CHAPITRE X
le Gange. Durant notre séjour, nous fûmes témoins d un singulier effet de la superstition sur des êtres que la raison n’éclaire pas.
Trois semaines environ avant notre arrivée, l’un des domestiques de notre hôte avait , par hasard , heurté une vieille femme dans le hazar, et l’avait presque renversée du coup. La vieille l’accabla d’un torrent d’injures qui l’irritèrent au dei nier point. Dans un mouvement d’impatience il la poussa violemment et la fit tomber, la tête en avant, sur les degrés d’une maison oii elle se blessa grièvement. On la releva sans connaissance. Le pauvre diable, revenu presque aussitôt de son emportement, commença à trembler des suites quil pouvait avoir. La vieille reprit peu à peu ses sens, et voyant près d’elle l’auteur de son accident, elle prit dans sa main du sang qui coulait de ses tempes, et le lui jeta en colère, avec d’affreuses imprécations : « Puisse ton ombre décroître de jour « en jour et cesser d’accompagner tes pas ! puisse ton « oreiller te refuser le sommeil, et tes aliments cesser « de te nourrir ! puissent tes pensées être un tourment « pour toi ! puisse ton cœur être en toi comme une cc racine pleine d’amertume ! Avant le déclin d’une « autre lune, l’alligator se gorgera du sang de ton cc corps maudit. Tes os ne tomberont point en cendres cc sur le bûcher; ils pourriront dans l’infamie. Va ! va ! cc tu es maudit! tu portes sur ta tête la malédiction cc d’une femme offensée ! »
Le malheureux frémit et courba son front abattu sous ce terrible anathème. Il retourna chez son maître.
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TABLEAUX DE L’INDE
éperdu , comme un être mis au ban de la société et désormais sans espoir. On ne put lui ôter de l’idée que la malédiction prononcée contre lui était le signal de sa perte, un jugement prophétique sur la durée de ses jours. Sourd à tous les conseils, il cessa presque entièrement de prendre de la nourriture, et languit peu à peu. Je le vis le lendemain de notre arrivée à Futtygour. Il était triste , abattu ; il disait que ses jours étaient comptés, et que sa vie s’éteindrait avant quarante-huit heures. Dès ce moment il refusa tout aliment , ou du moins ce qu’il prenait ne suffisait plus pour le sustenter. Le matin du vingt-deuxième jour depuis son aventure au bazar, il mourut.
Voici un autre exemple des effets de cette croyance superstitieuse. Je l’emprunte aux Annales du Rajasthan du colonel Tod.
Oudi-Sing, à qui son obésité avait valu le surnom du gros rajah, était épris d’une jeune vierge, fille d’un brahmine. Malgré le caractère sacré dont le père était revêtu , malgré ses propres devoirs comme chef de la loi et dispensateur de la justice, il résolut de posséder l’objet de sa passion. Le brahmine était un aya-punta, ou sectateur d’Aya-AIata, dont le temple est à Bai-Bhilara. Les disciples de Marou, bien différents des brahmines du Bengale, sous le rapport de l’abstinence, mangent de la viande, boivent du vin , et partagent toutes les joies de la vie avec les populations martiales qui les entourent. L’histoire ne dit pas si la vertu de la jeune fille fut ébranlée par les séducfions du rajah, ou si celui-ci menaça d’em-