‹ L'Inde pittoresque. Calcutta. TexteChapitre 86 sur 136 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

La Fiancée Rajpoutni. — Continuation.

Un matin, le père et la fille se livraient ensemble, comme de coutume, au plaisir de la chasse, lorsqu’ils se trouvèrent sépares, ainsi que cela était déjà arrivé précédemment. Un sanglier qu’on avait débusqué, sortit du fourré, et fut à l’instant poursuivi par l’intrépide chasseresse. L’animal était énorme , plein de force, et encore exaspéré par une légère blessure que lui avait faite à l’épaule l’un des chikarries , qu’il avait aussitôt attaqué et mis hors de combat. L’audacieuse Rajpoutni s’approcha sans crainte de ce formidable ennemi ; il se retourna surle-champ, prit le cheval en flanc, et, lui déchirant les chairs, il pénétra jusques aiix côtes et les découvrit à nu. Néanmoins, l’amazone lança son pieu d’une main sûre, l’enfonça dans le corps du sanglier, et le

CÏIAPITRE XIV.

le monstre sauvage roula expirant sur la terre. Ce trait de bravoure aurait fait honneur à un bras masculin. Tandis qu’elle laissait respirer son cheval blessé, après un si rude combat, un cavalier sortit tout à coup du ballier, s’avança vers la belle héroïne, mit pied à terre, la fit asseoir sur le coursier plein de feu qu’il montait lui-même, s’élança devant elle, et, appuyant ses éperons dans les flancs de son fidèle cheval arabe, il s’enfonça dans les jongles, à la vue du père et de sa nombreuse escorte. C’était le Rabtore, on ne pouvait s’y méprendre. Il était inutile d’essayer de les poursuivre , car les fugitifs avaient une grande avance, et ils disparurent bientôt dans les profondeurs de la forêt.

Le vénérable Hara revint de la chasse en proférant mille imprécations contre sa fille, et les plus terribles serments de vengeance contre son séducteur. Les amants, dès qu’ils se crurent à l’abri de toute poursuite, ralentirent leur course, et continuèrent paisiblement leur route vers la demeure du Rahtore. De retour à la sienne, le père offensé se hâta de rassembler ses partisans, pour aller se faire raison de l’enlèvement de sa fille. Ses fidèles Rajpouts furent prompts à se rendre à son appel , et plus de trois cents hommes se rangèrent sous ses ordres, prêts à combattre pour recouvrer son enfant, et infliger un châtiment signalé à son ravisseur. Le vieillard se prépara à marcher dès l’aurore. Les passions terribles {[ue renfermait son sein y bouillonnaient comme un torrent de lave brûlante. Les diverses sensations

TABLEAUX DE LINDE

qu’un profond ressentiment faisait surgir violemment de son ame inflexible, se concentraient en une seule, qui les absorbait toutes : la soif de la vengeance. 11 n’avait plus d’énergie que pour assouvir sa baine. Tout souillé de la rage de ses passions, il se rendit au temple de sa divinité, et offrit un sacrifice propitiatoire sur ses autels. C’était une obligation trop sanglante pour être acceptée par un dieu juste et miséricordieux : la fumée de l’encens ne monta pas au-delà du superbe dôme du sanctuaire. Cependant le brahmine qui desservait le temple accueillit, au nom de la divinité dont il était le vicaire, et à qui le sacrifice était présenté, l’offrande du vieux chef, et lui promit le succès de son entreprise; assurance qui fit doubler la rétribution due aux ministres des autels. L’idolâtre sortit de la présence de la divinité, à laquelle on lui avait enseigné à rendre un profane hommage, avec la persuasion que le sceau de la sanction céleste était imprimé d’avance à tous les actes les plus barbares que pourrait lui inspirer son mortel ressentiment.

Le matin se leva pur et brillant sur la demeure où reposait le père irrité. Il se leva; mais tandis que le ciel et la nature entière semblaient lui sourire , l’enfer était dans son cœur. Monté sur son cheval de bataille, il marchait en silence, à la tête de ses guerriers, vers l’habitation de son ennemi héréditaire : l’impatience de se venger lui rendait le voyage long et pénible. Un coibeau, perché sur un arbre, au bord de la route, lui offrit, à son passage, un augure défavo-

Page 1