‹ L'Inde pittoresque. Calcutta. TexteChapitre 7 sur 136 · CHAPITRE 1. Il · texte numérisé non relu

CHAPITRE 1. Il

parfois dangereuse. Elle était tracée tout au bord de ravins profonds, et, de loin en loin, taillée dans le massif du roc. Le torrent appelé Coah-Nullah se précipitait sous nos pieds, comprimé par son lit étroit de rochers, et allait rejoindre, en mugissant et chargé d’écume, le courant principal dont il était un des nombreux affluents.

Ce torrent se brise , en certains endroits , sur de vastes rochers qui interrompent son cours, avec un bouillonnement et un tumulte terrifiants pour le voyageur qui y plonge un œil inquiet, du haut de l’un des ponts fragiles si multipliés sur la route.

La frayeur qu’inspira à nos domestiques l’aspect de la contrée nous fit perdre encore du temps. Plusieurs d’entre eux refusèrent d’aller plus loin , et en dépit des soins attentifs du vakil ^ quelques-uns des porteurs qu’il nous avait procurés nous quittèrent dès que nous eûmes passé le ghaut de Coaduwar. Ce ne fut pas sans beaucoup de peine que nous parvînmes à les remplacer. Nous mîmes ensuite en usage, pour retenir leurs successeurs, un mode de contrainte et de discipline que la nécessité seule pouvait justifier, mais que nous n’avions pas l’alternative d’éviter. En un mot, nous fûmes obligés de substituer les étrivières à la persuasion, et de veiller attentivement, pendant toute la route, sur la conduite de nos nouveaux serviteurs.

Durant notre halte, il arriva un incident que je vais rapporter avec quelque plaisir, je l’avoue, parce qu’il caractérise au plus haut degré l’adresse de ces

TABLEAUX DE LTNDE.

montagnards pour mettre en défaut l’instinct féroce des animaux dont la rencontre menace à chaque pas leurs jours.

J’étais entré dans un vallon profond, armé de mon fusil et accompagné de deux montagnards , dans l’espoir d’abattre quelque pièce de gibier, fort abondant dans les jongles de ce canton, mais aussi tellement sauvage qu’il n’est pas facile de l’atteindre.

Après une marche longue et fatigante, nous montâmes avec quelque difficulté un escarpement de la montagne qui nous barra subitement le passage, quand tout à coup, en arrivant à son sommet qui surplombait un précipice, nous vîmes un ours déboucher d’un fourre du voisinage, et s’avancer vers nous avec des intentions évidemment fort équivoques. Mon premier mouvement fut de me préparer à faire feu , bien que mon fusil ne fût chargé que de grenaille; mais l’un de mes guides me fit signe à l’instant de m’arrêter, et me fit entendre par gestes (car c’était à grand’ peine si je comprenais sa langue), qu’il allait attaquer notre ennemi sans armes. En effet, il commença aussitôt sa manœuvre avec tant de dextérité et de sang-froid , que je ne pus douter un instant de l’issue favorable de la lutte, malgré les périls qui y semblaient attachés.

Presque tout au bord du précipice s’élevait un grand arbre aux branches verticales , semblable , sinon pour la forme, au moins pour l’essence, au frêne des montagnes, et dont le bois était à la fois compacte et flexible. Le montagnard s’avança vers l’ours.

Page 1