CHAPITRE XI
Tout à coup celui qui était plus près de la femelle se rua, en poussant un cri étouffé, sur son antagoniste, qui, prévoyant le coup, avait suivi ses mouvements d’un œil perçant , et l’attendait de pied ferme. Le choc fut terrible. Leurs défenses s’entre-choquèrent avec une violence épouvantable, et leurs jambes de devant se soulevèrent au moins à quatre pieds de terre. Apres être restés entrelacés ainsi quelques instants, sans se faire de mal, ils se lâchèrent et reprirent du large, comme par un consentement mutuel. Pendant tout ce temps la femelle restait spectatrice indifférente de la lutte. A peine daignait-elle jeter de temps en temps un regard sur les compétiteurs. On commençait à croire qu’ils avaient renoncé à de plus longs combats , car tous deux se rapprochèrent de l’objet de leur rivalité, ne paraissant pas pressés de recommencer. Une sorte de trêve menaçante s’éta-
blissait entre eux, quand les cavaliers, accourant au galop par derrière, se mirent à leur piquer les flancs pour les irriter et les ramener au combat. Mais cette intervention, au lieu d’irriter les éléphants l’un contre l’autre, provoqua leur rage envers les cavaliers. Tous deux se tournèrent à l’instant vers ces derniers, et les poursuivirent avec une célérité qui menaçait de rendre vaine la fuite précipitée de leurs chevaux. J’avoue qu’à tout moment je m’attendais à voir surtout l’un des deux cavaliers, saisi par la trompe de l’éléphant furieux, pirouetter en l’air, ou tomber sous le poids de cette horrible masse; mais grâce à son habileté dans l’art de l’équitation , et h la vitesse su-
TABLEAUX DE L’INDE
périeure de son cheval , il parvint à s’échapper, après s’être trouvé à plusieurs reprises rà deux doigts de sa perte.
Les éléphants furent alors conduits hors de l’enceinte , et remplacés par d’autres , qui répétèrent presque exactement la même scène, au point que cet amusement perdit bientôt tout son intérêt, et finit par devenir excessivement fastidieux. Après le premier choc, les combattants refusaient invariablement d’en tenter un second , détermination qui faisait honneur à la prudence de ces vaillants quadrupèdes. L’un d’entre eux eut une défense fracassée tout contre la mâchoire, et fut emmené hors de l’arène, perdant des flots de sang. La pauvre bête devint probablement invalide par suite de cet accident; car la défense, après avoiUété rompue, demeure toujours malade, et la plaie, qui suppure constamment, rend l’animal incapable de remplir son service accoutumé. Nous finîmes par nous fatiguer complètement de ce spectacle , et nous nous retirâmes comblés des vœux du nawab pour notre prospérité ; il semblait se complaire à l’idée de nous avoir procuré l’occasion d’un divertissement agréable. Les éléphants de Lucknow ont été longtemps célèbres à cause de leur courage dans ce genre de combats ; mais je suis obligé de convenir que la réalité fut loin de confirmer à mes yeux la voix de la renommée.
Peu de jours après , nous reçûmes du nawab une nouvelle invitation pour assister à un combat entre un éléphant et un alligator; nous l’acceptâmes de