‹ L'Inde pittoresque. Calcutta. TexteChapitre 72 sur 136 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

grand cœur, espérant voir quelque chose de terrible dans la lutte de deux animaux non moins formidables que différents de mœurs et de caractère. Son altesse avait fait les préparatifs nécessaires pour nous offrir ce nouveau genre d’amusement; elle avait envoyé vers la Goggra plusieurs personnes qui avaient réussi à s’emparer d’un couple de grands alligators , dont l’un avait vingt-sept pieds de long. Ils furent apportés des rives de la Goggra jusqu’à la Goûmty sur des hackeries.

En arrivant sur le lieu préparé pour cet étrange spectacle , nous trouvâmes les alligators tellement exténués par un mode de transport si contraire à leur nature, et par la privation d’aliments trop prolongée, qu’ils pouvaient à peine se traîner, et restaient presque immobiles sur les bords de la rivière, ne songeant point à fuir. L’un des deux, surtout, qui avait été pris le premier, et avait par conséquent souffert plus long-temps , était encore plus affaissé que son compagnon. Un énorme éléphant fut alors amené dans la lice, et s’approcha avec d’évidents symptômes de défiance ; car ces animaux semblent posséder un sentiment instinctif du danger, plus subtil que celui d’aucun autre habitant des forêts. Il considéra durant quelques instants le monstre hideux qui gisait étendu et respirant à peine sur la rive, avant de se hasarder à avancer. Lorsqu’enfin il s’y détermina, le plus grand des deux alligators ouvrit ses pesantes mâchoires, et tenta de saisir dans sa gueule la trompe de l’éléphant; mais cehii-ci avait eu soin de la rouler

TABLEAUX DE L’INDE

jusqu’entre ses défenses , et de la mettre ainsi à l’abià de toute atteinte. L’alligator se voyant déçu , se jeta sur les jambes de son adversaire , mais sans mettre dans son attaque ni vigueur ni vivacité. L’éléphant s’y déroba sans peine, en se retirant promptement hors de portée de ses redoutables griffes. Dès lors, évitant soigneusement d’approcher de trop près un ennemi qui avait évidemment encore le pouvoir de se faire craindre , l’éléphant s’avança avec précaution vers l’autre alligator qui gisait au bord de la rivière presque totalement épuisé; arrivé près de lui, il roula de nouveau sa trompe, afin de la mettre en sûreté; puis posant un de ses pieds sur le corps de l’énorme reptile, il appuya sur lui de tout le poids de sa propre masse. Le monstre ouvrit à l’instant sa gueule d’une hideuse grandeur et jeta un cri aigu ; mais , quoiqu’écrasé par un tel poids, sa vie était si dure, qu’il n’était pas encore mort lorsque nous quittâmes le lieu de la scène. Il se ranimait à vue d’œil chaque fois qu’on lui versait de l’eau sur le corps. Le craquement des mâchoires de ce monstre, lorsque l’éléphant marcha sur lui, aurait pu s’entendre h une distance d’au moins cent verges.

Un chien paria fut ensuite amené et lié au moyen de fortes cordes au même alligator ; celui-ci le saisit immédiatement dans sa gueule; mais, à notre grand étonnement, le chien se délivra bientôt de sa piâson , et s’attaquant au museau de l’animal, il le mordit si cruellement, que le sang jaillit et coula en abondance de sa blessure. L’alligator parut entièi’ement insen-

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