulut s’avancer en deçà d une centaine de pas du cadavre saignant. A la fin, le vieux éléphant, comme pour se moquer de leur terreur, leva le tigre au bout d’une de ses defenses, et le lança en tournoyant dans l’air avec autant d’aisance que si c’eût été un petit à la mamelle, fous ses camarades prirent de nouveau la fuite, quand ils virent ce projectile redouté menacer leurs tetes , et ce ne fut qu apres maintes caresses que les mahoûts réussirent à les ramener sur leurs pas.

Cependant le pauvre diable que le tigre avait blessé continuait à se plaindre de douleurs internes; mais on y fit peu d attention , sachant que trop souvent ces gens feignent des maux qu’ils ne ressentent pas, dans le but d exciter la pitié et d’extorquer de l’argent. On ne prit donc aucun soin de lui, d’autant plus qu il avait le malheur d’être paria, et l’on sait quel est le mépris des hautes classes indiennes pour les in-

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